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22 mars 2010 1 22 /03 /mars /2010 07:54

Voulons-nous vraiment juger en vérité ?

Daniel, 13, 42-62 ; Jean 8, 12-20

 

Comment jugeons-nous ? Telle l’une des questions qui ressort ce matin des textes que nous propose la liturgie. L’histoire de Suzanne, dans le livre de Daniel, est bien connue. Plusieurs grands peintres s’en sont inspiré, en peignant la scène du bain, avec en arrière plan les vieillards lubriques qui méditent comment convaincre la belle de céder à leurs avances. Pourtant, ce qui étonne, dans ce récit, c’est surtout la sagesse donnée à un jeune garçon qui ose, seul, aller contre l’avis de la foule disposée à lapider Suzanne, accusée d’adultère par ceux auxquels elle a refusé de s’abandonner. Le jeune Daniel ose demander au peuple s’il est vraiment désireux de connaître la vérité, ou s’il préfère s’en tenir à des apparences qui l’arrangent  facilement.

C’est le même reproche qui vient sur les lèvres de Jésus à l’encontre des pharisiens qui l’interrogent : « Vous, vous jugez de façon purement humaine. » C'est-à-dire d’une façon qui ne cherche pas à connaître la vérité, d’une façon qui vous évite toute remise en question. Dans l’évangile de Jean, Jésus se présente résolument comme l’envoyé du Père, comme celui qui ne dit rien de lui-même, mais dit la Parole que lui adresse le Père. « Moi, je ne juge personne, dit-il. Et s’il m’arrive de juger, mon jugement est vrai parce que je ne suis pas seul, j’ai avec moi le Père qui m’a envoyé… »

Ne pas juger, voilà une injonction qui résonne très fortement dans les évangiles. Et s’il faut juger, chercher la vérité et écouter, non pas son intérêt, non pas ses appétits ou ses apparentes certitudes, mais ce que dit le Père.

Accueillir la vraie lumière

Bien sûr, ce n’est pas facile et il n’y a pas de recette simple et automatique qui nous assure de connaître ce que dit le Père, mais au moins, nous pouvons commencer par prendre un peu de recul avec nos réactions immédiates, un peu de distance avec ce que nous pensons pour, petit à petit, laisser de la place à un regard plus intérieur et plus ouvert. Reconnaître que nous ne savons pas tout, c’est déjà rendre possible le fait d’en apprendre davantage, et cela permet d’accueillir une lumière nouvelle. « Moi, je suis la lumière du monde,  dit Jésus. Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres. »

Cette humilité première peut s’accompagner de la prière. Nous pouvons demander à Dieu d’être capable d’accueillir la Lumière du Christ. « Ce que vous demandez au Père, sachez que vous l’avez déjà ». Prier ainsi, sincèrement, en acceptant vraiment de voir notre jugement déplacé, modifié, pour qu’il soit un jugement qui ouvre à la vie – ce qui est fondamentalement la volonté du Père – c’est avoir la plus grande chance d’être exaucé. C’est aussi être emmené plus loin, grandir et recevoir soi-même la vie du Royaume, dès maintenant.

D.E.

 

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20 mars 2010 6 20 /03 /mars /2010 07:08

De l’écoute et du jugement…

Jérémie 11, 18-20 ; Jean  7, 40-53

Devant la parole de Jésus qui enseigne dans le temple de Jérusalem, l’assistance se divise. Les humbles, touchés par une parole qui les frappe par sa nouveauté et sa liberté (« Jamais personne n’a parlé comme cet homme ! ») s’interrogent sur celui qui la prononce. Qui est-il ? Un prophète ? Pourquoi pas le Messie tant attendu ? D’autres, forts de ce qu’ils croient être une connaissance des Écritures, ont déjà réglé le problème : aucun prophète ne surgit jamais de Galilée. Pour eux, l’affaire est entendue sans qu’il soit même besoin d’écouter ce que dit Jésus. Quand le savoir conduit à éteindre la capacité d’écouter, et donc de s’interroger, il est source de mort.

Car c’est bien de mort qu’il s’agit, puisque les autorités religieuses veulent faire périr celui dont la voix dérange. Nicodème – qui est pourtant pharisien – l’a bien compris, et avec courage il interroge ceux qui prétendent savoir : « Notre Loi permet-elle de condamner un homme sans l’entendre ? » Assurément non. Mais ceux qui savent ne veulent rien savoir. Ils ignorent même ce qu’ils savent !

La suite de l’histoire est connue : Jésus sera condamné, comme le fut Jérémie dont la parole dérangeait, elle aussi en son temps. On a voulu faire taire le prophète, on a cru qu’en l’éliminant, on effacerait la parole qu’on ne voulait pas entendre. Tentative criminelle vouée à l’échec : nous lisons toujours  le livre de Jérémie et sa parole ne cesse de nous bousculer. Rien n’éteint la parole de vie, il se trouve toujours, ne serait-ce qu’un « petit reste », pour l’entendre et la transmettre – car l’écouter sans la transmettre, c’est aussi la faire taire…

« Maudits ! »

Ce « reste » n’est pas forcément si petit. Il n’est pas non plus celui qui présenterait toute les « garanties religieuses ». Les adversaires de Jésus le disent, quand les hommes de mains qu’ils avaient envoyés pour arrêter Jésus expriment leur étonnement devant ce qu’ils ont entendu (« Jamais personne n’a parlé comme cet homme ! »). Ceux qui sont, en principe, les dépositaires du savoir religieux rétorquent que « cette foule ne sait rien de la Loi » Et ils vont plus loin : ils lancent une condamnation – une fatwa, dirions nous aujourd’hui. « Ce sont des maudits ! » Accusation totalement mensongère, injuste et infondée. Ce faisant, ils enfreignent eux-mêmes la Loi dont ils se prétendent les défenseurs. Mais ils associent dans une même condamnation celui qui dit la Parole qu’il reçoit du Père, et celui qui accueille sincèrement cette même Parole.

L’enseignement est double. Interrogeons-nous d’abord sur les moments où ce que nous croyons savoir s’oppose à une véritable écoute. Seuls les humbles peuvent entendre. Gardons-nous de faire de ce que nous croyons savoir l’outil d’un jugement qui ne nous appartient pas, mais n’appartient qu’au Père qui l’a remis au Fils. Reconnaissons ensuite qu’écouter vraiment nous expose à la même adversité que Jésus ou Jérémie. Le serviteur n’est pas plus grand que le maître. Mais Jésus ne dit-il pas : « Heureux êtes-vous lorsqu’on vous persécute et que l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous à cause de moi, car votre récompense est grande dans les cieux ; c’est ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés… » ?

D.E.

 

 

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19 mars 2010 5 19 /03 /mars /2010 03:16

Mais en quoi Joseph est-il donc juste ?

Chers amis me voilà de retour après un mois d’absence, avec un jour d'avance... Je reprends ce blog en espérant qu’il vous sera utile. 

(Rm 4, 13-22 et  Mt 1,16-24)

Nous fêtons aujourd’hui saint Joseph. L’évangile de Matthieu nous dit de lui qu’il était un homme juste.  Fort bien, mais en quoi l’était-il ? Le texte enchaine en nous disant qu’il voulait répudier en secret Marie, qui lui avait été promise en mariage, mais dont il avait appris qu’elle était enceinte avant qu’il n’ait habité ensemble.  La justice de Joseph tiendrait-elle dans le fait qu’il aurait, comme on le dit souvent, la « délicatesse » de vouloir répudier Marie « en secret », pour lui éviter l’opprobre ? En réalité, une telle délicatesse s’apparente à une bienveillance niaise. Songez un instant à Marie, qui se serait retrouvée « fille mère », dans une société qui punissait l’adultère par la lapidation ! Quand bien même elle aurait échappé à ce sombre sort, elle n’aurait pas trouvé d’époux, et la situation d’une femme seule avec un enfant qui n’aurait pas pu rester « secret » très longtemps, n’était pas enviable dans la société palestinienne de l’époque. Vue sous cet angle-là, cette justice ressemble fort à celle de Pilate qui se lave les mains d’un « sang innocent ».

C’est pour une autre raison que Matthieu nous présente Joseph comme un juste. Mais laquelle ?

C’est dans le passage de l’épitre aux Romains que la liturgie nous propose ce matin qu’il faut chercher la réponse. Paul écrit que Dieu estima qu’Abraham était juste, parce qu’il avait cru en la promesse, parce qu’il avait espéré contre toute espérance. Ce n’est pas la Loi – c'est-à-dire son application servile – qui fait d’Abraham un juste, mais la foi  – c'est-à-dire le fait de croire en la vie promise par Dieu. En croyant, Abraham est devenu le père d’une multitude… « Notre père à tous », écrit Paul !

Ouvrir la porte à l’à- venir 

La véritable justice de Joseph, c’est d’avoir cru que la vie, don de Dieu, était plus grande que les apparences envisagées sous l’ange étroit de la Loi. Sa véritable justice, c’est d’avoir vu dans la situation paradoxale à laquelle il était confronté, non pas un problème à éliminer « délicatement », mais une promesse de vie. Cette foi de Joseph fait de lui un véritable père de Jésus, quoi qu’il en soit de la question de la virginité de Marie, et elle ouvre la porte au véritable accomplissement de la Loi – c'est-à-dire de la Parole de Dieu – par Jésus, dans le don total de sa vie par amour.

Voilà donc ce qu’il nous est proposé de vivre : voulons-nous, sur le modèle de Joseph, être justes ? Sommes nous déterminés à croire en la vie, même et surtout lorsqu’elle nous prend à contre-pied, lorsqu’elle est fragile, blessée, défigurée ? Sommes-nous disposés à permettre à la promesse de Dieu de s’accomplir ? Et il ne s’agit pas ici seulement d’accueillir les enfants à naître, mais encore l’étranger qui vient, l’homme perdu qui cherche à se relever… Il s’agit aussi de la possibilité de traverser ensemble des moments difficiles, des temps de crise, des lendemains de catastrophe. Voilà la vraie justice. Celle qui croit à l’à-venir.

D.E.

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15 février 2010 1 15 /02 /février /2010 10:27
Chers amis,
je m'absente pour un peu plus d'un mois et ne pourrais tenir ce blog durant cette période. Je vous retrouverais avec plaisir dès mon retour, le 20 mars. D'ici là, la Parole ne manquera pas d'être à votre disposition. Si mes modestes réflexions ont pu vous donner le goût de la lire, ne vous en privez surtout pas.
Amicalement
Desiderius Erasme
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12 février 2010 5 12 /02 /février /2010 11:41

La fidélité de Dieu ne gomme pas les blessures

(1 R 11,29-32 ; 12, 19 et Mc 7,31-37)

Dieu fait ce qu’il a dit. C’est ce que veut illustrer la page du livre des Rois que nous lisons ce matin. Se met en place ce qui a été annoncé à Salomon. Le Royaume va être divisé, et il ne restera à la dynastie de David que la tribu de Juda. Un prophète met en scène ce qui va arriver et on peut admirer la trouvaille « théâtrale » du partage du manteau neuf en douze morceaux. Ainsi est manifestée la fragilité de l’unité du peuple de Dieu.

Mais une autre leçon est présente dans ce texte, celle de la volonté de Dieu de rester fidèle à la promesse faite à David, en même temps que celle de tenir tout Israël dans la perspective de l’Alliance, malgré la division. Ce qui est annoncé, ce n’est pas la ruine du peuple de Jacob, pour châtiment de son infidélité, mais une tentative d’établir, avec Jéroboam une sorte de duplicata de l’Alliance. D’ailleurs, par la bouche du prophète Ahiyya, Dieu dit ceci à Jéroboam (11,38) : « Si tu écoutes tout ce que je te prescrirai, si tu marches sur mes chemins, si tu fais ce qui est droit à mes yeux, gardant mes lois et mes commandements comme l’a fait mon serviteur David, je serai avec toi et je te bâtirai une dynastie stable, comme celle que j’ai bâtie avec David. »

Ce qui est donc le plus étonnant, ce n’est pas la déchirure, mais cette manière qu’à Dieu de ne jamais renoncer, comme si renoncer c’était se nier lui-même. Comme la vague qui revient sans cesse sur la grève, on voit Dieu sans cesse revenir pour ravauder l’Alliance… Voilà bien ce qu’il nous faut pour notre part sans cesse méditer, pour comprendre la relation que Dieu établit avec l’homme.

Pourtant, la Bible n’est pas irénique. Avant même de nous raconter que Dieu aura de quoi être déçu, lorsqu’il verra comment va se comporter Jéroboam, elle nous montre aussi qu’il y a, pour parler familièrement, « de la perte en ligne ». Certes, dans ce récit, les rédacteurs bibliques ont manifesté que le futur royaume du Nord sera aux yeux de Dieu tout aussi légitime que celui de Judas. L’unité « spirituelle » du peuple de Dieu est assurée par l’unité de l’Alliance au-delà de la division politique. Personne ne sort de la « main » de Dieu. Cependant un détail dans le récit ne laisse pas d’intriguer, qui ne peut être considéré comme une négligence littéraire. Le prophète déchire son manteau en douze morceaux, qui figure les douze tribus issues de la lignée de Jacob. Mais il dit ensuite à Jéroboam n’en prendre dix, tandis qu’il ne restera qu’une tribu à la descendance de Salomon. Il n’est pas besoin d’être polytechnicien pour comprendre que le compte n’y est pas… C’est une façon de dire qu’il reste une blessure que Dieu n’efface pas. Certes un peu plus loin (12,21), on verra la tribu de Benjamin liée à celle de Juda. Mais si les rédacteurs bibliques ont mis en place ce « mécompte », c’est bien pour signifier que Dieu ne règle pas tout et n’efface pas, par magie, les traces des fautes des hommes.

Mais qui est sourd ?

Pourtant, les hommes aimeraient bien qu’il en aille ainsi. C’est pour une part une raison qui explique le succès de Jésus et le malentendu qui va s’installer. Dans le récit de la guérison du sourd-muet, il est frappant de constater que Marc ne rapporte aucun échange de parole entre Jésus et ceux qui lui présentent l’infirme. Rien à entendre, rien à dire. C’est la situation elle-même qui est sourde et muette !

Jésus prend l’infirme à l’écart, et « l’ouvre » à lui-même et aux autres, puis il revient vers ceux qui l’ont conduit à lui, pour leur recommander, quel paradoxe !, de se taire. Mais ils n’entendent rien et font tout le contraire, précisément parce qu’ils pensent que le problème a été résolu, et que cela suffit amplement, sans qu’il soit nécessaire de s’interroger sur eux-mêmes ni sur celui qu’ils sont venus rencontrer. En définitive, en dépit des apparences, cette rencontre n’a pas eu lieu…

D.E.

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11 février 2010 4 11 /02 /février /2010 11:53

Quand la puissance des passions fait oublier l’origine…

 

(1 R 11, 4-13 ;  Mc 7, 24-30)

La Bible est parfois abrupte. Ainsi avons-nous encore à l’esprit la venue de la reine de Saba auprès de Salomon, qu’elle nous le présente, à la page suivante, non plus le jour glorieux de sa fidélité à Dieu, mais sous les traits d’un roi vieillissant en proie à ses passions. Nous avons vu qu’il n’avait pas été fait reproche à Salomon d’avoir pris la fille de Pharaon pour épouse. Voilà que « le rédacteur » nous apprend que Salomon s’était épris de nombreuses femmes étrangères, et qu’il nous rappelle également l’interdit qui portait sur elles : « Le Seigneur avait dit aux fils d’Israël : “Vous n’entrerez pas chez elles et elles n’entreront pas chez vous, sans quoi elles détourneraient vos cœurs vers leur Dieu”. » Comme un des lecteurs de ce blog en avait fait la remarque, il y a là la trace des rédactions successives, avec des accents différents selon les époques et les nécessités… Sur ce point, je vous laisse revenir au commentaire qui accompagnait « Les clés de la réussite ».

La question posée, c’est celle de l’infidélité. Au retour d’exil, les chefs d’Israël voulaient tirer les leçons de la catastrophe qu’avait connue Israël. Quelle en était la cause ? Pourquoi Dieu n’avait-il pas sauvé son peuple de la défaite alors qu’il avait promis à Israël une descendance inébranlable ? S’il ne pouvait être question de mettre la fidélité de Dieu en cause – c’est ce qui le définit ! – alors fort logiquement il fallait faire droit aux avertissements prophétiques qui avaient alerté Israël sur les conséquences de son infidélité. Et de fait, la lecture de la suite des deux livres des Rois va montrer comment le pays perd son unité (qu’il n’aura donc pas gardé longtemps, puisqu’elle commence avec Saül mais n’est vraiment établie que sous David) tandis que ses chefs cèdent à la fascination des cultes voisins.

Cette interrogation, les derniers rédacteurs de la Bible la font remonter jusqu’à celui qui est pourtant le prototype de l’homme habitée par la sagesse, Salomon lui-même. Pourquoi cette sagesse lui a-t-elle fait défaut ? L’auteur nous dit que le roi avait vieilli. Son discernement se serait émoussé et il n’aurait plus résisté à la tentation spirituelle induite par la passion pour des femmes étrangères – c’est-à-dire, en l’occurrence, des femmes qui n’avait pas reconnu le Dieu d’Israël comme l’Unique, comme leur Dieu.

Pourquoi le problème est-il « porté » par les femmes ? Faut-il y voir simplement une trace de machisme antique ? C’est un peu court comme explication. Ce qui est en jeu, c’est le cœur et l’expérience de l’amour. Il y a dans cette expérience, centrale et à bien des égards divine – si l’on n’oublie pas que Dieu est amour, au sens où l’amour n’est pas une qualité de Dieu, mais où Dieu est l’essence même de l’amour et donc son origine –, quelque chose de troublant, d’aveuglant, en raison de la puissance de la charge émotionnelle qui est mise en branle. L’amour se donne tellement à l’être humain, que celui-ci peut avoir le sentiment de le posséder, sans plus voir quelle en est la source. Comme le dit le langage courant l’amour devient une chose à « faire », un objet à capter pour en jouir et non plus la source d’un dépassement et d’une sortie de soi-même.

Mais cette possession finit par posséder celui qui s’y complait. Du coup, il faut multiplier les expériences pour renouveler le charme, pour raviver la jouissance qui prend le pas sur le désir en l’enfermant dans l’objectivation… Cette possession – où le sentiment finit par l’emporter sur la vérité et la justice, parce qu’elle est « egolâtrique » –, se prête assez naturellement à une dérive idolâtrique. La multiplicité profuse de l’entourage féminin du roi en donne une idée, et tout cela dérive naturellement vers le panthéon des idoles : Salomon dresse de multiples lieux de culte. Voulant s’assurer l’affection et la jouissance de ses épouses et maitresse, il croit les acheter en donnant place et consistance à leurs idoles. Dès lors que la conscience de l’unité de Dieu, de l’unité de l’amour, est perdue, les petits dieux foisonnent, et avec eux l’asservissement, le sacrifice de l’humain à l’idole.

Mais en arriver là ou en revenir là, pour Israël, c’est dramatique, puisque c’est la négation de son acte de naissance, qui est précisément un acte de rupture avec l’idolâtrie. Le retour de l’idolâtrie, c’est en définitive le retour vers la soumission aux puissances étrangères, alors que le récit de l’Exode en avait symbolisé l’affranchissement. C’est le don même de Dieu qui est en cause.

Il n’est pas inutile d’avoir cela à l’esprit pour lire la péricope de Marc qui nous est proposée ce matin. C’est le fameux récit de la Syro-phénicienne dont Jésus commence par repousser la demande. Cette attitude de Jésus a donné lieu à nombre de commentaires savants qui s’interrogent sur la prise de conscience progressive que le rabbi nazaréen aurait eu de l’universalité de sa mission. Ce moment, situé à Tyr (hors d’Israël proprement dit), serait une étape de cette prise de conscience.

L’arrière plan du livre des Rois nous indique une ligne possible d’interprétation. De quel pain est-il question dans le dialogue entre la femme de Tyr et Jésus, sinon celui de la Parole, celui dont Jésus est le porteur, le distributeur ? C’est de cela dont le peuple d’Israël a faim, dont il a fondamentalement besoin pour vivre et accomplir la mission qui lui revient au cœur de la création – témoigner de l’unicité de Dieu, et de la nature libératrice de sa Parole. Dire que le peuple a faim, c’est renvoyer à toutes ces scènes du Livre de l’Exode, où Israël trouve en Dieu sa vraie nourriture.

Multiplication

La femme ne s’y trompe pas. Elle ne conteste pas que cette nourriture soit essentielle à Israël et qu’elle ne doive pas lui être enlevée. Qui donc pourrait ensuite rendre ce témoignage au milieu des nations ? Elle dit simplement que la Parole déborde Israël – et en faisant un jeu de mot, on pourrait dire que parfois elle l’excède. Modestement, elle suggère que la nature de ce pain-là est telle qu’il ne manque à personne quand quelqu’un le consomme. Au contraire, l’écoute le multiplie ((songez à la multiplication des pains). Dans ces conditions, pourquoi ceux qui peuvent reconnaître en cette Parole, ne serait-ce que dans les miettes qui leur parviennent, une source de libération, une source de vie, ne pourraient-ils pas y goûter et en recevoir les bienfaits ?

En affirmant cela, la femme de Tyr, qui sort Jésus de son repos, affirme tranquillement devant lui le sens même d’Israël et sa foi en la Parole. Jésus ne peut tout simplement pas s’y opposer, et il constate dès lors que la Parole produit son effet : il annonce la guérison attendue.

Mais Jésus ne revient pas sur ce qu’il a dit, sur la nécessité que cette Parole soit d’abord adressée à Israël. Car il est nécessaire, pour que le témoignage soit porté aux nations, de rétablir Israël dans sa vérité fondamentale, celle d’un peuple qui vit de la parole qui sort de la bouche de Dieu, et non de ses passions humaines, sentimentales ou nationales, ni des dérives idolâtriques qui en découlent. Jésus vient restaurer ce qui est brisé depuis Salomon (selon les auteurs bibliques).  La prière exaucée de la Syro-phénicienne n’annonce pas le transfert de l’élection, ni l’abandon d’Israël par Dieu, mais l’extension du don de la Parole à tous, cependant toujours à partir de ce que Paul appellera la « racine », toujours à partir d’Israël. Et ce n’est pas l’infidélité d’Israël qui peut remettre cela en question, car elle ne saurait altérer la fidélité de Dieu.

C’est aussi ce que dit Dieu à Salomon lorsqu’il lui signifie que la déchirure ne se manifestera pas sous son propre règne, et qu’il restera toujours une trace de l’accomplissement de la promesse faite à David à travers la royauté de Juda. La suite montrera que si la fidélité même du « reste » nommé Juda sera sujette à caution, celle de Dieu ne se démentira pas. L’amour ne cessera de se livrer, pour appeler l’homme à devenir pleinement « l’image et la ressemblance de Dieu ».

D.E.

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10 février 2010 3 10 /02 /février /2010 08:53

La reine de Saba et la source du bonheur

(1 R 10,1-10 ; Mc 7, 14-23)

L’Écriture ce matin prend les allures d’un conte oriental, avec l’arrivée de la reine de Saba. Elle vient, nous dit-on, mettre la sagesse de Salomon à l’épreuve en lui soumettant des énigmes auxquelles il doit répondre. On a là un exercice traditionnel, que pratiquaient eux-mêmes les maîtres juifs pour désigner ceux qui pourraient ensuite avoir charge d’enseignement et d’autorité. Ici, il s’agit d’attester l’universalité de la sagesse de Salomon. Comment ne pas voir que cet épisode a fortement inspiré Matthieu pour écrire le récit de la visite des mages à l’enfant Jésus ?  C’est la sagesse, l’art de vivre et la richesse du monde païen qui viennent s’incliner devant le don de Dieu fait à Israël. Un thème que l’on retrouvera dans certains psaumes, mais aussi chez les prophètes. Au don de Dieu, répond le contre-don des hommes (l’or, les pierres précieuses, les aromates/l’or, la myrrhe et l’encens)…

Le rédacteur ne manque pas de talent pour mettre en branle l’imagination de son lecteur.  Cette reine, qu’il nous décrit pour ainsi dire pas, semble être d’une grande beauté. On aurait aimé connaître les énigmes qui furent soumises à Salomon, mais là encore, rien n’est dit. Dès lors, la grande économie du récit donne à chaque détail une résonnance très forte. Ce qui s’impose, dans le regard de la reine – qui devient le nôtre – c’est la continuité harmonique qui va de la sagesse de Salomon jusqu’à l’ordonnancement des sacrifices au Temple, en passant par l’administration du palais. D’un bout à l’autre, la perfection déployée. Ce moment du règne de Salomon s’apparente au Paradis. Dès lors, la reine de Saba peut s’écrier : « Heureux tes gens, heureux tes serviteurs… »  Heureux ! c’est  la proclamation de l’Apocalype : « Heureux ceux qui sont invités aux noces de l’Agneau ». C’est aussi l’annonce des Béatitudes…

Il y a donc dans ce « conte oriental » une dimension eschatologique. Non pas l’annonce de ce que sera la fin du monde, au sens de son hypothétique terme, mais la représentation de sa finalité, qui est à l’œuvre, énigmatiquement certes, dans le présent absolu de la création, c’est-à-dire, dès aujourd’hui, donc déjà hier… C’est cette béatitude qui est la « fin ». C’est pourquoi la reine bénit le Dieu de Salomon et sa bienveillance. Et elle proclame la cause unique de cette béatitude : c’est « parce que le Seigneur aime Israël… ». Telle est la source du bonheur…

Il semble que rien ne puisse venir troubler cette harmonie fruit de l’amour divin pour son peuple, pour sa création.

Mais alors pourquoi cette harmonie semble-t-elle si souvent contredite, pourquoi est-elle si peu manifeste ? C’était peut-être l’une des énigmes posées à Salomon… mais nous n’en savons rien. Nous savons, en revanche, que c’est une des énigmes par lesquelles la foi et la sagesse des hommes sont  mises à l’épreuve. Une des réponses à cette aporie du monde consistait (et consiste toujours) à considérer qu’il y avait dans le monde des parties mauvaises, impures, par nature presque. Des ratés de la création ?

C’est notamment ce qui oppose Jésus et certains de ses interlocuteurs pharisiens dans la polémique sur l’impureté. Puisqu’il y a de l’impureté, il faut s’en préserver ou s’en laver. D’où les rites de purification. Jésus ne nie pas que le monde ne se présente pas sous les dehors de la perfection. Il ne nie pas qu’il y ait du mal. Mais voilà qu’il conteste la définition qui en est donnée, la taxinomie qui en est faite.  Le mal ou l’impureté n’est pas une chose qui contaminerait l’homme de l’extérieur, à travers ce qu’il toucherait ou consommerait. Ce n’est pas un « accident »… Il suffirait alors de se tenir à l’écart des objets contaminants pour être quitte.

Le discernement du coeur

Il n’en est rien dit Jésus. Le problème se situe en l’homme lui-même. Ce n’est pas une question de consommation, d’ingestion de nourriture notamment. Ce n’est pas la mécanique des choses qui est en cause…  Le drame est ailleurs : dans la disposition du cœur. Cela nous rappelle la prière de Salomon qui demandait à Dieu un cœur qui sache discerner le bien du mal.

On retrouve ici de manière voilée un écho de l’injonction de la fin du livre du Deutéronome : « Je mets devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction ; tu choisiras la vie pour que tu vives, toi et ta descendance en aimant le Seigneur ton Dieu, en écoutant sa voix et en t’attachant à lui » (Dt 30, 19-20). Croire que le mal et l’impureté se tiennent dans les choses, à l’extérieur, c’est s’affranchir de cette responsabilité personnelle qui nous revient et nous constitue comme êtres humains, filles ou fils de Dieu. C’est ne pas prendre la mesure de notre capacité de discernement, qui nous met en position de liberté. C’est encore viser trop bas en réduisant ce discernement à la seule question du choix des choses bonnes ou mauvaises en elles-mêmes. C’est s’en tenir à une intelligence borgne, binaire, qui refuse la nuance, la complexité. Ne soigne-t-on pas certaines maladies en dosant finement des poisons ?

Quand Marc met dans la bouche de Jésus une liste de « pensées perverses », ne croyons pas qu’il dresse exhaustivement la nomenclature des péchés, et qu’il suffirait de se situer face à cette liste pour être quitte. Ce serait décaler, transposer le schéma des interlocuteurs de Jésus. Il s’agit en réalité d’indiquer qu’il faut interroger, ce sont les intentions, les motivations, ce qui sous-tend nos pensées et nos actions, la disposition de notre cœur. Est-ce bien la vie que nous servons ? Comme Dieu à l’égard d’Israël, la dynamique fondamentale qui nous doit nous animer, c’est bien l’amour – la « voie infiniment supérieure » selon l’apôtre Paul – qui s’observe, à l’image du règne de Salomon, dans des fruits de vérité et de justice…

D.E.

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9 février 2010 2 09 /02 /février /2010 09:10

L’écoute et la mise en pratique de la Parole prime sur la tradition et les rites

 

(1 R 8,22-23.27-30 ; Mc 7,1-13)

Qu’elle est impressionnante la prière de Salomon le jour de la consécration du Temple. Alors que le livre des Rois s’est attaché à montrer la splendeur de l’édifice, voilà maintenant que dans la bouche de Salomon, nous apprenons que cette majesté ne peut contenir celui qu’elle célèbre. Dieu est irréductible à quoi que ce soit, incomparable. Le lecteur pourrait tranquillement se dire que c’est la nature même de tout être transcendant, que c’est la caractéristique fondamentale d’un Dieu. Mais le texte apporte des précisions importantes, la grandeur de celui qu’Israël reconnait comme son Dieu tient  à sa fidélité : « … car tu gardes fidèlement ton alliance… » Voilà bien ce que nous pouvons méditer aujourd’hui, l’idée que ce n’est peut-être pas la puissance ou la force qui est le gage de la fidélité, mais l’inverse, que la fidélité de l’amour est une force plus forte que toute autre, et surtout une dynamique que rien n’enferme, pas même un temple majestueux. C’est sur cette assurance que Salomon s’écrie vers Dieu : « Écoute et pardonne. » Voilà ce que Salomon attend de son Dieu, ce qu’il attend en sachant que sa prière est déjà exaucée, puisque la fidélité de Dieu va jusqu’à l’écoute et au pardon… soixante-dix fois sept fois, comme le dit Jésus !

L’évangile de Marc que nous lisons ce matin met en scène une « dispute » sur la tradition entre les scribes, les pharisiens et Jésus. Les premiers se présentent comme les gardiens attentifs de la tradition, et s’inquiètent de ce que les disciples du rabbi galiléen semblent prendre leurs aises avec les rites. (Tiens, cela ne fait-il pas écho à des débats qui agitent souvent notre Église ?) Notez que Jésus ne conteste pas une seule seconde les fondements de la tradition et des rites. Mais il pointe l’erreur de perspective.

En traitant ses interlocuteurs d’hypocrites, il ne les accuse pas, contrairement à ce que nous pensons – en raison du sens qu’à pris ce mot pour nous aujourd’hui –, de dire blanc et de faire noir, d’être différents en actes et en paroles, mais de ne pas « viser juste ».

Étymologiquement, l’hypocrite, c’est celui qui vise trop bas, sous la cible et qui donc la rate.  C’est pour cela que Jésus cite l’Écriture : « Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi ». Le cœur ne rejoint pas Dieu… il ne s’élève pas à sa hauteur. Dès lors cette tradition perd cela même qui la justifiait ; elle ne devient plus qu’un attachement humain, et malgré l’intention qui prévalait, ne peut prétendre conduire à Dieu. 

Ne pas se tromper de fidélité

Pour redonner à la tradition son sens, c'est-à-dire la direction qui lui permette d’atteindre la cible visée, qui fera d’elle un véritable chemin vers Dieu pour les hommes, il faut, explique Jésus commencer par revenir au commandement de Dieu, c'est-à-dire à sa Torah, à sa Parole. C’est elle qui fournit le vrai critère de jugement, ou plutôt d’ajustement, puisqu’il faut ajuster le tir ! Qui plus est, l’exemple que choisit Jésus nous invite à considérer que la véritable écoute de la Parole nous renvoie à nos responsabilités humaines. En effet, le commandement qui invite à honorer son père et sa mère illustre la dimension profondément humaine et humanisante de la Parole, qui toujours fait valoir la transmission de la vie en plénitude. Et comme commandement « positif », il met l’homme, en la figure des parents, en position de « ressemblance[1] » à Dieu, qui est lui aussi l’objet d’un commandement « positif ». Tu aimeras le Seigneur ton Dieu/Honore ton père et ta mère…

L’enseignement de Jésus n’est guère éloigné de la prière de Salomon. Le roi sage affirme que Dieu est irréductible au Temple, lequel n’est finalement qu’un moyen offert aux hommes pour se tourner vers lui.  Le Fils de l’homme demande lui que la tradition ne soit pas absolutisée et indique qu’elle n’a de sens que si l’écoute de la Parole de Dieu est la source de tout jugement.

Autrement dit, il ne faut pas se tromper de fidélité : à la fidélité sans limite de Dieu, doit répondre une quête de l’homme toujours tournée vers la Parole de l’Alliance, faute de quoi il y a fort à parier que tous les rites et toute la tradition finiront pas n’être plus que nos rites et notre tradition, incapables de nous conduire plus loin que nous-mêmes. Et ne plus être capable d’aller plus loin que nous-mêmes n’est-ce pas déjà avoir un pied dans la mort ?

D.E.



[1] Au sens ou la Genèse nous dit que l’homme est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu.

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8 février 2010 1 08 /02 /février /2010 08:58

Où il n’est question que d’une présence

 

(1 R 8,1-7.9-13 ; Mc 6, 53-56)

Nous poursuivons le récit de la vie de Salomon. Ce roi qui a demandé à Dieu la grâce du discernement est aussi celui qui, comme cela avait été annoncé à son père David, construit le Temple du Seigneur. Cette construction ne s’est pas faite en un jour, il fallut sept ans. Ce chiffre sept est évidemment symbolique, et il faut le rapprocher des sept jours de la Création. Il donne à l’édifice sa dimension divine et spirituelle.  La liturgie nous propose de méditer le moment de l’installation de l’arche de l’Alliance dans le temple, ce qui est une façon de nous faire comprendre que ce qui compte, c’est moins le temple et sa magnificence, que l’Alliance. Il faut d’ailleurs savoir qu’à ce jour, les archéologues n’ont pas trouvé de trace des constructions de Salomon,  ce qui donne à ce récit une dimension  plus théologique qu’historique.

Mais alors, quelle indication théologique peut-on y trouver ?

Nous sommes devant un effet de contraste. Les chapitres qui précèdent, dans le premier livre des Rois ont longuement raconté, avec force détails, la construction du temple, celle de la maison de Salomon, puis la fabrication du mobilier et de la décoration du temple. Mais que nous est-il dit de l’essentiel ? Très peu, et c’est ce très peu qui compte : « Dans l’arche, il n’y avait rien, sinon les deux tables de la loi que Moïse y avait placées quand le Seigneur avait conclu alliance avec les fils d’Israël au mont Horeb, à leur sortie d’Égypte. »

Il faut entendre ce « il n’y avait rien » dans toute sa radicalité ! Il n’y a là, dans l’arche – une boite, un coffre – aucun dépôt magique, aucune relique de héros ou de saint, aucune fabuleuse pile atomique de nature à faire courir les aventuriers…  Il n’y a rien qu’un texte, ou plutôt rien qu’une parole entendue et retranscrite par un homme, Moïse, au sommet –symbolique – d’une montagne dans le désert ! Tous les mythes sont ici balayés, ce qui est le cœur de la foi, c’est cette parole qu’il faut méditer, vivre et transmettre. Les murs monumentaux, l’or, le bronze, les rites… tout cela n’est pas le cœur de l’Alliance. Ce cœur, ce n’est rien qu’une parole livrée entre les mains des hommes, pour qu’ils vivent avec elle et par elle.

La suite du texte le confirme : la « nuée obscure » de la présence divine envahit le sanctuaire, si bien que les prêtres doivent interrompre leur service.  La présence de ce « rien » de  la parole d’Alliance interrompt ce qui n’est que rite, parce qu’elle est plus grande, plus profonde que tout cela, parce qu’elle ne peut être réduite à cela, aussi « religieux » cela soit-il. D’ailleurs Salomon le dit bien lorsqu’il s’exclame « le Seigneur a décidé d’habiter la nuée obscure ». Voilà la véritable demeure de Dieu, cette manière de ne pas se laisser réduire aux images que nous pouvons nous en faire, pour nous renvoyer à sa Parole par laquelle il fait alliance avec nous. Et rappelons-nous qu’au désert, la « nuée obscure » qui guidait Israël, apparaissait la nuit comme un feu (Ex 40, 38)... lumière pour nous permettre de traverser l’obscurité de nos vies…

Salomon a beau dire ensuite que la demeure qu’il a construite au Seigneur sera sa résidence éternelle, il sait que la présence divine excède largement cette « maison ».

Cette présence, il en est question dans la petite péricope de Marc que la liturgie nous donne à lire ce matin. Jésus circule autour du lac de Galilée, et « partout où l’on apprend sa présence » on accourt et on apporte les malades, les infirmes…  Marc nous montre un peuple en quête d’une présence qui sauve, qui délivre, qui libère. Quand on y songe, cette présence de Jésus a tout d’un « rien » au regard des puissances qui occupent le terrain en arrière plan : les Romains, mais aussi les grands-prêtres et toute l’institution religieuse. Il n’y a là rien qu’un homme et une poignée de disciples. Un homme qui porte la parole du Père.

Frange

C’est infiniment peu, et pourtant c’est une présence qui « sauve ». J’insiste sur ce mot, car il a été employé à dessein par Marc. L’évangéliste aurait pu nous dire simplement que tous ceux qui touchaient la frange du manteau de Jésus étaient « guéris » – expression que l’on trouve dans d’autres passages des évangiles.  Il dit précisément qu’ils sont « sauvés », c'est-à-dire qu’ils ne sont pas seulement ou d’abord rétablis dans leur intégrité physiques, mais restaurés dans la plénitude de leur être créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. C’est immense !

Et puisque l’immense tient à un rien, on peut noter un petit détail : il est fait allusion à la « frange du manteau » de Jésus. Or selon la tradition religieuse que respectait Jésus, la frange du manteau symbolisait le rayonnement de la gloire de Dieu, et un fil violet – rien qu’un fil ! – y rappelait les commandements de Dieu. Il y a là évidemment une manière de signifier l’Alliance, un symbole comparable à celui de l’arche.  Toucher la frange du manteau de celui dont la présence sauve, c’est une façon de revenir à l’Alliance, de se tourner vers la Parole donnée à Israël au désert, dont il faut bien comprendre qu’elle n’est pas une loi au sens de nos législations modernes, mais une charte de vie.  En Jésus, c’est bien la même présence qui est manifestée et reconnue que celle qui habite l’arche d’Alliance.

D.E.

 

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6 février 2010 6 06 /02 /février /2010 07:57

La logique divine du toujours plus... mais de quoi?

(1 R 3, 4-13 ; Mc 6, 30-34)

 

La lecture de l’Ancien Testament de ce matin compte parmi les plus beaux passages de la Bible, et chacun peut aisément la comprendre et la méditer. C’est le récit de l’apparition de Dieu en songe à Salomon. « Demande-moi ce que tu veux, et je te le donnerai. » Il nous est dit ainsi que Dieu veut récompenser Salomon pour les débuts de son règne. Salomon répond en célébrant l’amour et la fidélité de Dieu à l’égard de David son père, puis il déclare qu’il connaît ses propres limites : il estime avoir besoin d’ « un cœur attentif » pour savoir gouverner le peuple et discerner le bien et le mal.

La demande en elle-même manifeste que Salomon est déjà dans cette disposition qu’il demande. Ce qui nous rappelle la parole de Jésus : « Ce que vous demandez au Père, croyez que vous l’avez déjà. » Dieu acquiesce. Mieux, il va donner en abondance à Salomon cette richesse qu’est là sagesse. La encore, nous nous rappelons une autre parole de Jésus : « A celui qui a, il sera donné davantage… » La puissance aimante de Dieu développe en nous ce qu’elle a semé dès lors que nous y consentons. Et dès lors, cette générosité peut se montrer débordante : Salomon aura même ce qu’il n’a pas demandé : la richesse et la gloire. Mais cela nous donne à comprendre aussi que richesse et gloire selon le Seigneur sont aussi les fruits d’un « cœur attentif ».

J’ajouterai une petite énigme, cachée à l’auditeur du texte liturgique, du fait que la lecture ne commence pas au début du chapitre 3.  Les trois premiers versets sont une brève présentation de Salomon, tel qu’il est quand Dieu vient le visiter en songe. La parole de Dieu, je l’ai dit, sonne comme la volonté de récompenser son action à ses débuts. Or la première indication qui est donnée sur le jeune roi, c’est que Salomon prend pour épouse la fille du Pharaon et qu’il l’installe à Jérusalem. C’est évidemment une alliance politique, pour garantir la paix du Royaume. Mais il n’empêche que ce faisant, Salomon enfreint l’interdiction d’épouser une étrangère qui a été formulée à quelques reprises, notamment par Josué, qui a succédé à Moïse ! Josué avait affirmé que Dieu retirerait son soutien à Israël, si une mésalliance pareille survenait. Dieu semble avoir « oublié » le testament de Josué !

La solution de cette petite énigme est donnée simplement par la prière de Salomon : la loi ne s’applique pas mécaniquement, sans discernement,  elle s’interprète avec « un cœur attentif ». Et ici, le mot cœur importe, il ne s’agit pas d’une intelligence froide, mais d’un amour intelligent.

Quel repos ?

En Marc, nous trouvons aussi l’image du don surabondant de Dieu.  Les apôtres reviennent d’une mission qui fut un plein succès. Ils rendent compte. Jésus leur répond par la sollicitude : « Prenez donc un peu de repos. » Et ce repos, passe par la nécessité d’une mise à l’écart, d’une prise de distance, une décantation. Mais voilà que la vie semée rejaillit en désir débordant d’être « alimentée » par Jésus et ses apôtres. Pas moyen de se mettre à l’écart.

La scène est à méditer et il faut particulièrement nous la rappeler quand il nous semble que la parole et le témoignage de l’Église ne sont pas reçus. Avons-nous été suffisamment attentifs au désir de vie qui habite les hommes, quand bien même il se manifeste de manière qui nous déroute ? Avons-nous eu ce cœur attentif que demandait Salomon ? Nous sommes nous mis dans la disposition de sollicitude qui est celle de Jésus, qui finit par renoncer au repos que lui et les Douze auraient bien mérité pour donner à manger la Parole à tous, en les enseignant, et ensuite le pain (Marc poursuit par le récit de la multiplication des pains)

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