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5 février 2010 5 05 /02 /février /2010 06:53

D’un sacrifice à l’autre : de David à Jean-Baptiste… puis Jésus

(Si 47,2-11 ; Mc 6,14-29)

Pendant quelques semaines nous avons lu dans les livres de Samuel, jusqu’au début du livre des Rois, le récit de la vie de David. La liturgie nous en offre ce matin un récapitulatif, dans le livre de Ben Sirac le Sage. La Bible, et à certains égards la foi, nous invite ainsi à une perpétuelle relecture non pas simplement de l’histoire, mais du don de Dieu. Parce qu’en cette relecture, ce don se revivifie en nous.

Ainsi, outre la beauté littéraire dont il témoigne, Ben Sirac ouvre-t-il le portrait de David par une comparaison inattendue : « Comme la graisse qu’on prélève sur les sacrifices de paix [autre traduction possible : sacrifices de salut, ou de communion] ainsi David fut mis à part parmi les fils d’Israël… » Le sacrifice de paix était celui qui célébrait, par excellence, l’Alliance de Dieu et son Peuple ; il existait aussi, selon le livre du Lévitique, des sacrifices pour le péché, et des sacrifices de réparation… La graisse des animaux était réservée pour Dieu, consumée sur l’autel « comme un parfum », et la chair était partagée et consommée par tous le jour-même.

Ainsi David est-il présenté comme la part de Dieu, dans le geste qui célèbre l’Alliance. Il ne s’agit pas seulement de nous dire qu’il fut agréable à Dieu ou, selon l’expression populaire, « en odeur de sainteté », mais d’affirmer que David appartenait à Dieu, qu’il lui revenait – si l’on peut dire –, et que sa vie (dont Ben Sirac rappelle néanmoins qu’elle ne fut pas parfaite, puisqu’il précise que Dieu lui pardonna ses fautes) était en elle-même une louange à Dieu, dont les psaumes ne sont qu’une traduction.

David, nous est-il rappelé, « aima celui qui l’avait créé ». Voilà bien la paix, la communion, le salut du sacrifice. Voilà l’Alliance portée à son sommet : une relation d’amour – et d’un amour guéri par le pardon – qui s’établit entre l’homme et son créateur. Bien plus qu’une relation de dépendance ou de simple reconnaissance. C’est assez vertigineux, quand on y pense.

Cela le devient d’autant plus quand on lit la péricope de l’évangile de Marc que la liturgie nous propose de lire aujourd’hui. Marc nous y rapporte la mort de Jean-Baptiste.

J’ai eu l’occasion de le dire : Marc est en général le plus concis des évangélistes. On aurait pu s’attendre à ce qu’il fasse état de la mort du précurseur en deux ou trois versets, comme le fait Luc. Or il nous présente un récit détaillé des circonstances de cette mort, plus détaillé même que Matthieu ! Voilà qui est surprenant.

Cette mort a pour cadre un banquet offert pour fêter l’anniversaire d’Hérode. Offrir un banquet, c’est proposer aux convives un moment de joie partagée, de communion… Jean apparaît dans cette situation comme la victime sacrifiée de ce moment de communion.

Lisez le texte attentivement, vous verrez que Marc s’attache à mettre en valeur précisément les sentiments et les passions qui sont à l’œuvre. Ce qui se joue, c’est un drame dont l’amour est la pulsation principale, mais un amour que les protagonistes – à l’exception de Jean qui est la brebis muette du sacrifice – éprouvent et vivent de façon désordonnée, désorientée, un amour qui rate sa cible et verse, hélas, dans la perversion. Il n’est pas difficile de trouver, dans l’histoire familiale d’Hérode, les explications de ce désordre. Hérode, Hérodiade et sa fille sont aussi des victimes des errements d’une violence inouïe de ceux qui les ont précédés… Freud, en la matière, n’a rien inventé ! Hérode cherchait désespérément comment apaiser son âme à feu et à sang… C’est même pourquoi il aimait entendre Jean.

Qui est Jésus ?

Si Marc, à ce point du récit, prend la peine de nous raconter cette scène en détail, alors que Jean préfigure, annonce, la personne et le destin de Jésus (dont le nom dit « Dieu sauve »), c’est pour nous aider à comprendre la personne même de Jésus. Car toute la séquence de son évangile dans lequel prend place cette scène tourne autour de cette question : qui est Jésus ? C’est d’ailleurs la question d’Hérode, par laquelle commence cette péricope de Marc.

Le martyre de Jean, sacrifié dans un banquet de communion par ceux qui ne connaissent de l’amour – qui devrait être, comme Ben Sirac nous le dit de David, le sommet de la communion – qu’une expression pervertie et meurtrière, nous annonce que Jésus livrera sa vie pour que l’amour ne rate plus sa cible, pour que nos passions rencontrent enfin la paix qui les comble et les transfigure. Pour qu’elles expérimentent, et que nous expérimentions, le pardon des fautes dont Ben Sirac nous dit que David en fut gratifié.

D.E.

 

 

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4 février 2010 4 04 /02 /février /2010 08:48

Travelling évangélique en forme de rappel des épisodes précédents

 (Mc 6,7-13)

Hier, la liturgie nous invitait à lire dans Marc la scène de la prédication qui tourne court à Nazareth, où Jésus constate le manque de foi d’un auditoire qui s’intéresse moins à sa parole qu’à son milieu familial (Mc 6, 1-6). L’évangéliste enchaîne aussitôt avec l’envoi en mission des Douze. Marc est connu pour sa concision et ses raccourcis. Néanmoins, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur la succession des deux scènes. Non pas nécessairement sur la vérité historique de cette succession, mais sur la volonté catéchétique de l’évangéliste.

Il est bon de reprendre la continuité du récit de la vie de Jésus telle que Marc nous la présente et que la liturgie nous invite à la lire depuis quelque temps : Après avoir été baptisé, Jésus prêche en Galilée et appelle Simon, André, Jacques et Jean, puis il manifeste son autorité par plusieurs guérisons, dont certaines le jour du sabbat. En relevant le paralysé de Capharnaüm, il s’affirme comme pouvant pardonner les péchés – ce qui est le propre de Dieu. Et fort logiquement, il se montre ensuite comme exerçant la miséricorde, en appelant un collecteur d’impôt et en ouvrant sa table aux pécheurs. D’où les controverses avec les disciples de Jean et les pharisiens, d’abord sur le jeûne, puis, plus graves, sur le sabbat qui ouvrent un conflit « à mort », puisqu’il est déjà question de faire périr le rabbi de Nazareth.

Par contraste Marc souligne aussitôt le succès populaire de Jésus et fait le récit de l’institution des Douze, destinés à être envoyés prêcher « avec le pouvoir de chasser les démons ». Or c’est justement là que les scribes venus de Jérusalem  l’accusent Jésus d’être un suppôt de Béelzéboul . Suit alors une séquence parabolique dont le thème est la Parole et le Royaume. La « réponse » de Marc, aux scribes, c’est l’enseignement de Jésus. Puis vient la manifestation de la puissance de Jésus, avec le récit de la tempête et de nouvelles guérisons, qui d’un point de vue de la construction littéraire, forment un chiasme avec les premières, chiasme qui fait apparaître, au centre, une question vertigineuse posée par Jésus : « Qui sont ma mère et mes frères ? ».

Ainsi, le retour à Nazareth apparait comme un nouveau départ, ou du moins comme le départ d’une nouvelle étape, qui va poser une autre question fondamentale, celle de l’identité de Jésus. A Nazareth, on ne comprend pas comment celui que l’on a connu dans son réseau familial peut agir et parler comme il le fait. Juste après l’envoi des Douze, c’est Hérode qui s’interrogera à son tour, puis au chapitre 8 Jésus demandera à ses disciples « Et vous, qui dites vous que je suis ? » (Mc 8, 29).

Alors que vient faire dans cette séquence ce petit passage sur la mission des Douze ? On peut dire qu’il répond à l’appel des apôtres dans la séquence précédente et à l’institution des Douze. Comme si à chaque étape, Marc voulait nous montrer que Jésus ne reste pas seul, mais qu’il associe à lui un petit groupe d’hommes avec lequel il partage sa mission. Tout « divin » qu’il soit, Jésus manifeste la présence du Royaume avec cette « compagnie ». L’Église ne tombe pas du ciel après la Résurrection ou la Pentecôte, elle s’édifie en chemin sur les routes de Galilée puis de Judée.

Dénuement et profusion

Notons que ce passage est une des rares indications qui évoquent les conditions matérielles de la vie du petit groupe et de Jésus. Nulle part, il ne nous est dit comment cette petite troupe gagne son pain ! Là, on la voit dans un dénuement certain : « pas de pain, pas de sac, pas d’argent », pour faire route. Une seule tunique… C'est-à-dire le risque de la faim et du froid, la dépendance à l’égard des autres. Enfin, ne pas s’acharner si l’on n’est pas entendu. Au contraire, aller plus loin sans s’encombrer de cet échec, et manifester publiquement ce détachement ! Dès lors le contraste est étonnant entre la profusion des résultats (« ils chassaient beaucoup de démons, faisaient des onctions d’huile à beaucoup de malades et les guérissaient ») et la pauvreté des moyens !

Je m’arrête là. Il me semble que plus qu’à des raisonnements « théologiques », un tel texte invite à la contemplation simple de l’œuvre de Dieu afin qu’elle s’enracine en nous, afin aussi – autre image – qu’elle nous désaltère, et que dans cette contemplation nous nous laissions faire par cette Parole en actes…

D.E.

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3 février 2010 3 03 /02 /février /2010 09:00

 La moutarde monterait-elle au nez de Dieu ?

(2 S 24, 2.9-16a,17)

C’est une étrange histoire qui clôt le second livre de Samuel. Une histoire qui a été manifestement rajoutée, puisqu’elle vient après le chapitre 23 qui rapporte les dernières paroles de David et présente ceux qui furent « les braves de David », ceux qui l’ont accompagné dans sa geste. Normalement, le livre aurait dû s’achever là. Mais voilà que les « auteurs » ont jugé bon d’ajouter un supplément. Une façon de nous dire qu’il y a encore une leçon importante à retenir de David.

L’histoire commence de façon troublante. La liturgie n’a pas retenue le premier verset du chapitre 24 et fait commencer le texte au second verset. Que dit ce premier verset ? « La colère du Seigneur s’enflamme encore contre les Israélites, et il excita David contre eux en disant : “ Va, dénombre Israël et Juda”. » Le premier livre des Chroniques, qui rapporte au chapitre 21 le même épisode – signe encore de son importance – attribue cet ordre à Satan (c’est une des très rares mentions de Satan dans l’Ancien Testament). Comment, en effet penser que Dieu est à l’origine de cette action qui sera ensuite décrite comme une faute, et l’occasion d’un châtiment pour Israël ? Même Joab, qui est, parmi les compagnons de David, le prototype du cynique sans état d’âme, répugne à cet ordre.

Il faut sans doute tout d’abord bien voir qui est le « sujet » : « la colère du Seigneur » ou, littéralement, « la narine du Seigneur » (comme on dit familièrement que « la moutarde me monte au nez »).  Ce qui semble désigner une face sombre de Dieu, plus que Dieu lui-même. D’où l’interprétation du livre des Chroniques. David semble se laisser manipuler par cette « face sombre » en lui prêtant crédit sans s’interroger davantage.

Le second point, c’est que le dénombrement va finalement insister sur la distinction entre Israël et Judas, mettant en lumière le déséquilibre des forces : « Israël comptait huit cent mille hommes de guerre, pouvant tirer l’épée, et Juda cinq cent mille ». Le fait qu’on précise qu’au Nord il s’agit d’hommes de guerre annonce en quelque sorte le refus du Nord, après la mort de Salomon, de rester sous la domination d’un roi issu de Juda, et la révolte qui va s’en suivre.  Ce sera le drame historique fondamental de l’Israël biblique ! Voilà sans doute pourquoi le livre de Samuel fait l’objet de cet « ajout ».

La liturgie omet la partie du texte qui montre que pour obéir, à contrecœur,  à l’ordre de David, ordre qu’il a contesté, Joab fait le tour du territoire. Il en délimite les frontières, et il ne parle que « du peuple » dans son unité, sans distinguer Israël et Juda. Joab manifeste que le territoire est unique comme le peuple est unique… comme Dieu est un.

Dans ces conditions, « la narine du Seigneur » semble effectivement faire œuvre de division (ce qui correspond à la définition biblique du Satan), et il s’agit bien de faire du mal au peuple unique du Dieu un.

Dès lors, cet ajout du livre de Samuel pose une question centrale : celle de l’usage que nous faisons de ce qui nous semble être la parole divine.

David comprend, dès l’énoncé du résultat du recensement, qui fait apparaître la division et le déséquilibre entre Israël et Juda, qu’il a commit une faute. Il se rend compte qu’il a donné prise à un mal qui va ravager le peuple de Dieu : la division. Symptomatiquement, la malédiction de l’ange du Seigneur met en scène le mal qui est fait à Israël : c’est tout le peuple qui va être frappé. Mais là encore l’attitude de David est problématique : il semble « perdu ». La faute est la sienne, il l’affirme, mais il ne proteste pas contre un châtiment dont la victime principale est le peuple. Certes il s’en remet à la miséricorde de Dieu, mais c’est pour éviter soit d’affronter une révolte populaire provoquée par la famine, ou d’être fait prisonnier au terme d’une guerre civile (dont la possibilité a été illustrée par la révolte d’Absalom) ou étrangère. Dans un premier temps, il craint plus pour sa personne que pour son peuple…

Injustice

 Il faudra que le peuple soit effectivement frappé pour que David réalise l’injustice de cette situation et qu’il reconnaisse que c’est à lui, et à personne d’autre, de payer le prix de sa faute. La suite du texte (la fin du chapitre, que la liturgie ne nous donne pas à lire) montrera que Dieu est effectivement miséricordieux. David paiera un prix somme toute léger : il s’agit d’ériger un autel pour célébrer Dieu. Mais surtout c’est un acte « bénéfique », qui invite à poser un acte « religieux » – dans le meilleur sens de ce terme – qui va « relier » le peuple par-delà la division qui le menace comme une peste. En célébrant Dieu, l’unité peut-être reconstruite.

Finalement, au terme de cet histoire qu’il faut plus lire comme un  midrash, une fable biblique qui porte un enseignement, que comme un récit historique au sens « dur » de ce terme, la question est bien celle-là : que croyons-nous « entendre » de Dieu : lui-même ou « sa colère » ? Ce texte est une invitation au discernement. Si Dieu a une « face sombre », n’est-ce pas celle que nous lui prêtons ? Prenons garde à ce que nous croyons parfois engager en son nom. Soyons attentif à nous demander si cela favorise la communion entre les hommes ou si cela produit de la division !

D.E.

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2 février 2010 2 02 /02 /février /2010 19:32
Chers amis,
désolé de vous avoir fait faux bond. Deux jours en déplacement, avec un agenda fort rempli ne m'ont pas permis de me livrer à mon exercice matinal favori et je n'ai pu partager avec vous mes modestes méditations sur la Parole. Merci de votre indulgence.
Et à demain
Sincèrement vôtre
Desiderius Erasme
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30 janvier 2010 6 30 /01 /janvier /2010 08:13

Où le prophète Nathan pratique le storytelling !

(2 S 11, 1-4a ; 5-10a.13-17 et 2 S 12,1-7a.10-17 )

Hier et aujourd’hui la lecture de l’Ancien Testament que nous propose la liturgie nous montre le roi David sous un jour peu glorieux, à travers l’histoire de sa relation avec Bethsabée. Il est remarquable que la Bible n’ait pas retenu du prestigieux David que la face glorieuse et sympathique. Le deuxième livre de Samuel consacre à ce triste épisode pas moins de deux chapitres, et l’on peut y ajouter toute l’histoire de la révolte d’Absalom et ses suites, qui doit aussi être lue comme une des conséquences de la faute de David.

L’histoire de Bethsabée et David est si connue que comme toujours dans ce cas là, on ne prête plus attention aux détails. Le premier d’entre eux, c’est que pour une fois, David n’a pas accompagné son armée. Celle-ci piétine devant la ville ammonite de Raba. Le roi semble s’ennuyer dans son palais et il cherche un divertissement. Il a fait la sieste, et vient se promener nonchalamment sur la terrasse de son palais, d’où il aperçoit, en contrebas, une belle jeune femme au bain. Le contraste est absolu, entre l’oisiveté et la légèreté de David, et la peine de ses hommes. Voilà qui rappelle fortement l’avertissement du prophète Samuel aux Israélites : les rois enverront vos fils au combat et prendront vos filles ! La fin de l’histoire (un peu au-delà du texte que la liturgie nous propose de lire) montre que lorsque David viendra enfin rejoindre son armée, c'est-à-dire là où son devoir aurait dû le conduire, il ne tardera pas à emporter la victoire. Ce qui nous donne une indication sur la manière de se préserver de la tentation : David aurait sans doute bien fait de se demander où sa conscience l’appelait. S’il avait pris tout de suite sa part du combat, il n’aurait pas eu l’occasion de jouer les voyeurs – comme les vieillards lubriques qui voulurent séduire la belle Suzanne, dans le livre de Daniel – puis de commettre l’adultère.

Ce « détail » est renforcé par le comportement d’Urie, l’époux de Bethsabée. Lorsque David apprend que la belle est enceinte de ses œuvres, il réalise que sa faute ne pas pouvoir être cachée. Il imagine alors de faire revenir Urie du combat, pour qu’il couche avec sa femme, si bien qu’il pourra croire ensuite que l’enfant à naître est de lui. Urie vient dont à Jérusalem, David le choie, mais Urie n’entend pas lui se désolidariser de ceux qui risquent leur vie au combat. L’heure n’est pas à chercher son plaisir, puisque d’autres versent leur sang. Urie refuse d’approcher Bethsabée, il dit même à David qu’il considère que ce serait une faute qui ne veut pas commettre « Par ta vie, par ta propre vie, je ne le ferais pas », répond-il au roi. Réponse vertigineuse, car en liant ainsi sa fidélité au peuple qui combat et la propre vie du roi, Urie prononce en réalité son arrêt de mort. C’est en fait sa propre vie qu’il donne au roi, pour éviter que sa « faute » ne porte atteinte au destin d’Israël.

David, pour éviter qu’Urie ne finisse par dénoncer l’adultère de Bethsabée – péché passible de lapidation – rendu manifeste par sa grossesse, considère qu’il n’a plus d’autre issue que de l’envoyer périr au combat. On notera au passage la servilité coupable de Joab, le général en chef de David, exécuteur des basses œuvres, sans le consentement duquel le crime n’aurait pas été commis. La vie d’un homme ne compte guère à ses yeux. Ici, le cynisme fait suite à la lubricité !

Le prophète Nathan vient reprocher à David sa faute. Comment en a-t-il eu connaissance ? Sans doute a-t-il tout simplement noté que le laps de temps avait été un peu court, entre le moment où David avait officiellement accueillie Bethsabée chez lui, après la fin du deuil (plusieurs semaines sans doute) et la naissance de l’enfant. Mais ce n’est pas de cela qu’il entretient David. Il lui raconte une fable, il pratique ce que nous nommons aujourd’hui le « storytelling ». Son but est d’amener le roi à porter un jugement sur sa propre conduite, d’éveiller sa conscience. L’histoire qu’il lui raconte est celle d’un riche incapable de prendre sur son propre bien pour offrir un repas à un hôte de passage, qui prend au pauvre voisin, son modeste bien, une petite agnelle qu’il chérissait comme ses propres enfants. On retrouve dans cette histoire, le point de départ de la faute de David : le choix de la facilité, le refus de prendre sur soi, la puissance qui semble conférer le droit absolu à la jouissance… Comme le riche de la fable de Nathan, David ne manquait de rien, pas même d’épouses – il en avait plusieurs ! – ni de concubines.

David s’insurge évidemment contre le mauvais riche du récit de Nathan, et le prophète n’a alors aucun mal à lui montrer que son propre comportement a été odieux. Il lui annonce les fruits amers de son attitude et la révolte d’Absalom apparaît à la lecture de cette « malédiction » comme la conséquence lointaine de la faute de son père…

Une victime sans nom

Mais David se repend et Dieu l’épargne personnellement, tout comme Bethsabée. Ce qui est troublant, c’est qu’apparaît alors une nouvelle victime, parfaitement innocente, l’enfant né de l’adultère ! Tel semble être finalement le châtiment de David : la mort d’un enfant qui n’est responsable en rien de ce qui s’est passé, puisqu’il n’était même pas né !

En note, la TOB suggère que l’auteur biblique aurait ainsi voulu légitimer le règne de Salomon, le second fils de Bethsabée, la faute de David étant ainsi expiée par cet enfant qui n’a même pas de nom ! Avouons que ce genre d’explication « politique » est peu satisfaisant, puisqu’il justifie l’injustice flagrante faite à cet enfant, et prête à Dieu un comportement qui ressemble tristement à celui de David… De même que n’est pas totalement satisfaisante l’explication « psychologique » ou « psychanalytique » selon laquelle l’enfant serait victime non du châtiment de Dieu, mais de la faute de ses parents… « Ce n’est pas parce que ses parents ont péché… » dit Jésus de l’aveugle né pour rompre avec cette sorte de théologie de la rétribution qui donne une explication à la souffrance qui souvent nous permet de la tolérer comme une fatalité – puisqu’on croit en connaître les coupables –, plutôt que de la combattre.

Alors, comment comprendre…

J’avoue ne pas comprendre aujourd’hui. Lire l’Ecriture, c’est aussi parfois ne pas comprendre, et laisser le temps à la question de nous creuser, de nous emmener ailleurs. Il y a manifestement à ce point du texte, un embarras des traducteurs qui buttent eux aussi, il suffit de voir comme leurs versions diffèrent…

Mais peut-être faut-il méditer sur le fait que l’enfant ne porte pas de nom, qu’il est innommable ! Mais qui est l’innommable par excellence, sinon Dieu lui-même. Et si le texte nous disait que la victime ultime du péché de David, sous la figure de l’enfant innommable, comme de l’agnelle sacrifiée, c’était Dieu ? Je laisse cela à votre méditation…

D.E.

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29 janvier 2010 5 29 /01 /janvier /2010 09:57

A qui donc appartient le Royaume de Dieu ?

 (Mc 4,26-34)

Elle est simple en apparence, la première des deux petites paraboles du Royaume que nous lisons ce matin dans l’évangile de Marc. Pourtant, si l’on s’arrête sur quelques détails, son enseignement est plus riche qu’il en a l’air. Mais Marc, s’il nous dit, en conclusion, que Jésus a tout expliqué à ses disciples, ne nous rapporte pas le contenu de cette explication. Il nous reste à chercher.

Commençons par le commencement. « Ainsi est le Royaume de Dieu, comme un homme qui… » Jésus a commencé sa prédication en annonçant que le Royaume de Dieu était proche. Mais, dans le récit de Marc, cette parabole est la première description qu’il en donne. C’est dire son importance. Eh bien, ce qui apparaît en premier dans cette description du Royaume, c’est l’homme qui agit. Ce n’est pas un pouvoir, une puissance (d’autres paraboles mettent en scène un roi). Le Royaume de Dieu se compare à l’homme à l’action ! Cela nous renvoie évidemment à la Genèse : Dieu crée l’homme à son image et à sa ressemblance. Rien d’étonnant donc, que la première parabole de Jésus établisse ce lien fondamental entre l’homme et Dieu, et nous indique que ce Royaume n’est en rien étranger ou extérieur à l’homme. C’est l’homme dans sa condition divine, si l’on peut dire.

« Un homme qui jette la semence… » Cette image nous est familière, puisque c’est celle de la première parabole de Jésus, en Marc. Dès lors nous pouvons interpréter la parabole du Royaume à la lumière de la parabole du « semeur ». Le grain qui est semé, c’est la Parole. Le Royaume de Dieu commence ou advient, si l’on peut dire, quand l’homme sème la Parole. Cette Parole, le livre de la Genèse, encore lui, nous apprend qu’elle est créatrice ; Isaïe nous affirme qu’elle fait d’elle-même son travail… C’est donc la Parole semée qui fait exister (au sens de se développer en sortant au-delà de soi-même) le Royaume. Voilà pourquoi une fois la Parole semée en terre, la semence germe et grandit, indépendamment de l’action du semeur. Il peut bien s’agiter ou dormir, elle se développe par elle-même, et, précisément, l’image du murissement de la graine est celle d’un être qui sort de son enveloppe, pour se présenter sous une autre forme : du grain on passe à l’herbe, puis de l’herbe à l’épi, qui bientôt porte la graine, non seulement nouvelle et multipliée, mais aussi déplacée, puisqu’elle est sortie de terre pour être de nouveau semée.

Voilà donc le Royaume qui vient : l’homme dispose de la Parole pour la semer, afin qu’elle manifeste son pouvoir créateur, multiplicateur, et même migrateur… En ce sens, Jésus est le Royaume par excellence, puisqu’il est la Parole qui se donne. Mais on comprend aussitôt que tout homme qui porte la parole est évidemment à l’image et à la ressemblance de Jésus – voilà la fameuse « Imitation de Jésus Christ ». N’oublions pas que Jésus ne s’adresse pas à n’importe qui, mais à un peuple qui a entre ses mains la Parole – la Torah et les Prophètes. Jésus dit à son auditoire que chacun de ceux qui écoutent la Torah et les Prophètes et qui les « sèment », c'est-à-dire qui les transmettent, qui les font connaître – qui fécondent l’humanité par cette Parole –, chacun de ceux-là est, à sa mesure, le Royaume en marche.

Mais ce n’est pas tout. « Spontanément [d’elle-même], la terre porte du fruit… » Précision importante, centrale. Jésus affirme une disposition fondamentale du monde à qui la Parole est adressée : la disponibilité à porter du fruit. Nous avons souvent tendance à penser l’inverse, en pointant la résistance du monde à l’Évangile. Jésus commence son enseignement sur le Royaume de Dieu par la tranquille assurance du désir de ce monde de porter du fruit. Comment peut-il en être sûr, alors que nous pensons avoir de bonnes raisons d’en douter ? Cette certitude s’appuie sur le fait que ce monde est le monde créé par Dieu : vouloir porter du fruit, c’est sa nature profonde, même si elle peut être parfois voilée. D’ailleurs, si nous regardons autour de nous les choses sous cet angle, nous ne manquerons pas de voir à quel point c’est vrai ! Il ne s’agit pas de chausser des lunettes roses, mais de comprendre qu’il n’est pas possible de semer la Parole de manière efficace, si nous ne considérons pas le monde dans sa nature profonde. Si le travail que fait ensuite la Parole ne dépend pas de nous, il nous appartient en revanche d’être attentif au désir de l’humanité, pour trouver comment « semer ». A nous de ne pas passer à côté de l’ouverture des cœurs… Ils le sont, mais pas toujours comme nous le pensons !

Mes amis !

Puisqu’il est question du grain, nous ne pouvons pas ne pas penser à une autre image donnée par Jésus, que l’on ne trouve pas chez Marc, mais chez Jean : « Si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire il meurt, il porte beaucoup du fruit en abondance. » Il n’est pas indu de faire ce rapprochement, car, le dernier verset de la parabole peut légitimement se traduire ainsi : « Quand le fruit se livre… » La Parole se livre en la personne de Jésus, Verbe fait chair qui meurt sur la croix. La croissance du Royaume passe par la mort du « grain », une mort qui n’est pas un anéantissement, mais qui nous apparaît dans Marc comme une transformation, comme le passage d’un état à un autre !

Dernier point, la parabole se termine sur l’image de la moisson. Mais qui moissonne, sinon l’homme, encore lui (c’est bien lui le sujet de la phrase, et pas simplement « on », indéterminé) ? Le fruit de la Parole est pour l’homme. La croissance du Royaume est pour l’homme, qui n’est pas simplement un ouvrier, un instrument. Cela s’explique évidemment par le fait que l’homme est à la ressemblance et à l’image de Dieu. Dans l’évangile de Jean, Jésus ne dit-il pas à ses disciples : « Je ne vous appelle plus serviteurs… je vous appelle amis, parce que tout ce que j’ai entendu auprès de mon Père [la Parole], je vous l’ai fait connaître. » Jésus a semé la Parole en ses disciples, qui deviennent eux-mêmes semeurs, ils sont à l’image du Fils…

Le Royaume appartient à l’homme en qui la Parole se multiplie !

D.E.

 

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28 janvier 2010 4 28 /01 /janvier /2010 08:56

Il n’y a ni Code, ni initiés.

(2 S 7, 18-19.24-29 ; Mc 4,21-25)

C’est une petite parabole que nous connaissons bien, celle de la lampe qu’il ne faut pas mettre sous le boisseau.  Mais pour l’entendre, il faut essayer de se représenter la scène. Il fait nuit, on n’y voit goutte, on ne peut donc s’orienter, on demande de la lumière, et voilà que quelqu’un arrive, portant un flambeau ou une bougie, et l’on cherche l’endroit le plus propice pour éclairer au mieux l’espace où l’on se tient. Voilà de quoi il est question : une lumière qui vient dans la nuit.

Cela ne vous rappelle rien ? Bien sûr que si : le prologue de l’évangile de Jean : « En lui [le Verbe] était la vie, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière brille dans les ténèbres… »

Vient donc la lumière dans les ténèbres. Dès lors, nous voyons ce qui était resté dans l’obscurité, ce qui échappait à notre regard.

« Rien n’est caché, sinon pour être manifesté ; rien n’a été gardé secret, sinon pour venir au grand jour… » Cette phrase de Jésus que nous rapporte Marc affirme de manière définitive que la voie qui permet de connaître Dieu n’est pas celle de l’ésotérisme,  qu’elle n’est pas réservée à un petit nombre d’initiés qui détiendraient les clés et les codes. Tout, au contraire, est à notre disposition, pour peu que nous soyons nous-mêmes désireux de voir et d’entendre.  Tel est sans doute l’une des facettes les plus remarquables de la « Bonne Nouvelle » ! Le Christ vient pour que nous voyions.  Et ses disciples ont pour mission – non pas de se prendre eux-mêmes pour la lumière – mais de la porter à ceux qui désirent voir. Ce qui suppose que nous soyons nous-mêmes attentifs aux désirs et aux attentes du monde dans lequel nous vivons, et que nous ne décidions pas nous-mêmes que certains sont dignes de recevoir la lumière et d’autres non.

« Rien n’est caché… Si quelqu’un a des oreilles, qu’il entende !... Faites attention à ce que vous entendez ! »

Il est impressionnant d’entendre que « rien n’est caché sinon pour être manifesté, rien n’a été gardé secret sinon pour venir au grand jour ». Comprenez que plus la lumière de la vie se répand, plus elle dévoile de choses que nous ne voyions pas auparavant.  Voilà pourquoi « celui qui a recevra encore, et  celui qui n’a rien se fera enlever même ce qu’il a ». Quand vient la lumière, le champ de la vie se dévoile plus amplement, il s’étend à nos yeux et nous enrichit. Si nous n’entendons pas cela, alors nous restons en retrait de la marche même de la vie, de son déploiement ; et, en ce sens, elle nous échappe de plus en plus, et nous y voyons de moins en moins. Ce que nous avions finit par nous filer entre les doigts…

Connaissance

« Entendre », le mot est au cœur même de la grande prière de David que nous donne aujourd’hui à lire la liturgie. Malheureusement, il se trouve exactement dans la coupe qui a été opérée pour abréger la lecture.  Voici les versets manquants :

«Qu’est-ce que David pourrait te dire encore, alors que toi, tu connais ton serviteur. C’est à cause de ta parole et selon ton cœur que tu as accompli toute cette grande œuvre pour la faire connaître à ton serviteur. Aussi tu es grand Seigneur Dieu : tu es sans pareil et il n’est point de Dieu, toi excepté, selon tout ce que nous avons entendu de nos oreilles. Est-il sur terre une nation pareille à ton Israël, ce peuple que Dieu est allé racheter pour en faire son peuple, en lui donnant un nom et en accomplissant pour vous cette grande œuvre et pour ton pays des choses redoutables, est-il une nation comparable à ton  peuple que tu as racheté d’Égypte, de cette nation et de ses dieux ? »

De quoi David témoigne-t-il ?  De ce qu’il a vu et entendu. De ce qu’il lui a été donné de connaître. Il faut rappeler ici que, dans la Bible, ce verbe – qui revient deux fois dans ce passage – et que Chouraqui traduit significativement par pénétrer  exprime l’union fécondante, l’ensemencement. Quand Dieu « connait son serviteur », il le féconde de sa connaissance… Il met en lui un germe de vie. Et cette connaissance, ce germe, le voici : Dieu est unique et grand, Dieu est fidèle à sa parole. Plus encore, cette parole est la source de toute chose, et Dieu est celui qui libère de la servitude et amène à l’existence – c’est le sens du fait qu’il donne un nom à son peuple.

Entendre ou écoute – Shema en hébreux – est, ne l’oublions pas, le commandement central, proclamé au chapitre 6 du livre du Deutéronome.

Ne faisons pas de ce qu’affirme David dans sa prière une lecture erronée : David ne tient pas un discours « nationaliste ». La singularité d’Israël qu’il énonce n’indique pas une supériorité, elle n’est pas un titre de gloire au sens d’une gloire qui serait le fruit d’un mérite, la singularité d’Israël est un signe au milieu des nations, elle est une lumière qui manifeste qui est Dieu, l’unique Dieu : un Dieu dont la parole crée de toute éternité, toujours au présent, un Dieu qui délivre de l’enfermement… Rappelons-nous, dans l’évangile de Luc, la parole du vieillard Syméon devant l’enfant de Marie et Joseph qu’il qualifie de « salut que [Dieu] prépare à la face de tous les peuples… lumière pour éclairer les nations et gloire d’Israël ».

Ainsi, de David à Jésus – le « fils de David » –, Dieu est celui qui ne veut rien cacher aux hommes mais leur offrir toute lumière pour qu’ils puissent recevoir en abondance, et toujours davantage la vie qui leur est donnée, la vie au cœur de laquelle ils sont plongés. Rien n’est caché ! Entendons-le bien.

D.E.

 

 

 

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27 janvier 2010 3 27 /01 /janvier /2010 08:47

Dieu n’habite pas les demeures où l’on voudrait le contenir

(2 S 7,1-17 ; Mc 4,1-20)

Nous retrouvons David au moment où il a conquis Jérusalem qui va devenir la capitale du royaume d’Israël. Fort logiquement, David veut honorer Dieu. Ne lui doit-il pas son ascension et ses succès ? Puisque la présence de Dieu au sein du peuple est symbolisée par l’arche d’Alliance, n’est-il pas souhaitable de dresser pour celle-ci une maison, un palais, un temple ? Dans un premier temps, Nathan, le prophète, n’y voit rien à redire. Voilà une décision qui semble ne faire de tord à personne et qui devrait contribuer à établir, dans le peuple la conscience de l’importance de la fidélité à l’Alliance.

Pourtant, Dieu s’y oppose. Pourquoi donc ? Le premier argument de Dieu, c’est en quelque sorte sa nature : « Depuis le jour où j’ai fait monter d’Égypte des fils d’Israël… j’ai été comme un voyageur, sous la tente qui était ma demeure. » Dieu est déplacement, mouvement, écart. Il ne tient pas dans une boite, dans une définition, dans une religion. Dieu se révèle en mettant en marche l’homme. C’est bien ce qui est arrivé à Abraham. C’est aussi l’expérience que fait Moïse. Et c’est en étant lui-même en marche que Dieu met l’homme en mouvement. Rappelez-vous le récit de la Genèse : dans le jardin d’Éden, ce n’est pas Adam ou Ève qui cherchent Dieu, mais l’inverse. Rappelez-vous aussi cette parole de Jésus : « Le Fils de l’homme n’a pas où reposer la tête ». Jésus ne se plaint pas de la précarité de sa situation, il affirme qu’il n’est attaché à aucun lieu !

Il nous faut méditer sur cette « nature voyageuse » de Dieu, qui vient nous déranger, parce qu’elle interdit que nous mettions la main sur lui. Dieu nous précède (c’est l’image de la marche d’Israël au désert, à la suite de la Nuée) ou nous accompagne (c’est Dieu qui marche avec Abraham), mais jamais nous ne pouvons l’assigner à résidence. Cela nous oblige à ouvrir les yeux, à tendre l’oreille pour le trouver et surtout pour le suivre… C’est une invitation permanente à l’ouverture, à l’étonnement.

Le second argument renforce le premier : Dieu dit à David qu’il ne faut pas inverser les rôles. Le bâtisseur, en l’occurrence, n’est pas David, mais Dieu. Celui qui offre à l’autre une demeure, ce n’est pas David, mais Dieu. Celui qui a établi David à la tête du Royaume, c’est bien Dieu, et celui qui veillera sur la descendance de David, c’est encore Dieu…

Il y a donc une tentation : celle de perdre de vue l’origine, pour finir par idolâtrer le Temple et considérer celui qui le construit ou le « gère » pour le Maître.

En définitive, Dieu impose à David, le fidèle par excellence, une sorte d’exercice spirituel, un jeûne « religieux », pour inscrire en lui, et dans l’histoire d’Israël cette conscience que l’ordre religieux, l’ordre du Temple, n’est pas exactement celui de Dieu, quand bien même la religion se propose de servir Dieu… Il reste une distance, un écart : l’être même de Dieu, qui suscite en nous et pour nous, une permanente déstabilisation, une fondatrice incertitude.

Un étrange semeur

Cette incertitude, nous la trouvons au cœur du passage de l’évangile de Marc que nous propose la liturgie. La « parabole du semeur », nous la connaissons pas cœur, et comme il nous en est donné l’interprétation, il semble que nous puissions être surpris. Pourtant, deux questions s’imposent. La première est l’attitude de cet étrange « semeur ». S’il connaît bien son terrain, pourquoi gaspille-t-il du grain aussi largement, en « arrosant » le chemin, le sol pierreux, les ronciers… Pourquoi ne se contente-t-il pas d’ensemencer la terre « productive » ? Cela signifie que ce n’est qu’a posteriori que se révèle l’aptitude à la fécondité, et cela devrait nous inciter à nous garder de tout jugement préalable sur le monde et sa « surdité spirituelle » ou son « refus de la vérité »… Sans doute la disponibilité à accueillir la parole et à la mettre en pratique n’est-elle pas celle que nous présupposons. Jésus lui-même l’illustre en partageant son pain avec les pécheurs, les publicains, les prostituées… Ceux-là mêmes qui semblent être les plus étrangers à la « sainteté »…

La seconde, c’est celle de la brutalité de la prophétie (tirée d’Isaïe) : « Ils pourront bien regarder, mais ils ne verront pas, ils pourront bien écouter de toutes leurs oreilles, mais ils ne comprendront pas ; sinon ils se convertiraient et recevraient le pardon. » La traduction liturgique atténue la rigueur du texte original qui dit : « … de peur qu’ils se convertissent  et qu’il leur soit pardonné. » La prophétie d’Isaïe précise que cet endurcissement – voulu par Dieu ! – va durer jusqu’à la ruine du pays et que seule subsistera une souche, passée au feu, une « semence sainte ».

Voilà donc que Jésus, alors que les foules se pressent pour l’entendre, affirme qu’il ne sera pas entendu ! Plus encore, il semble dire que cette surdité est voulue par Dieu pour que s’opère une purification. Puisque Jésus va s’adresser aux réprouvés, à ceux que les religieux de son temps tiennent en lisière, il faut en conclure que cette purification nécessaire porte, notamment, sur notre rapport à Dieu. Il le dira aux prêtres et aux pharisiens : «  Tant que vous dites, nous voyons, votre péché demeure… »

Voilà qui nous ramène à David. Ce qu’il nous faut retrouver, c’est une attitude qui consent à ne pas saisir Dieu, mais à le laisser nous devancer ou nous accompagner.

D.E.

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26 janvier 2010 2 26 /01 /janvier /2010 08:36

La vie éternelle s’expérimente dans les contradictions du temps présent

(Tt 1n 1-5 et Tm 1, 1-8 ; Lc 10, 1-9)

Ce matin, la liturgie nous invite à faire mémoire de Tite et Timothée, proches de l’apôtre Paul, qui furent évêques de Crète et d’Éphèse. Nous sommes invités à lire le début des lettres que Paul adressa à l’un et à l’autre. Ce qui nous touche d’abord dans ces lettres, c’est l’affection de Paul pour ses amis, la tendresse qu’il leur manifeste, qui n’est pas sans nous rappeler le ton que Jean emploie dans la première lettre : « Mes bien-aimés… ». Cette bienveillance, cette tendresse, cette affection sont une dimension centrale de l’expérience chrétienne. Comment manifester le Royaume sans cette sollicitude ? Comment témoigner de l’unité fondamentale à laquelle la foi nous appelle, si cette unité ne jaillit pas du cœur, comme l’effet de la bonté même de Dieu ?

A Tite, Paul rappelle qu’il lui a confié la charge d’instituer l’Église en Crète, de lui donner les structures nécessaires à son établissement. Le point d’appui de cette mission, c’est l’espérance de la vie éternelle, c’est-à-dire d’une vie non pas réservée à un futur hypothétique, mais qui se développe déjà, hic et nunc,  par la grâce de Dieu, dans les contingences du temps, mais sans être limitée par elle. Cette vie éternelle, c’est celle de la plénitude de l’amour.

Paul s’en explique dans le début de la lettre à Timothée : « Ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d’amour et de maîtrise de soi. » Cette maitrise de soi donnée par l’Esprit permet de faire face aux contingences du temps présents sans que nous soyons simplement ballotés par elles. L’affirmation de Paul est attestée par le fait que lui-même est prisonnier « pour le Seigneur ». Cette situation n’invalide pas le don de Dieu, bien au contraire… L’adversité ne rend pas la vie moins « éternelle », elle ne renvoie pas l’éternité à plus tard, ce qui serait pour le moins paradoxale.

Ce point est essentiel pour comprendre « l’envoi des soixante-douze » tel qu’il nous est rapporté dans l’évangile de Luc. Jésus les envoie deux par deux en avant de lui. Il ne leur promet pas la facilité, puisqu’il leur dit : « Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups ». Autant dire qu’ils sont destinés à être dévorés… Cela signifie qu’ils sont envoyés non pas pour sauver leur vie, mais pour la donner en nourriture, sinon en pâture… D’ailleurs, ils partent dans le plus simple équipage : sans argent, ni sac, ni sandales… Les voilà totalement démunis ! Et Jésus leur demande de ne pas traîner en route, d’éviter les mondanités en chemin, ce qui serait la tentation de tout un chacun en partant pour une mission qui s’annonce aussi périlleuse.

Que doivent donc manifester les envoyés du Nazaréen, dans une telle situation ? La présence de la paix, au cœur même de l’adversité et de la difficulté. Guérir les malades, porter la paix, partager le repas alors qu’on est si fragile, c’est témoigner que l’amour ne recule devant rien. C’est manifester, effectivement, en actes, la présence réelle du Royaume de Dieu. C’est le rendre présent en le mettant en œuvre, et non pas annoncer que Dieu va, demain, régler les problèmes et que le bonheur est promis pour le futur et un au-delà de la vie… Annoncer la proximité du Royaume de Dieu, c’est indiquer en actes à ceux auxquels nous sommes envoyés qu’ils peuvent eux aussi, en s’y engageant réellement, participer à manifester sa présence…

 

Crédibilité

« Souffre avec moi pour l’Évangile », écrit Paul à Timothée…  Rude programme. Mais auparavant, il lui a souhaité comme à Tite : « Grâce, miséricorde, paix de la part de Dieu le Père et de Jésus-Christ notre Seigneur. » C’est dire que dans la difficulté même, ceux que le Christ appelle font l’expérience de la puissance du Royaume, en éprouvant – en même temps que les contradictions et les aléas des situations dans lesquelles ils sont plongés – la sollicitude même du Père et l’amour du Fils. Voilà ce qu’ils viennent donner, non pas leurs propres vertus – héroïques ? –, mais l’étonnement et la joie que suscitent en eux la grâce dont ils sont l’objet, au cœur même d’un monde rude et troublé.

La crédibilité de l’annonce du Royaume à ceux qui ne le voient pas, qui ne le connaissent pas mais pourtant y aspirent parce qu’ils aspirent au bonheur, suppose par conséquent que nous ayons fait nous-mêmes cette expérience paradoxale de sa présence salvatrice dans nos vies. Non pas comme un beau discours que l’on répète, mais dans notre chair. En d’autres termes, nous ne pouvons pas faire l’économie de mettre, d’une manière ou d’une autre, nos vie en danger pour témoigner de l’amour de Dieu et en goûter les bienfaits.

D.E.

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25 janvier 2010 1 25 /01 /janvier /2010 08:53

Qu’est-il arrivé à Paul sur le chemin de Damas ?

(Ac 22, 3-16 ou Ac 9,1-22 ; Mc 16, 15-18)

La liturgie nous invite à faire mémoire, aujourd’hui de la conversion de saint Paul. C’est un événement d’une immense importance pour le christianisme, puisque Paul est la figure centrale de l’annonce de l’Évangile aux païens. D’ailleurs, quand on regarde le Nouveau Testament, la part qui revient à Paul est considérable. Il y a bien sûr ses lettres, dont les premières ont précédés la rédaction finale des évangiles. Toutes ne sont pas exactement de lui, certaines ayant manifestement été rédigées par des disciples de Paul, mais c’est bien son enseignement qu’elles reflètent. Il y a aussi, évidemment, la lettre aux Hébreux, qui lui fut longtemps attribuée. Mais il y a encore les Actes des Apôtre où Paul (Saül) apparait dès le chapitre 7. Ce récit de Luc donne à Paul, à partir du chapitre 9, et surtout à partir du chapitre 13 le rôle principal. Si l’on précise que Luc était un proche de Paul, qu’il l’a accompagné pendant certains de ses voyages, et donc que son évangile est marqué par cette influence, on voit l’importance de la figure de Paul dans la foi que nous avons héritée.

Dans le seul livre des Actes, la conversion de Paul est racontée trois fois ! C’est une manière de signifier son importance. D’abord au chapitre 9, après la lapidation d’Etienne. Paul qui n’a pas été le témoin oculaire de la mort de Jésus assiste au martyr du jeune converti, que Luc raconte en en faisant une nouvelle Passion (les dernières paroles d’Etienne sont calquées sur celles du crucifié).  C’est manifestement ce drame qui va être la source de l’effondrement du Paul sur le chemin de Damas. D’ailleurs la parole qu’il entend confirme cette identification : « Je suis celui que tu persécutes… » Paul qui est convaincu qu’il défend la vérité de la foi est anéanti quand surgit en lui la conscience qu’il fait exactement l’inverse de ce qu’il recherche. Il réalise alors son aveuglement, lui qui croyait « voir » – c’était un pharisien savant, disciple du meilleur des rabbins de son temps, Gamaliel, lui-même disciple du maître Hillel[1]

Cette conversion est ensuite racontée deux fois au terme de la mission de Paul, lorsqu’au retour de son troisième voyage, il est arrêté dans le Temple de Jérusalem et accusé de trahir la foi de ses pères. Au moment de cette arrestation d’abord – il parle alors en hébreux, pour manifester qu’il est bien juif – puis devant le roi Agrippa, Paul raconte ce qui lui est arrivé. C’est évidemment Luc qui tient la plume. Les trois récits ne sont pas identiques. Par exemple, dans le premier, les compagnons de Paul entendent la voix qui s’adresse à lui, mais ne voient pas la lumière qui l’éblouit. Dans le second, c’est exactement l’inverse… Ce qui nous indique qu’il faut se garder d’une interprétation trop littérale de la scène, où la part du style de l’auteur, ou du narrateur a son importance. Ne prenons pas les détails pour l’essentiel.

« Le Dieu de nos pères »

Une chose est frappante, dans ces récits, c’est que tous commencent pas le rappel insistant et martelé de l’enracinement de Paul dans le peuple juif et l’enseignement de la Torah. Si Paul vit une conversion, un retournement, une teshouva, il n’est pas pour autant conduit à abandonner son identité juive, encore moins à la nier. C’est un point absolument fondamental, qui revient d’ailleurs dans plusieurs de ses lettres. D’ailleurs, si Paul est l’apôtre des païens, Luc, dans les Actes nous montre qu’il commence toujours par prêcher dans les synagogues, ou par rencontrer ses frères juifs. Cela devrait fonder en nous le refus de tout antijudaïsme et, bien sûr, de tout antisémitisme.

La conversion n’est pas une négation, c’est en quelque sorte une mise dans une perspective nouvelle, une réorientation de ce que nous sommes, de ce que nous avons reçu. De ce point de vue, dans le récit du chapitre 22, la parole d’Ananie à Paul est extrêmement touchante : « Le Dieu de nos pères, lui dit-il, t’a destiné à connaître sa volonté, et à entendre la parole qui sort de sa bouche… » C’est bien le Dieu de nos pères ! Celui qui est l’objet de la transmission de génération en génération, depuis l’Alliance du Sinaï. «…t’a destiné… » : cette « destination » ne commence pas sur le chemin de Damas, mais elle s’est manifestée bien avant, au moins depuis que Paul a pris la route de Tarse à Jérusalem pour venir y étudier la Torah à l’école de Gamaliel… Car c’est bien ce que Paul avait voulu dès sa jeunesse : connaître la volonté de Dieu, écouter la Parole !

Ce que nous apprenons ainsi, c’est que nos désirs les plus anciens et les plus profonds, les plus constants, sont d’une importance fondamentale dans notre vocation, et il est bon que nous fassions en sorte de les mettre en œuvre. Cependant, notre seule « lumière », notre seule intelligence et notre seule force ne suffit pas à les orienter de manière tout à fait juste. C’est en cela qu’une conversion est nécessaire, comme un don de l’Esprit. C’est en cela que nous avons besoin de recevoir le pardon des péchés, en comprenant que nous avons « raté la cible », parfois même avec de bonnes intentions. C’est en cela enfin que nous avons besoin de la communauté – figurée pour Paul en la personne d’Ananie – qui vient confirmer cette conversion et l’insérer dans la « famille de Jésus » que constitue l’Église.

D.E.



[1] La proximité entre l’enseignement de Hillel et celui de Jésus est frappante sur plusieurs points essentiels.

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