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23 janvier 2010 6 23 /01 /janvier /2010 10:09

Où le fou n’est pas celui qu’on croit…

Deux petits versets tirés de l’évangile de Marc. Rien de plus. Je les recopie tant ils sont brefs et abrupts. « [Jésus] revient à la maison. La foule se rassemble de nouveau si bien qu’ils ne peuvent même plus manger du pain. Les siens l’ayant appris sortent pour se saisir de lui, car ils disaient : “Il est insensé”. »

Un texte si bref, à méditer, c’est un peu comme se retrouver au pied d’une paroi qu’il faut gravir à main nue. Il va falloir scruter les moindres détails pour trouver une prise, puis une autre.  On est pris de vertige. On se dit tout d’abord qu’il n’y a rien, ou si peu…, que nous sommes livrés à nous-mêmes, et qu’une fois qu’on a lu et relu ces quelques mots, on n’est pas plus avancé… On se dit qu’il est temps de passer à autre chose. Et pourtant, jusqu’à demain, rien d’autre…

En fait, nous avons plusieurs solutions. La première c’est de s’interroger sur le contexte duquel sont tirés ces deux versets. Ce qui suit, c’est la scène au cours de laquelle des scribes accusent Jésus d’être possédé par Beelzeboul. Ce qui n’est pas très différent de l’accusation de la parenté de Jésus qui disent qu’il n’a plus sa tête (les orthodoxes russes traduisent pour leur part : « Il est hors de lui »). C’est le moment où Jésus dénonce le « péché contre l’Esprit » qui ne peut être pardonné. Puis, quand s’approchent enfin « la mère et les frères » de Jésus, celui-ci déclare à la cantonade : « Qui fait la volonté de  Dieu, celui-là est pour moi frère, sœur, mère… » Voilà déjà qui donne à méditer. Ajoutons encore qu’après la résurrection, la famille de Jésus prendra une place déterminante dans la communauté chrétienne, avec Marie, bien évidemment,  mais aussi avec « Jacques, le frère de Jésus » qui deviendra le chef de l’Église de Jérusalem, l’une des colonnes de l’Église naissante.

La seconde piste à explorer (qui ne s’oppose pas à la première), c’est  l’examen très précis du texte. La traduction liturgique est un peu différente de celle que je propose ici, mais elle est moins fidèle à la littéralité du texte. Lorsqu’une lecture est si brève, il n’est pas inutile de voir comment le texte est entendu par divers traducteurs. Le texte, tel que je l’ai retranscris, s’accorde à ce que l’on trouve dans plusieurs traductions dont la valeur est reconnue.

 Dans la traduction liturgique, deux points importants ont disparu.

Tout d’abord le fait que Jésus est revenu à la maison. Une façon de dire symboliquement qu’il est « chez lui », et non pas « hors de lui ». Il ne divague pas, il n’est pas errant… Dans ces conditions, pourquoi faudrait-il se saisir de lui ? Ou va-t-on l’emmener, sinon chez lui ?

Avec la même finesse, l’évangéliste n’a pas simplement écrit que la mère et les frères de Jésus viennent à lui, il a écrit qu’ils sortent. Ce sont eux, qui ne sont plus chez eux, qui ne sont plus en eux-mêmes. Marc ne manque pas d’humour. Ce qu’il nous dit ainsi, c’est que l’effet de la prédication de Jésus est tel qu’il fait sortir les gens de leurs gonds, les mets hors d’eux-mêmes, les dé-range. Un ordre est bousculé…

Jésus n’est donc pas seulement celui qui guérit, mais celui qui déstabilise, qui inquiète. Et cette inquiétude peut faire sortir ceux qu’elle saisit d’eux-mêmes…  Y compris les plus proches de Jésus, sa famille, qui devrait pourtant, le connaissant de près et de longue date savoir ce qui l’anime. Y compris ceux qui sont l’une des figures de la sagesse et de la stabilité en Israël : les scribes, dont l’activité est attachée à la Parole, à la Torah, et qui sont en principe centrés sur l’essentiel… Eux aussi sont déstabilisés au point d’en venir à des invectives dont Jésus démonte aisément la stupidité…

Le second point qui disparaît dans la traduction liturgique, c’est le pain. La foule est si nombreuse, nous dit Marc, qu’il n’est plus possible de « manger du pain ». La traduction liturgique n’a gardé que le verbe « manger », craignant dans doute d’alourdir le texte. Mais le pain, pour la première communauté chrétienne, et donc pour Marc, c’est à la fois le pain de la parole et le pain de l’eucharistie. Non pas deux pains différents, mais le même sous deux espèces. Le pain c’est Jésus lui-même.  Ainsi, le problème que pose l’attitude des foules, ce n’est pas l’impossibilité de prendre son repas, c’est que dans la précipitation vers celui qui apparait comme un formidable guérisseur, comme celui qui va régler tous les problèmes, effacer toutes les difficultés, vaincre tous les maux, il n’est plus possible à Jésus de donner à la foule le pain de vie.

« La Bible nouvelle traduction[1] » a eu un petit coup de génie littéraire en proposant de traduire de la façon suivante : « Il n’était plus possible d’avaler une bouchée ». La bouchée, c’était à l’époque de Marc, pour le catéchumène, les quelques versets de l’Écriture qui lui étaient donnés à « avaler », à apprendre par cœur pour qu’ils pénètrent son esprit et nourrisse son cœur.

« Entendez ! »

Voilà ce qui nous est donné à contempler : une situation où Jésus ne peut plus se donner, où il ne peut plus se faire entendre, parce que ce qu’on vient lui demander et les attentes qu’on projette sur lui ne laissent plus de place à la Parole, plus de place au Pain de vie. Une situation où ce qu’il provoque fait sortir certains du « bon sens », au point que l’inquiétude qui les saisit, les « possède », le poussent le désigner, lui, comme insensé ou possédé – comme si cette accusation, ce transfert pouvait apaiser l’inquiétude…

Si l’on va un peu plus loin dans la lecture de Marc, on voit Jésus s’éloigner, installer une distance avec la foule pour faire en sorte que celle-ci soit de nouveau en situation de l’entendre, et enfin adresser la parole à ceux qui alors sont prêt à l’écouter. Que leur dit-il ? « Entendez ! ». Suit la parabole du semeur. Et de nouveau : « Qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! ». Puis aux disciples, il est donné de recevoir l’explication : le grain – et donc la nourriture en puissance – c’est la parole… Ce qui nous ramène à ce qu’a écrit Marc : « si bien qu’il ne peuvent plus manger de pain… »

Permettez-moi de ne pas en dire plus, mais de laisser à chacun le soin de laisser résonner en lui ces deux versets afin que cette « bouchée » fasse son travail, puisque, selon ce qu’on lit dans le prophète Isaïe, la Parole ne revient jamais à Dieu sans avoir fait son travail.

D.E.



[1] Bayard

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22 janvier 2010 5 22 /01 /janvier /2010 09:25

Toute vocation passe par l’épreuve de la dépossession

 

C’est un passage très émouvant du premier livre de Samuel que nous propose ce matin dont nous lisons presque l’intégralité du chapitre 24. David, l’homme qui a vaincu Goliath, l’homme qui a été oint par Samuel pour succéder à Saül et prendre la tête du peuple de Dieu, David contre toute attente a dû prendre la fuite. Voilà une vocation glorieuse qui se développe pour le moins paradoxalement. Comme si le futur roi, l’élu, devait commencer par connaître l’humiliation, l’affaiblissement, la déchéance. Le plan de Dieu semble bien compromis. David est mis à l’épreuve.

Ce n’est pas la première fois, dans la Bible, qu’un homme appelé par Dieu, se trouve en butte à la contradiction, ou qu’il semble devoir perdre le fruit même de la promesse ou de l’appel qu’il a reçu. Abraham ne prend pas possession tout de suite de la terre de la promesse, une famine commence par le pousser à descendre en Égypte, puis quand il connaît enfin une descendance en la personne d’Isaac, il entend Dieu lui demander de l’offrir en holocauste sur le mont Moriyya !

L’épreuve à laquelle est soumis David n’est pas seulement celle du doute. La tentation qu’il doit affronter n’est pas tant celle du renoncement ou de la désertion, que celle de mettre la main sur sa vocation, de l’accomplir par ses simples forces.  Celle d’être obnubilé par elle au point d’oublier celui qui en est l’auteur et de se substituer à lui. Lorsqu’il en est ainsi, la vocation toute sainte qu’elle soit devient une idole et elle se trouve par conséquent détournée de son sens le plus profond. Toute vocation en effet est avant tout une invitation à participer à l’œuvre créatrice de Dieu. S’approprier sa vocation, c’est en fait contester à Dieu son être même de créateur, c’est le supplanter. Nous n’en sommes en général pas pleinement conscient, bien évidemment. Et en ce sens, l’épreuve est un apprentissage, un don de Dieu lui-même.

Alors qu’il est pourchassé à mort, David voit de la manière la plus improbable, la plus ironique, son persécuteur placé à sa merci. David peut, sur le champ, se délivrer définitivement de la menace de mort que représente Saül. Un geste suffit, et tout son entourage l’y pousse. C’est seul contre tous que le fils de Jesse doit dire non à la facilité, non au fantasme de toute-puissance qui le sollicite comme il agite régulièrement chacun d’entre nous. La tentation est d’autant plus forte que les compagnons de David se réclament de la parole même de Dieu et qu’il faut à David une grande sagesse, celle que seule donne l’humilité, pour déjouer le piège qui lui est ainsi tendu. Cette situation ressemble d’ailleurs étrangement, de ce point de vue, aux tentations de Jésus au désert, puisque le Satan cite lui aussi la parole de Dieu…

Que dit finalement David : « Que le Seigneur me préserve de porter la main sur lui qui a été consacré par l’onction du Seigneur ! » Ainsi, il refuse d’agir d’une manière qui porterait atteinte à l’œuvre de Dieu, et la suite du récit montre qu’il entend laisser à Dieu la responsabilité d’exercer son jugement, sans se substituer à lui. Mais pour ce faire, il demande à Dieu son soutien. Ce n’est pas par sa seule force morale que David peut résister à la tentation, mais par la prière, par la remise de sa propre vie, et de sa vocation entre les mains de Dieu : « Que le Seigneur me préserve… » David ne se trompe pas sur l’origine de toute chose, y compris de sa propre vie !

Le récit devient plus émouvant encore lorsque c’est de la bouche même de Saül que vient la confirmation de la vocation de David. Non seulement le roi déchu remercie David d’avoir préservé sa vie, non seulement il demande à Dieu de le récompenser pour avoir agit ainsi, mais encore il est le porte-parole de Dieu : « Je sais maintenant que tu règneras certainement et que tu auras bien en main la royauté d’Israël. » C’est l’attitude de David qui a consenti à dépendre totalement de Dieu et à ne pas anticiper sur son heure, qui est la confirmation même de sa vocation. N’est-ce pas impressionnant ? Vue sous cette angle, l’épreuve et même la tentation, semblent bien nécessaires à l’accomplissement d’une vocation.

Pierre et Judas

C’est le génie de la liturgie de nous faire lire ce texte le jour-même où elle nous rapporte, par l’évangile de Marc, l’appel des Douze. Ceux que Jésus institue pour le seconder passeront eux aussi par une épreuve qui remettra profondément en question l’image qu’ils se faisaient du Messie, afin qu’il découvre qu’en eux, à travers eux, c’est l’œuvre de Dieu qui s’accomplit et non la leur.

La liste des Douze s’ouvre significativement par Pierre qui devra apprendre à plusieurs reprises que sa volonté fougueuse de suivre le Christ ne suffit pas. Il devra accepter de laisser Jésus marcher vers sa passion, il devra éprouver sa propre incapacité à le suivre sur ce chemin… Et cette liste se clôt par le nom de Judas, celui qui livra Jésus, sans doute parce qu’il ne supportait pas l’impasse vers laquelle semblait s’acheminer la proclamation du Nazaréen. Pour l’un et pour l’autre la même épreuve que celle à laquelle David est soumis : passer par ce moment où tout semble réduit à néant, où Dieu semble tarder à réaliser sa promesse, à accomplir sa volonté, pour reconnaître comme l’affirme Paul dans l’épître aux Romains : « O profondeur de la richesse, de la sagesse de Dieu. Que ses jugements de Dieu sont insondables et ses voies impénétrables ! »

Dans les temps difficiles que traverse l’Église aujourd’hui, la leçon de David est plus que jamais à méditer. Ne nous précipitons pas vers des fausses bonnes solutions…

D.E.

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21 janvier 2010 4 21 /01 /janvier /2010 08:25

Il ne suffit pas de dire que Jésus est fils de Dieu…

Depuis le début du temps ordinaire, la liturgie, en même temps qu’elle parcourt le livre de Samuel, nous fait suivre les premières étapes de la vie publique de Jésus, au fil de l’Évangile de Marc. Nous sommes mis dans la position des disciples : nous suivons le rabbi de Nazareth, nous mettons nos pas dans les siens, nous le découvrons à l’action.

Ce matin, par exemple, nous voilà avec lui en Galilée. Avec lui et des foules venus de la grande région alentour… Si l’on prête attention aux indications géographiques qui nous sont données, et si l’on songe qu’à l’époque de Jésus, les gens ordinaires se déplaçaient à pied, on se rend compte que ceux qui sont là n’ont pas ménagé leur peine. Ils sont venus de loin. Cela nous donne la mesure de leur attente, de leur soif, et peut-être aussi de leur impatience, de leur exigence.

En lisant Marc, nous nous comptons parmi ces foules. Nous sommes de ceux qui s’approchent et veulent savoir ce qu’il en est. De ceux qui peut-être espèrent une guérison, une libération, une mise en route, une manière de « décoller » d’un quotidien dont nous nous demandons parfois quel sens il a…

La contamination du « bon »

Sous cette pression, Jésus doit introduire une distance pour « ne pas être écrasé ». On se précipite sur lui pour le toucher, pour saisir une étincelle de la grâce qui l’habite. En le touchant, on espère être comme contaminé par le « bon » qui transpire de sa personne. Ce « bon », il le dira plus tard, est l’apanage de Dieu seul. Dieu seul est tov – bon.

Ce qui est frappant, dans cette scène où Jésus ne parle pas, c’est qu’entre les personnes qui sont venues en masse, rien ne semble circuler. Chacun est tendu vers Jésus. Nul ne semble réaliser que le bien qu’on espère, qu’on attend, peut circuler de proche en proche ou plutôt de prochain à prochain. Nul ne semble croire que le « bon » de Dieu descend en chacun pour être redonné et partagé. Ce sera l’enseignement de Jésus : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. »

Cette inconscience de la grâce qui nous habite, qui nous fait fils – comme l’affirme le prologue de Jean (« A ceux qui l’ont reçu, à tous il a donné le pouvoir de devenir fils de Dieu »), cet « insu », risque de nous conduire à nous méprendre sur le Fils, comme nous nous méprenons souvent sur Dieu en le réduisant à la dimension de nos propres fantasmes.

Tels sont les esprits mauvais que Jésus fait taire, lorsqu’ils proclament : « Tu es le Fils de Dieu ! » Le fait qu’ils se prosternent et jouent la comédie de la soumission et de la religion n’est pas un gage de vérité. Si Jésus leur défend de répandre ce message, ce n’est assurément pas parce que ce message est un vrai secret qu’il faudrait garder, mais plutôt que sous des apparences de vérité, il est mensonger, parce qu’il laisse croire que le salut procède d’une simple opération verticale, entre Dieu et celui qui le lui demande. La vérité, c’est que ce salut est infiniment plus grand que la plus grande collection de guérison et de miracle que le Fils pourrait opérer, puisqu’il passe par le rétablissement d’une relation de fraternité entre les hommes. C’est ce que dira Jean dans sa première lettre : « Celui qui dit aimer Dieu et n’aime pas ses frères est un menteur. »

La bonté de Dieu ne peut pas être l’objet d’une captation pour soi ; elle ne peut être reçue comme une solution strictement personnelle à la difficulté de vivre. Elle n’est bonté de Dieu que parce qu’elle transforme la relation des hommes entre eux, et qu’elle fait de chacun un Fils capable de participer au salut de ses frères. C’est alors qu’opère la véritable contamination du « bon » à laquelle aspiraient les foules qui avaient accouru pour voir et toucher le rabbi thaumaturge de Nazareth. Annoncer une autre divinité que celle-là, fût-ce sous toutes les apparences de la soumission et de la religion, c’est blasphémer.

D.E.

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20 janvier 2010 3 20 /01 /janvier /2010 09:17

Dans un combat à la vie à la mort, la force n’est pas celle que l’on voit…

C’est le combat de David et Goliath que nous entendons dans la première lecture de la liturgie de ce matin. Encore une fois, c’est un  abrégé du récit qui nous est proposé. Ce récit occupe tout le chapitre 17 du livre de Samuel, et il ne manque pas de détails savoureux, comme l’échange entre David et ses frères ou la scène où il s’avère qu’il ne peut endosser l’armure royale de Saül, dont il est pourtant le successeur choisi par Dieu… La tradition juive dit qu’il ne faut rien ajouter ni retrancher à l’Écriture, parce que tout fait sens. L’usage catholique est malheureusement moins scrupuleux, mais rien ne nous interdit d’ouvrir nos Bibles pour lire le texte dans son intégralité.

Je voudrais relever ce matin un détail qui a justement été laissé de côté. Au verset 12 du chapitre 17, le livre de Samuel précise : David était le fils d’un homme d’Ephrata… Pourquoi l’auteur a-t-il eu besoin de nous fournir cette indication ? Que veut-il nous dire de cette façon.

L’un des premiers principes de l’interprétation juive de l’Écriture consiste à aller voir quelle est la première occurrence d’un mot. Or le nom d’Ephrata n’apparaît en effet que très rarement dans la Bible. C’est, en fait, le premier nom de Bethléem en Judée. On le trouve tout d’abord au chapitre 35 du livre de la Genèse, au verset 16. C’est sur la route d’Ephrata que Rachel meurt en donnant à Jacob son dernier fils, Benjamin, qui donnera son nom à la plus petite des tribus d’Israël, celle dont est issue Saül, celle aussi à laquelle se rattachera l’apôtre Paul… Quant à David, non seulement il est « Ephratéen », mais il est le dernier fils de Jesse, comme Benjamin est le dernier fils de Jacob. Ce parallèle nous renvoie lui aussi aux circonstances de la naissance de Benjamin. Enfin, Bethléem-Ephrata, c’est la ville où nait Jésus…

Ephrata signale ainsi un lieu ou se confrontent le don de la vie et la mort. Un lieu de combat spirituel, puisque le spirituel n’est pas un monde d’idées désincarnées ou hors du réel, mais le lieu où se joue le plus vital de nos existences charnelles. Ce nom d’Ephrata est une indication précieuse pour lire le récit de l’affrontement entre David et Goliath. Tout est fait dans ce récit pour nous montrer que c’est un combat monstrueusement inégal. Goliath, dont la cuirasse est « à écailles », comme celle d’un  dragon ou du Leviathan, symbolise évidemment les forces de la mort, auxquelles nul d’entre nous ne saurait échapper par ses propres moyens.

Si on met généralement en avant l’astuce de David qui a l’intelligence de ne pas se livrer à un corps à corps perdu d’avance et qui invente en quelque sorte le combat d’artillerie, l’important du texte tient sans doute davantage dans les propos qu’il tient, alors que tous lui signifient qu’il n’est pas de taille ou qu’il aurait mieux fait de rester derrière le troupeau qu’il avait à garder. David ne prétend pas qu’il va l’emporter par ses propres forces, il affirme que c’est Dieu qui combattra, parce qu’Il veut pour son peuple non pas la mort ni l’esclavage, mais la vie et la liberté.

Dans le combat contre la mort, dans le combat pour la liberté, ce ne sont pas en effet nos forces qui peuvent suffire, même s’il faut les engager et ne pas rester les bras croisés. Seule la puissance de Dieu peut l’emporter.  C’est l’affirmation du Cantique des Cantiques : l’Amour est fort comme la mort. Sur la route d’Ephrata, il ne se passe pas autre chose : Rachel meurt, mais elle donne la vie à Benjamin. La mort n’a pas le dernier mot. Et le nom que donne Jacob à son dernier fils est éloquent : Ben-Yamin, fils de la droite – comme Moïse chante, après le passage de la mer Rouge : « Ta droite, Seigneur, est puissante… ».

 

Le sens de la Loi

 Cette puissance de Dieu contre la mort, Jésus la manifestera en donnant sa propre vie… C’est bien ce dont il est question dans l’Évangile de Marc, dont nous lisons aujourd’hui, avec la liturgie, le début du chapitre 3. Le jour du shabbat, Jésus se trouve devant un homme dont la main était « desséchée », où la vie ne circulait plus. Il constate alors qu’on l’observe pour savoir s’il va enfreindre ou non le shabbat. La scène reproduit d’une certaine façon celle que la liturgie nous proposait hier avec un premier débat autour du respect du shabbat. Mais elle en accentue le trait. « Est-il permis de faire du bien ou du mal, le jour du sabbat ? » demande Jésus. « Est-il permis de sauver un être vivant ou de le tuer ? » C’est donc une affaire de vie ou de mort. Et puisque la vie et la mort sont avant tout du ressort de Dieu, la question est de savoir si notre manière d’entendre la Loi de Dieu permet ou non à Dieu d’agir en sauveur.

David, pour revenir à lui un instant, est, à la différence de Saül, celui qui regarde toujours Dieu comme le sauveur. C’est cela qui détermine essentiellement son action, son engagement.

Dans la synagogue où se trouve Jésus, il en va autrement : ceux qui observent sont incapables de voir quel est l’enjeu, parce qu’ils ont fait de la Loi une idole, en la détachant, de fait, de sa finalité qui est la vie. La question qu’a posée Jésus renvoie pourtant  à la grande injonction que Dieu adresse à Israël, par l’intermédiaire de Moïse, avant qu’Israël ne franchisse le Jourdain et entre en Terre promise (au chapitre 30 du livre du Deutéronome) : « Je mets devant toi la vie et la mort… Tu choisiras la vie, pour toi et ta descendance… » Choisir la vie, c’est permettre à Dieu d’exercer sa puissance salvatrice.

Les interlocuteurs de Jésus préfèrent ne rien dire. Ils ne répondent pas. Jésus pour sa part s’engage dans le sens de la vie. Il permet que soit manifestée la puissance de vie qui vient de Dieu, en demandant à l’homme d’étendre la main. Remarquez qu’il ne dit rien qui permettrait de lui attribuer personnellement la guérison du malade. Il affirme simplement que la Loi, le shabbat, ne saurait entraver l’œuvre de Dieu. Mais les choses n’en restent pas là. Enfermé dans leur absolutisation de la Loi, les Pharisiens et les partisans d’Hérode ne peuvent pas éviter de basculer dans le refus de la vie, puisqu’ils se réunissent aussitôt pour chercher les moyens de faire périr Jésus. Ils entrent alors dans le camp de la mort…

Dans quel camp nous rangeons-nous ? Quelle image de Dieu nous habite ? Quelle idée nous faisons nous de la Loi ?

D.E.

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19 janvier 2010 2 19 /01 /janvier /2010 08:17

Quelle idée nous faisons-nous de la volonté de Dieu ?

Le moins qu’on puisse dire, à la lecture des textes de ce jour, c’est que la confiance ne règne pas. Elle ne va pas de soi. Il faut la construire, et tant qu’elle n’est pas établie, ruser pour tromper… la méfiance.

Ainsi, Samuel est-il envoyé pour oindre celui que Dieu a choisi pour succéder à Saül. Mais Samuel craint les foudres de ce dernier. Aussi doit-il inventer une mise en scène pour rendre plausible son départ. Puis, quand il arrive à Bethléem, en Judée, il est accueilli avec crainte. « Est-ce pour la paix que tu es venu ? »

On ne  prête guère attention à cette petite phrase, lorsqu’on lit le récit de l’onction de David, car la lecture est polarisée sur la question du choix du « bon » roi. Ce n’est pourtant pas un détail sans importance : il nous indique que les tensions étaient grandes entre le Nord d’où arrivait Samuel, dont était issu Saül, de la tribu de Benjamin, et le Sud, le pays de Judas. C’est qu’en réalité, l’unité d’Israël a toujours été éminemment fragile. Le peuple né de l’Alliance du Sinaï – un ensemble de tribus et de gens qui se sont soustraits à la tutelle de l’Égypte qui dominait tout la région, et à celle de ses vassaux locaux[1] – était déchiré de luttes intestines, de jalousies et de rivalités, dont on trouve les traces dans les livres de Josué et des Juges. C’est avec Saül, homme du Nord, puis David, homme du Sud, qu’Israël verra son unité et ses frontières se stabiliser. Salomon incarnera le royaume pacifié. Mais cela ne durera pas, puisque dès la mort de l’héritier de David, Nord et Sud s’opposeront de nouveau.

En cette semaine de prière pour l’unité des chrétiens, cette division du peuple de Dieu est à méditer. L’unité n’est pas acquise une fois pour toute, la confiance est toujours à construire et à nourrir.

Le Dieu des vivants et non des morts

Encore faut-il faire preuve d’intelligence et non de littéralisme. La péricope que nous lisons ce matin commence en effet par des remontrances adressée par Dieu à Samuel : « Combien de temps vas-tu encore pleurer Saül ? Je l’ai rejeté. » Quand on entend cela, on se dit que l’affaire est classée, que le successeur choisi par Dieu va balayer Saül, le clouer au pilori, l’éliminer sans merci. Or la suite du récit va montrer exactement l’inverse. David va d’abord se mettre au service de Saül, sans chercher une seule seconde à le supplanter. Puis lorsqu’il sera tombé en disgrâce et pourchassé, alors qu’il aura par deux fois les moyens de tuer son adversaire, il s’en gardera, contre l’avis de ses proches. David ne cessera de considérer que Saül reste le roi consacré par Dieu, et il ne voudra pas porter la main sur lui. Et lorsque Saül périra au combat, non pas contre David et ses hommes, mais contre les Philistins, David pleurera, et ses larmes ne seront pas feintes. On voit à quel point le souci de construire l’unité du peuple et de ne pas donner aux uns des raisons de craindre ou de haïr les autres anime David qui n’entend pas se substituer à Dieu, ni même s’en prétendre le bras armé. David ne perd pas de vue que le parti de Dieu est celui de la vie et non celui de la mort.

Dieu est le dieu des vivants et non celui des morts. Sa loi est une loi de vie. C’est ce que dit Jésus aux pharisiens quand ceux-ci s’inquiètent du non respect du shabbat par ses disciples. On ne peut comprendre qui est Dieu, quelle est sa volonté, qu’en partant de là. Lorsque Jésus affirme que « le shabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le shabbat », il n’entend pas relativiser la loi. Il exprime au contraire sa finalité la plus profonde. La Loi n’a de sens que parce qu’elle est instrument du salut, que parce qu’elle a pour finalité de protéger la vie personnelle et commune, de lui permettre de se développer vers la plénitude. L’absolutiser peut être une manière d’en faire un instrument de pouvoir, et de la détourner de son sens pour la rendre relative à notre manière de voir, à nos intérêts et à nos passions... Dès lors, nous devons nous interroger sur la manière dont nous l’entendons et dont nous la mettons en œuvre. Tout doit aller dans le sens de l’établissement de la confiance et du service de la vie. Ayons l’intelligence de David.

D.E.



[1] Lisez l’excellent La Bible et l’invention de l’histoire, de Mario Liverani (Bayard, 2008). Mario Liverani enseigne à l’université La Sapienza, à Rome.

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18 janvier 2010 1 18 /01 /janvier /2010 08:53

La liberté ou l’aliénation, il faut choisir

Ce matin, à la lecture du livre de Samuel, on est en droit de se poser quelques questions. Quel est ce Dieu qui tempête contre le roi Saül et lui annonce sa future déchéance, parce qu’il n’a pas exterminé l’adversaire contre lequel il avait été envoyé ? Le seul mot d’extermination nous fait horreur. Où est donc passé le Dieu plein de tendresse et de miséricorde ?

Remontons plus haut pour comprendre : Dieu a demandé à Saül d’entrer en campagne contre Amaleq et de le réduire à néant. La raison invoquée, c’est qu’Amaleq a « barré la route à Israël, quand il montait d’Égypte ». Cela nous ramène au livre de l’Exode, qui raconte, non pas d’une manière historique, mais légendaire, la constitution d’Israël comme peuple de l’Alliance. Amaleq figure avant tout ce qui s’oppose à l’accès du peuple à la dignité et la responsabilité que confère la liberté et l’amour de Dieu. Amaleq symbolise l’aliénation. C’est pourquoi on lit ceci, au chapitre 17 du livre de l’Exode : « J’effacerai la mémoire d’Amaleq. Je l’effacerai de sous le ciel » (v. 14) et « Puisqu’une main s’est levée contre le trône du Seigneur, c’est la guerre entre le Seigneur et Amaleq d’âge en âge ». Quant à la « bataille » entre Amaleq et Israël, elle donne lieu à cette scène où l’on soutient les mains de Moïse, car Israël ne l’emporte que lorsque Moïse tends les mains vers le ciel, c'est-à-dire lorsque Israël engage toute ses forces tout en s’en remettant totalement à Dieu. Assurément, il est question de théologie, bien plus que d’histoire. Ce qui est en jeu, ce n’est pas le choc entre les peuples, mais le rapport à Dieu.

Dans ces conditions, l’ « extermination » dont il est question, dans le livre de Samuel, c’est en réalité la rupture avec ce qui s’oppose à l’exercice de la liberté des enfants de Dieu. Qu’ont fait Saül et les Israélites ? Le récit nous dit que Saül a épargné la tête – le roi Agag – et que les Israélites ont cru bon de prendre pour eux la meilleure part des biens d’Amaleq – le bétail. Ce qui nous est décrit, c’est une forme de compromission. En s’appropriant une part d’Amaleq, en mettant en quelque sorte de côté la figure centrale de l’opposition à la liberté, Israël montre qu’il cherche un autre appui, un autre soutien que celui de Dieu seul. Comme s’il fallait se garder de côté une poire pour la soif – si jamais Dieu faisait défaut… Or cet appui, c’est du côté de l’aliénation qu’il le prend ! Israël reste au donc milieu du gué. Du même coup, en lui, la liberté et la vérité sont menacées.

La réponse de Saül à Samuel est encore plus inquiétante, de ce point de vue : selon lui, le peuple a pris les biens d’Amaleq pour les offrir à Dieu  en holocauste. En d’autres termes, c’est le lien avec Dieu qui est compromis. Comment Israël peut-il prétendre signifier à Dieu, dans sa prière, qu’il se fie à lui pour trouver sa liberté, en lui présentant les fruits de l’aliénation ? Ce seul geste est en lui-même un retournement de la foi en Dieu en une pratique idolâtre. N’est-ce pas d’un marchandage qu’il s’agit ? Ceux qui se  compromettent, tentent d’amadouer Dieu en partageant avec lui les objets de la compromission. Dieu n’est plus qu’un Baal comme un autre…

S’accorder à la présence de Dieu

L’Évangile de Marc peut sembler à mille lieues de ce récit symbolique. Il n’est apparemment pas question de compromission, mais d’une pratique sainte : le jeûne. Pourquoi les disciples de Jésus ne jeûnent-ils pas ? « Parce qu’ils ont l’Époux avec eux. »

En fait, on retrouve ici la même question que dans le récit de Samuel. Si l’Époux est là – c’est-à-dire la figure même de l’Alliance de Dieu avec son peuple – ceux qui suivent l’Époux, ceux qui sont appelés à vivre de l’Alliance avec lui, doivent ordonner leur comportement, leurs choix, à la réalité de sa présence. Dans ces conditions, il ne s’agit plus de pratiquer des rites et des coutumes comme s’il fallait par eux obtenir la venue de l’Époux qui serait encore absent. Il s’agit de vivre en sa présence.  Ne pas faire comme s’il était absent ; ne pas s’enfermer dans une pratique idolâtrique de la Loi.

Voilà pourquoi Jésus poursuit avec la double parabole du vieux vêtement et de la pièce neuve, et du vin nouveau et des outres vieilles ou neuves. Bien sûr, Jésus ne reproche pas à ses interlocuteurs de jeûner – en ce sens, ils ne sont pas dans la compromission, à la différence de la situation décrite par le livre de Samuel – mais il leur fait entendre qu’il ne faut pas se tromper sur Dieu – ou sur l’Époux : il ne se donne pas à moitié, il n’est pas présent à demi. Cela demande de s’accorder totalement à lui, faute de quoi la rupture sera inévitable, comme Saül en a fait l’expérience.  

D.E.

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16 janvier 2010 6 16 /01 /janvier /2010 10:56

Saül, désigné par Dieu pour régner sur Israël, va décevoir

C’est encore un résumé que nous propose la liturgie, pour nous faire méditer sur l’élection de Saül comme premier roi d’Israël. Lisez l’ensemble du texte, il est savoureux. Les choses ne vont pas si vite que le petit abrégé qui nous est donné à lire peut nous le laisser penser. Il y a des étapes, des moments d’attente, des surprises… Si comme nous le lisons, Saül est à la fois beau et fort, s’il incarne le prototype du héros et du chef, il ne s’imagine pas du tout dans ce rôle. Et Samuel lui propose, après l’avoir oint, une sorte d’itinéraire initiatique pour lui apprendre à se rendre disponible à l’Esprit de Dieu. Ce qui montre que l’onction ne fait pas tout…

Nous connaissons la suite de l’histoire : Saül ne sera pas « the right man at the right place ». Et pourtant, nous avons bien lu cette parole, adressée par Dieu à Samuel : « Je t’enverrai un homme du pays de Benjamin, tu lui donneras l’onction comme chef de mon peuple Israël, et il délivrera mon peuple de la main des Philistins », puis  « Voilà l’homme dont je t’ai dit : C’est lui qui régira mon peuple ». Et enfin, Samuel lui-même dit à Saül : « C’est le Seigneur qui t’a consacré comme chef d’Israël , son peuple ».

Cela nous pose un problème. Dieu se serait-il trompé ? En effet, il ne faudra pas attendre longtemps pour constater que Saül fait fausse route et que la rupture soit consommée entre Samuel et lui.

Le récit insiste à l’envie sur le fait que Samuel est un voyant. Dieu aurait-il pour sa part la vue basse ? Se serait-il laissé abuser par la prestance du jeune Saül ?

 

Dieu ne varie pas

Il nous faut réajuster l’idée que nous nous faisons trop souvent de Dieu et du salut. Que nous dit le texte ? Que Dieu veut indéfectiblement le salut de son peuple. Là-dessus, il ne varie pas d’un pouce. C’est là-dessus qu’il faut faire fond. Le texte nous dit aussi que d’une certaine façon, le salut de Dieu est entre les mains des hommes. Dieu, pour mettre en œuvre sa volonté ne dispose pas des hommes comme d’une armée de marionnettes qu’il ferait agir à sa guise. Il les invite, il leur confie des responsabilités, il les enseigne par sa parole mais aussi par l’expérience, et c’est à eux qu’il revient d’agir librement… C’est ainsi, et jamais autrement, qu’il en va.

Inutile donc d’attendre de Dieu qu’il impose le salut. Inutile de le supplier de se substituer aux hommes. N’attendons pas d’autre miracle que celui qu’opère en nous la conversion de nos manières d’être, de voir et d’entendre, pour devenir vraiment les instruments par lesquels l’amour de Dieu est manifesté aux hommes.

C’est en ce sens que l’évangile de Marc nous rapporte la controverse entre Jésus et les scribes pharisiens qui s’étonnent que Jésus appelle un collecteur d’impôt à le suivre, ou qu’il partage son pain avec des publicains et des pécheurs.  Mais comment le salut pourrait-il advenir autrement ? Ne faut-il pas que les hommes expérimentent le salut en eux-mêmes pour pouvoir le mettre en œuvre ? Ne faut-ils pas qu’ils goûtent en eux les bienfaits de la grâce pour pouvoir en témoigner  et les partager ensuite avec d’autres ? En agissant ainsi, Jésus manifeste que Dieu n’a toujours pas varié : il ne cesse de vouloir apporter aux hommes la libération qu’il a promise et dont il a voulu faire d’Israël le signe et le témoin.

D.E.

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15 janvier 2010 5 15 /01 /janvier /2010 10:03

Comment entendre une parole neuve ?

Un aveu, pour commencer. Quand j’ai lu ce matin le texte d’évangile que nous propose la liturgie, j’ai soupiré. La guérison du paralytique de Capharnaüm… Tout n’a-t-il pas été dit sur ce texte ? Faut-il encore l’entendre et le rabâcher ? Oui, on a envie de passer, de tourner la page, d’aller voir plus loin, car on se dit qu’un texte pareil ne peut plus nous surprendre, que nous savons tous ce qu’il faut en penser.

N’est-ce pas une expérience que nous faisons couramment, face à la Parole de Dieu ?

Pourtant la liturgie insiste. Le texte est là. C’est bien celui-là qu’il faut se coltiner. Pas moyen d’y échapper.

A dire vrai, il n’est pas mauvais que nous réagissions ainsi. Inutile de ressasser des commentaires dont nous ne percevons plus la saveur – ce qui ne veut pas dire qu’ils étaient nuls – nous ne ferions que les affadir davantage. C’est l’Esprit en nous qui nous dit que nous désirons autre chose. Mais quoi ?

Sans doute avons-nous d’abord besoin de nous exposer à cette Parole, sans la recouvrir de ce qui nous a été dit sur elle. Accepter, dans un premier temps de ne pas savoir qu’en penser. La laisser nous pénétrer sans que nous ne la maîtrisions.  Nous laisser emmener dans le brouillard, et croire qu’elle fera son œuvre par elle-même. Patience et humilité.

Dans un moment pareil, nous sommes comme ces aveugles qui se postaient sur le chemin de Jésus, en espérant que le rabbi de Nazareth les verrait et les guérirait.

 Ou bien nous faisons comme si nous voyons… et alors nous sommes comme ces pharisiens à qui Jésus reproche leur aveuglement volontaire en leur lançant : « Vous dites nous voyons, alors votre péché demeure. » Ou bien nous supplions la Parole de nous éclairer. Et elle ne tardera pas à le faire.

Insistons donc, comme la liturgie insiste.

Une parole inouïe

Quel rapport avec l’histoire du paralytique ? Il y en a un. Que dit Jésus à cet homme qu’on présente devant lui, avec insistance, puisqu’il a fallu franchir bien des obstacles pour parvenir jusqu’au Maître ? On espérait qu’il le guérisse de sa maladie, et voici que Jésus, voyant la foi de ses compagnons, lui dit tout autre chose. « Mon enfant, tes péchés sont pardonnés ! » Ce qui suscite une controverse avec les scribes venus voir qui est ce Jésus qui attire à lui les foules. Ne disons pas trop vite que Jésus a voulu provoquer les scribes… Non, Jésus a d’abord voulu offrir au paralytique la miséricorde de Dieu. Ne pensons pas qu’il se serve du malheur d’un homme pour marquer des points contre des adversaires.           

En commençant par cette parole surprenante, inattendue, et pour tout dire inouïe – c’est pour cela que les scribes s’interrogent, car personne n’a jamais osé dire cela – Jésus manifeste la nature profonde du salut qu’il vient apporter. Il sauve non pas en apportant des solutions toutes faites aux difficultés de la condition humaine – ce qui dénierait à l’homme sa liberté –, mais en manifestant que l’amour de Dieu est plus fort que les infidélités des hommes à l’Alliance. Dieu ne cesse de permettre à l’homme d’être pleinement homme, d’être homme créé à Son image et à sa ressemblance, en dépit de tous les obstacles que l’homme met lui-même à cet accomplissement.

La guérison n’est que la suite de cet acte fondamental posé par Jésus au nom du Père. Comme il est dès lors naturel que l’homme soit debout et puisse aller de l’avant. « Lève toi et marche… », c’est à peu près ce qu’entend Abraham, quand Dieu l’invite à quitter son pays. L’homme rétabli dans sa relation avec Dieu, peut se mettre en route et découvrir qui il est. Il peut prendre en main son destin personnel et collectif, devenir collaborateur du Créateur dans l’achèvement du monde.

Lorsque nous sommes devant la Parole avec le sentiment de nous pouvoir l’entendre d’une manière neuve, nous sommes comme ce paralytique, incapable d’avancer. Et il n’y a qu’une seule chose à faire, reconnaître notre impuissance, notre opacité, pour pouvoir éprouver le désir de retrouver une dynamique, une clarté que nous ne pouvons nous donner nous-mêmes. Il nous faut simplement laisser naître en nous le désir que Dieu s’approche pour ouvrir notre cœur et notre intelligence à sa parole. Soyons sûr qu’il ne tardera pas.

D.E.

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14 janvier 2010 4 14 /01 /janvier /2010 08:35

Avant même de méditer sur la parole de Dieu, je voudrais vous inviter, chers amis, si vous ne l’avez pas déjà fait, à manifester concrètement votre solidarité avec Haïti, après le dramatique tremblement de terre qui vient de s’y produire. Cela passe évidemment par un geste matériel, par des dons pour soutenir l’action des organismes qui vont porter immédiatement secours. Par internet, il est possible de donner dès maintenant que ce soit au Secours Catholique, à la Croix Rouge, à MSF, MDM ou autre. Ne tardez pas.

Mais cela passe aussi par le soutien aux Haïtiens de France, qui sont eux aussi dans l’épreuve. Beaucoup vivent chez nous, dans nos villes, dans nos quartiers. Soyons proches d’eux. Manifestons leur notre affection, notre amitié, notre écoute et notre disponibilité.

Enfin, portons tout cela dans la prière, en méditant à la fois sur l’incroyable fragilité de notre condition humaine et sur les formidables ressources de la fraternité. Que cela nous conduise à relativiser nos propres difficultés, nos propres découragements, et à nous mobiliser pour construire une communauté humaine plus solidaire.

 

La liturgie nous propose de poursuivre notre lecture du Livre de Samuel. Le passage qu’elle nous propose est difficile à comprendre si l’on ne sait pas ce que je rappelais dans mon commentaire d’hier : les deux fils du prêtre Eli abusent de la position qui est la leur, en détournant les offrandes, en séduisant les femmes qui viennent au Temple, et cette situation est emblématique du comportement d’Israël.

Voilà donc Israël en guerre contre les Philistins. Les deux peuples sont en rivalité pour le contrôle d’une partie du territoire de la Palestine.  Les Philistins, installés sur la côte, veulent avancer vers l’intérieur. Et voilà qu’Israël perd la bataille. Cette défaite, les anciens d’Israël l’interprètent comme le signe que Dieu n’a pas été au côté de son peuple. Loin d’en chercher les causes dans le comportement d’Israël, ils en concluent à l’absence de Dieu. Au fond, ils doutent de la fidélité de Dieu – ce qui est proprement blasphématoire, puisque Dieu est par essence fidèle «d’âge en âge » – au lieu de s’interroger sur la non fidélité d’Israël à l’Alliance. En réalité, c’est le fait même qu’Israël ait délaissé les exigences de l’Alliance qui prive Dieu des moyens d’agir, tout simplement parce que ce sont ces exigences qui sont le salut.

De leur point de vue, la solution pour ne pas connaître une nouvelle défaite, c’est de contraindre Dieu à agir. De l’obliger à être dans le camp d’Israël. Étrange rapport à Dieu, en vérité. C’est pourtant bien ainsi qu’ils agissent, en décidant d’amener l’Arche d’Alliance sur le champ de bataille. Ce faisant, ils montrent qu’ils considèrent l’Arche comme un vulgaire coffre magique. Ils passent ainsi, avec armes et bagages, à un comportement idolâtre. Après avoir piétiné l’Alliance, ils la pervertissent. C’est ce que nous faisons chaque fois que nous instrumentalisons Dieu, chaque fois que nous prétendons le mettre à notre service, chaque fois que nous tentons de lui dicter la manière de nous sauver, la façon de nous être utile, au lieu de rester à l’écoute de sa Parole.

En agissant ainsi, les chefs du peuple de Dieu ne font que prolonger le comportement qui était symbolisé par les agissements des fils du prêtre Eli, qui faisaient de la religion l’outil destiné à satisfaire leurs appétits et à confirmer leur pouvoir.  Eh bien, cet « outil » ne protège en rien Israël de la défaite, ni les deux fils d’Eli de la mort.  Tous paient ainsi le prix de leur méprise. Ce n’est pas tant que Dieu veut le leur faire payer - Dieu n’agit pas ainsi. C’est tout simplement que cette confusion et cette perversion portent de mauvais fruits, et qu’ils en sont finalement victimes. Ils se sont en quelques sortes condamnés eux-mêmes.

Le comportement des Philistins à cet égard est exemplaire. En effet, eux qui sont idolâtres, qui ne connaissent pas le vrai Dieu, ont toutes les raisons d’être subjugués pas la venue de l’Arche dans  le camp d’Israël, et de se dire qu’ils vont devoir affronter une puissance terrible… Et c’est leur première réaction. Mais ils se reprennent : « Philistin, soyez des hommes pour ne pas être asservis… Soyez des hommes et combattez ! » Il s’agit pour eux non pas de céder aux phantasmes, non pas d’invoquer le secours de leurs propres idoles et de transformer la guerre en conflit religieux, symbolique, ou idéologique, mais d’assumer leur responsabilité d’hommes… Entre ceux qui, sans peut-être le savoir, répondent à leur nature profonde, à leur vocation fondamentale (n’oublions pas qu’ils sont eux aussi des êtres créés par Dieu), et ceux qui s’en défaussent en cherchant le secours dans une religion qu’ils pervertissent, sans vouloir se remettre en cause, le combat est assurément inégal… L’arche de Dieu est prise et les fils d’Eli périssent.

A nous de nous demander en quel Dieu nous croyons et ce que nous faisons avec la religion. A nous de nous demander si nous prenons vraiment à bras le corps nos responsabilités humaines, en restant à l’écoute de la Parole.

D.E.

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13 janvier 2010 3 13 /01 /janvier /2010 08:46

C’est avec l’écoute que commence la connaissance de Dieu, pas avec le rite

Nous voici ce matin avec le jeune Samuel. Celui-ci a été confié par sa mère au prêtre Eli, pour le service du Temple. C’est un  temps où Dieu semble se faire discret. « Les oracles du Seigneur étaient rares à cet époque, et les visions peu fréquentes. » Nous lisons, dans la liturgie, un résumé du livre de Samuel, si bien qu’il ne nous est pas dit, dans le court extrait qui nous est proposé ce matin, que cet Eli n’était pas exemplaire. Il avait notamment baissé les bras devant les agissements de ses fils qui abusaient de leur pouvoir pour détourner les offrandes et séduire les femmes qui s’approchaient du lieu de culte… Eli ne voulait pas voir la faute de ses fils et le narrateur s’amuse en nous disant qu’il avait la vue basse. « Ils ont des yeux et il ne voient rien… » On trouve cela dans Isaïe, et Jésus le reprendra à son compte.

Les oracles du Seigneur étaient rares ? Comme le narrateur nous fait comprendre qu’il n’y a pas de pire aveugle que celui qui ne veut rien voir, il n’y a pas de pire sourd que celui qui ne veut rien entendre. Dieu ne se fait pas entendre, car personne ne semble vouloir l’écouter.

Le jeune Samuel n’a pas été instruit de tout cela. Il accompli son service fidèlement, mais, sans trop comprendre de quoi il retourne. En effet, nous dit le texte : « il ne connaissait pas le Seigneur et la parole du Seigneur ne lui avait pas été révélée ». Ainsi, on peut accomplir des rites, pratiquer la religion et ne pas connaître le Seigneur.  Voilà qui devrait sérieusement nous interroger. Nous célébrons Dieu, mais le connaissons-nous ? Cela ne signifie pas que les rites et la religion n’ont pas de valeurs, mais qu’ils peuvent être vides de contenus, qu’ils ne suffisent pas par eux-mêmes. C’est bien ce que redira Jésus, lorsqu’il s’écriera : « Il ne suffit pas de me dire : Seigneur, Seigneur !... »

Ce qui fait la différence entre Samuel et les fils d’Elie, c’est que le jeune garçon écoute. Il est disponible pour entendre la voie qui lui parle dans la nuit. Il ne sait pas qui parle. Il est bien incapable de reconnaître cette voix, et pense dans un premier temps que c’est celle du prêtre Eli, sous l’autorité duquel il est placé. Peu importe, ce désir d’entendre ouvre la porte à une parole qui va pouvoir se dire, non sans paradoxes.

Que faut-il penser en effet de la réaction d’Eli ? Le narrateur là encore, ne manque pas d’humour. Le vieil homme est dérangé dans la nuit, une fois, puis deux… Comment faire pour éviter d’être de nouveau réveillé par cet enfant qui semble pris de rêve, sinon de cauchemars, et d’insomnie ? Est-ce par sagesse ou par malice que le vieillard dit à l’enfant qu’il n’est pas besoin de venir le déranger, et qu’il peut rester dans son lit à écouter la voix, en disant « Parle Seigneur, ton serviteur écoute… » ?

De fait, le gamin ne va plus se lever. Mais il va méditer, dans la nuit,  sur ce que lui a vu depuis qu’il fait le service du Temple. Il va comprendre que cela ne présage rien de bon pour les prévaricateurs… Et la famille d’Eli semble n’être qu’une illustration de l’attitude d’Israël et de ce que la ruine qui va s’ensuivre. C’est le sens de l’oracle, qui met en force le travail intérieur qui s’opère dans le cœur du jeune Samuel. Dieu ne dit guère de chose de lui-même, et il semble que le connaître, c’est d’abord ouvrir les yeux sur la réalité…

Le vieil Eli – qui manque de courage, mais n’est pas foncièrement un mauvais homme – demandera à Samuel de lui faire part de ce qu’il a « entendu », et il acquiescera : Dieu ne peut pas s’accommoder de cette perversion de ce qu’il a donné, ni de cette caricature et ce dévoiement de la religion jusqu’à l’aveuglement et la surdité...

« Parle, Seigneur, ton serviteur écoute. » En se tenant dans cette attitude, le jeune Samuel accomplit en fait le premier commandement : « Shema, Israël ! Écoute Israël ! » La connaissance du Seigneur commence là. Et cette injonction est suivie par les Dix Paroles, qui traduisent que cette écoute n’a de sens que si elle nourrit une pratique et une éthique personnelle et collective.

Malentendu

Pourquoi écouter ? Pour entendre la Parole qui est la Parole de tout commencement, comme nous dit Jean. L’évangile de Marc, qui nous raconte le début de la prédication de Jésus illustre déjà un certain malentendu : parce que la parole que porte Jésus manifeste un pouvoir de guérison et de délivrance des possessions dont l’homme peut être l’objet, les foules se pressent. Or Jésus s’éloigne. D’abord pour prier, c'est-à-dire pour s’exposer lui-même à la parole du Père, pour l’écouter, afin de pouvoir la redonner. Ensuite parce qu’il doit accomplir sa tâche, qui n’est pas de mettre cette parole en pratique à la place de ceux à qui il l’annonce. C’est à eux d’expérimenter en actes les fruits de leur écoute. C’est à eux qu’il appartient déjà de chercher les chemins de la délivrance et de la guérison. A lui, Jésus, il incombe de continuer l’annonce pour laquelle il a été envoyé. On sent déjà que cela va susciter une certaine déception…

Écouter, et agir. S’exposer à la parole, entendre en soi, à partir d’elle, et avec les autres, la voix intérieure – celle dont parlait volontiers la petite Thérèse – opérer le discernement comme le proposait Ignace… Et s’engager. Le jeune Samuel ne s’est pas dérobé, quand bien même ce qu’il avait compris ne le mettait pas en position facile face à Eli. Mais il a eu confiance en la vérité de la parole qu’il avait entendu. Voilà ce à quoi nous sommes conviés.

D.E.

 

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