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12 janvier 2010 2 12 /01 /janvier /2010 08:35

L’histoire de David – avant et après.

Avec le début du « Temps ordinaire », la liturgie nous propose une lecture au long cours, qui va durer plusieurs semaines, celle de l’histoire de David, que nous lirons dans les deux livres de Samuel. Il est utile de se rendre compte que nous ne lisons pas que des péricopes indépendantes les unes des autres, mais un récit qui a sa continuité1. De même, notre temps ordinaire, notre vie n’est pas une succession d’instants autonomes, mais une histoire qui se développe.

L’histoire de David commence par nous enseigner que toute histoire est elle-même précédée par une autre. Celle de David, commence bien avant lui, avec celle d’une femme stérile, Anne, qui n’avait pas renoncé à croire que la vie était possible, que Dieu pouvait faire grâce, alors que toutes les apparences lui disaient le contraire.

Ne disons pas, cependant, que c’est pour préparer la venue de David, que Dieu a infligé à Anne cette épreuve. Dieu ne téléguide pas ainsi l’histoire. Il l’écrit au contraire à travers la manière dont les hommes et les femmes s’engagent dans leur propre histoire. C’est parce que Anne ne désespérait pas de Dieu, que Dieu a pu lui donner un fils… Ce qui a rendu possible une suite dans laquelle David a trouvé place.

Mais Dieu écrit aussi l’histoire avec la manière dont les hommes et les femmes relisent l’histoire qui les a précédés. David est le « père » de Jésus, son ancêtre, comme nous le disent les généalogies de Matthieu et Luc. Il l’est notamment parce que Marie, la mère de Jésus, méditait longuement la parole, elle la portait en elle, au point que l’on peut dire que c’est la Parole qui nait en elle, en Jésus. Eh bien, il n’est pas difficile de reconnaitre dans le Magnificat, l’inspiration venue de la prière d’Anne, que la liturgie de ce matin nous propose comme Cantique, entre la lecture du livre de Samuel, et celle de l’Évangile. Ainsi, l’histoire de David commence avant David et se poursuit bien au-delà, jusqu’à Jésus et jusqu’à nous2

Tradition

Cela devrait nous aider à comprendre notre rapport à la Tradition. La Tradition, qui est l’histoire qui nous précède dans laquelle l’Esprit a posé sa marque, n’est pas un corset destiné à enfermer notre vie, mais un ferment, une inspiration, une lumière pour nous permettre d’aller de l’avant. Elle est faite pour donner vie, pour féconder, pas pour canaliser, enserrer, mettre en conserve. Elle n’est pas faite pour assurer de la reproduction à l’identique – la considérer ainsi, c’est commettre l’erreur de la femme de Lot qui regarde en arrière et se fige comme une statue de sel. Elle n’a de sens que pour que naisse une vie nouvelle, plus grande. Comparez le Cantique d’Anne et le Magnificat : le souffle est le même, et pourtant Marie ne se contente pas de répéter… Elle invente. Elle fait droit à la nouveauté de Dieu

De même David, dont l’histoire va nous accompagner pendant plusieurs semaines, n’est pas l’homme qui reproduit ce qui l’a précédé… S’il en avait été ainsi, Jérusalem serait restée une cité étrangère. David avance, engage toutes ses forces, tout en ne se prenant jamais pour Dieu… Toujours, en dépit de ses erreurs – et il en commet, car il n’est pas un petit saint aux mains blanches – il cherche à retrouver le fil de sa relation à Dieu, pour préserver l’avenir ouvert à la vie. Que notre temps ordinaire soit à cette image, toujours à l’écoute de la source de nouveauté.

D.E.

1 J’en profite au passage pour conseiller à tous ceux qui n’ont jamais fait cette expérience de prendre le temps de lire d’une traite les deux livres de Samuel, ou encore un Évangile… Ils découvriront ces textes tout à fait différemment.

2 Ce qui devrait nous garder de croire que nous pouvons vivre notre foi en nous coupant de sa source juive, et nous garder de toute tentation d’antijudaïsme ou pire d’antisémitisme.

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11 janvier 2010 1 11 /01 /janvier /2010 08:26

Une petite musique qui en dit beaucoup plus qu’il n’y paraît

Après l’Avent et le temps de Noël, centrés sur la venue du Messie, nous entrons dans le « temps ordinaire ». C’est celui de la vie de foi au long cours, celui de la suite des jours, celui de l’épaisseur de la vie.

Pour ouvrir ce temps ordinaire, la liturgie nous présente l’appel des premiers disciples. Marc raconte la scène avec la fluidité d’un travelling au cinéma. Jésus se met en route, après l’arrestation de Jean Baptiste, il commence sa proclamation, presque avec les mots de Jean, et chemin faisant, passe près de la mer de Galilée, croise quatre artisans pêcheurs à qui il fait signe de le suivre… On le voit s’éloigner sur le rivage… Tout se passe tranquillement comme l’évidence d’un vol d’oiseaux qui traversent le ciel. Tout semble commencer comme une petite musique paisible. Mais cette berceuse recèle quelques surprises…

Première chose : dans le récit de Marc ce n’est pas la curiosité pour un personnage renommé qui mobilise les quatre pêcheurs. Ceux-là sont à leurs affaires et ne semblent pas avoir d’autres préoccupations. C’est Jésus qui les voit, qui vient à eux et leur parle.

Il les voit… Nous avons en mémoire cet autre passage de l’Évangile de Marc, celui de la rencontre avec l’homme riche : « Jésus le regarda et se prit à l’aimer ». Le regard de Jésus sur ceux qu’il rencontre est ainsi. C’est à partir de ce regard que Jésus peut les appeler, et c’est parce que ce regard est tel que les quatre hommes peuvent prendre la décision de suivre celui qui leur propose de laisser là leurs affaires, pour s’engager dans une aventure dont ils n’ont pas idée de ce qu’elle sera.

Il y a dans cet appel quelque chose qui ressemble à la parole adressée à Abraham : « Lève-toi, pars vers le pays que je te donnerais. » La même incertitude sur la direction, sur l’avenir. La même détermination sur le mouvement à mettre en œuvre. Ainsi Marc nous dit-il que ce qui commence ici est du même ordre, de la même nature, du même enjeu que ce qui s’est noué avec Abraham. Non pas une rupture, mais une continuité. Une reprise.

Des pêcheurs ?

En même temps, il y a de quoi être surpris : pourquoi dans ce pays où la figure patriarcale est celles des pasteurs, des conducteurs de troupeaux, pourquoi Jésus choisit-il des pêcheurs ?

La Bible ne compte que trois citations où il est question de pêcheurs. Celle d’Isaïe concerne non pas Israël, mais l’Égypte, dont les pêcheurs du Nil gémiront lorsque le pays sera châtié par Dieu. Celle de Jérémie est plus parlante, elle évoque les Israélites en exil, qui seront ramenés par Dieu vers la terre de leur pères : « Je vais envoyer quantité de pêcheurs qui les pêcheront… » La suite est un jugement sévère sur l’infidélité et la perversion d’Israël, mais la perspective est celle de rassembler et sauver. La dernière se trouve dans Ézéchiel, dans l’allégorie du Temple d’où coule des fleuves d’eaux vives : « Le poisson sera très abondant, car cette eau arrivera là et les eaux de la mer seront assainies : il y aura de la vie partout où pénétrera le torrent. Alors des pécheurs se tiendront sur la rive ; et depuis Ein-Guèdi  jusqu’à Ein-Eglaïm, ce sera un séchoir à filet… » Cette fois-ci, les pêcheurs sont clairement ceux qui récoltent le fruit de la vie donnée en abondance.

Le choix de Jésus n’est donc pas une lubie, ni l’effet du hasard.

Marc signifie que s’accomplit la prophétie de Jérémie et celle d’Ézéchiel. On ne le voit pas encore, mais déjà, l’eau vive commence à s’écouler du Temple vivant qu’est le Fils de Dieu. Marc dit ainsi discrètement ce que Jean pose dès le début de son propre évangile, dans la scène des vendeurs chassés du Temple, lorsqu’il écrit, après la controverse qui s’ensuit avec les autorités religieuses : « [Jésus] parlait du temple de son corps ».

Ainsi, derrière des apparences très simples, fluides et paisibles, ce qui commence est-il très profond, très fort, très puissant, si l’on y prête attention. Il s’agit d’accueillir l’eau vive qui va couler en abondance. L’appel ne mérite d’ailleurs d’être entendu que si c’est d’un pareil enjeu qu’il est question. Sinon, pourquoi se mettre en route ?

Le temps ordinaire n’est décidément pas banal.

D.E.

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9 janvier 2010 6 09 /01 /janvier /2010 07:06

Si l’on veut éviter de se faire prendre au jeu des apparences, en lisant l’évangile, il faut faire preuve de curiosité. La liturgie nous propose chaque jour des péricopes que nous avons tendance à lire indépendamment du reste du texte. Avec un risque de méprise. Ce matin, par exemple, nous lisons un passage de l’évangile de Jean qui évoque les rapports entre Jean-Baptiste et Jésus. Le texte commence ainsi : « Jésus se rendit en Judée, accompagnés de ses disciples ; il y séjourna avec eux, et il baptisait ». Et tout de suite, on imagine Jésus à l’œuvre, à la manière de Jean-Baptiste. Mais si l’on va quelques paragraphes plus loin, au début du chapitre 4, on lit : « à vrai dire, Jésus lui-même ne baptisait pas, mais ses disciples ». Du coup, il est bon de se demander : mais qui sont ses disciples ? Il faut alors remonter plus en amont dans l’évangile de Jean, pour voir que les premiers disciples de Jésus sont des compagnons du Baptiste. On en conclut qu’ils ont emmené avec eux leur pratique. Ils ont suivi le rabbi de Galilée, mais continué à agir comme le Baptiste le leur avait enseigné. Le début du chapitre 4 précise même que ce faisant, ils avaient plus de succès que le Baptiste lui-même. C’est du moins ce qui se disait dans les rangs pharisiens, selon l’évangéliste. C’est même la rumeur de ce succès qui va conduire Jésus à décider de quitter la Judée pour revenir en Galilée.

Cette pratique de l’ « hypertexte » biblique ou évangélique – du texte qui éclaire et précise le texte, des liens qu’il faut faire d’un texte à l’autre – éclaire singulièrement la finale de la péricope de ce jour : « Il faut qu’il grandisse et que je diminue. » Cette phrase, nous la connaissons si bien, nous l’avons si souvent entendue, elle est inscrite si profondément dans notre mémoire inconsciente que nous ne nous demandons plus ce qu’elle signifie. On se dit simplement qu’il faut que le Baptiste cède la place. En réalité, en lisant la suite du texte, on découvre que c’est exactement l’inverse qui se passe : c’est Jésus qui s’en va, puisqu’il quitte la Judée. Il décampe, pour repartir vers le nord, de l’autre côté de la Samarie. Il va emmener ses disciples loin du Jourdain, loin du lieu où ils ont appris à pratiquer le baptême de purification.

Quand on en est arrivé à cette conclusion, on remarque dans la péricope une petite phrase qui n’avait l’air de rien, qui semblait juste un détail narratif auquel il était difficile d’attribuer un sens : « Les disciples de Jean s’étaient mis à discuter avec un Juif des bains de purification ». Dans l’évangile de Jean, la désignation « un Juif » sous entend qu’il s’agit d’une autorité religieuse – un scribe, un pharisien, un prêtre, un docteur de la Loi... Il y a donc un débat théologique, ou du moins religieux. Le fait que les disciples de Jean Baptiste se tournent vers leur maître pour lui dire : « Celui qui était avec toi de l’autre côté du Jourdain, celui à qui tu as rendu témoignage, le voilà qui baptise et tous vont à lui », signifie que ce Juif leur a parlé de Jésus et de son petit groupe, ce que confirme le début du chapitre 4. Il en a parlé en des termes tels qu’il semblerait qu’il y ait concurrence, et peut-être même concurrence déloyale : «  tous vont à lui ! »

Le Baptiste refuse cette interprétation, et il anticipe sur ce que va faire Jésus. En disant : « il faut qu’il grandisse et moi que je diminue », le fils de Zacharie et Elisabeth ne raisonne pas seulement (et probablement même pas du tout, contrairement à ce que nous imaginons en lui attribuant nos propres réflexes) en terme de réputation, en terme de succès personnel. Il pense peut-être à ses propres disciples qui ont rejoint Jésus, à ce qui est nécessaire pour eux. C’est en eux qu’il doit diminuer, pour qu’ils puissent passer de son enseignement à celui de Jésus, pour qu’ils puissent aller plus loin que là où lui, le Baptiste les a amenés. Jean indique non pas seulement une préséance, mais un passage, un chemin, une progression.

Du coup, la comparaison de l’époux et de l’ami, à laquelle recourt le Baptiste prend une couleur plus forte. L’époux, c’est celui qui fait passer l’épouse de l’état de jeune fille à celui de femme. L’époux, c’est celui qui connait charnellement l’épouse, qui l’ensemence ; celui qui lui permet de devenir mère, c'est-à-dire de donner la vie. L’ami a  sans doute accompagné la jeune fille jusqu’à l’époux, il a pu être l’occasion de leur rencontre – ce qui est le cas, selon l’évangile de Jean, des premiers disciples de Jésus. Mais c’est là que s’arrête son rôle.  

Pour que les disciples de Jean passent d’une pratique qui est celle d’un appel symbolique à la conversion, ce que signifie le bain de purification, à une fécondité qui est celle de porter les fruits de la Parole qu’ils auront reçue de Jésus, il faut qu’ils dépassent l’enseignement de Jean Baptiste. Ce n’est évidemment pas simple, car ce fut sans doute pour eux une véritable et authentique découverte, à laquelle ils sont naturellement attachés. D’où le fait qu’ils continuent à baptiser. Jésus ne les en a pas dissuadés. Non seulement il n’avait pas de raison de s’opposer à l’appel à la conversion, mais aussi sans doute a-t-il considéré qu’il fallait que lui-même passe du temps avec eux pour que se crée entre eux et lui une familiarité qui permettrait d’aller plus loin. Pour reprendre la métaphore du Baptiste, entre Jésus et ses disciples, c’était encore le temps des fiançailles ;

Voilà qui nous indique ce qui arrive à toute personne qui commence un chemin de foi. Ce qui nous a parlé, ce qui nous a ébloui même, ce qui nous a paru si neuf, si important, ce qui a été bon pour nous et pour d’autres, n’est jamais qu’une étape que nous serons invités à dépasser, pour découvrir autre chose, pour nous ouvrir à celui dont nous avons entrevu le visage et accueillir sa parole. Et ce n’est pas le critère du succès, de la réputation ou de la belle image qui peuvent être attachés à ce que nous avons découvert dans un premier temps qui change quoi que ce soit à cette exigence. A un moment donné, passé le temps des fiançailles, nous seront invités à quitter les rives du Jourdain pour remonter vers la Galilée, vers un territoire qui n’est pas le nôtre, pour être épousés par le Christ, amenés par lui à notre propre fécondité, qui n’est sans doute pas celle que nous imaginons de prime abord.

D.E.

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8 janvier 2010 5 08 /01 /janvier /2010 08:41

« Je vous ai écrit tout cela pour vous faire savoir que vous avez la vie éternelle. » Peut-on lire cette confession de Jean sans la recevoir comme un choc ? L’apôtre dit plus que le seul objet de la longue lettre qu’il est en train d’achever. Il dit ce qui est l’orientation la plus décisive de sa vie, le sens de son action : faire connaître aux hommes qu’ils ont la vie éternelle. Non pas qu’ils l’auront, mais qu’ils l’ont ! Ce n’est pas une promesse pour demain, mais un fruit à cueillir aujourd’hui, un don à recevoir immédiatement, et plus qu’un objet, c’est une capacité de vivre qui donne à la vie un élargissement, une liberté que souvent nous n’osons pas même imaginer.

Pourtant, Jean n’ignore pas de quoi est faite la vie hic et nunc. Il sait qu’elle n’est ni bleue ni rose, il connaît le poids des jours, les tensions et les contradictions dans lesquelles sont prises les hommes, il n’ignore pas que cette terre sur laquelle nous vivons n’est pas le Paradis dont rêvent les hommes. Cette vie, rude, parfois même poisseuse, marquée par la finitude, déchirée par la mort, sujette à la violence, c’est cette vie et pas une autre que nous pouvons recevoir comme vie éternelle. Hic et nunc. Quand Jean écrit cela, il nous redit à sa manière, ce que Jésus proclame lorsque devant la foule réunie devant lui, il s’écrie : « Heureux !... » Cette promesse de bonheur, Jésus n’omet pas de dire qu’elle ne soustrait personne aux tribulations et aux épreuves. De même que dans la parabole des deux maisons, l’une construite sur le roc et l’autre sur le sable, il ne dit pas que les tourments sont épargnés à la première, mais que celle-là seule y résiste.

La vie éternelle n’est pas un long fleuve tranquille. A certains égards, elle n’est pas différente de la vie ordinaire. Plus exactement, elle n’est pas autre. C’est la même, saisie par l’éternité. Saisie par la rencontre du Fils qui donne sa vie par amour. C’est la même, éclairée par l’amour de celui qui ne retient rien pour lui-même et donne tout. Brusquement, cette vie qui est la nôtre s’ouvre à une dimension plus grande que nous ne savons pas nommer autrement que par le mot d’éternité – ce qui est hors du temps, et non pas ce qui est un temps perpétuel. Jean nous dit, qu’en reconnaissant en Jésus le Fils de Dieu, nous sommes non pas condamnés à perpétuité, mais doués d’éternité.

Croire, dans ces conditions, ce n’est pas se projeter dans un avenir radieux qui serait promis dans un monde auquel nous n’avons pas accès aujourd’hui, mais se demander chaque jour comme nous accueillons cet élargissement de notre vie au-delà des limites que nous lui voyons ou, pire, que nous lui assignons. Croire, c’est regarder plus haut, c’est voir plus grand, c’est se disposer à accueillir du neuf, c’est désirer respirer plus amplement. Croire, c’est décider d’être disponible à… J’allais écrire « disponible à ce qui nous dépasse », mais ce n’est pas tout à fait juste, car cela pourrait indiquer une dimension extérieure à nous-mêmes, alors qu’il s’agit d’être disponible à ce qui, pour reprendre les mots de Pascal, en « l’homme passe infiniment l’homme ».

Cela n’est pas sans rapport avec l’évangile de ce matin, en Luc. Le récit de la guérison du lépreux. Avez-vous remarqué que Jésus épouse totalement les mots de la demande du lépreux. « Seigneur, si tu le veux, tu peux me purifier – Je le veux, sois purifié ». Rien de plus. Pas une question, pas un jugement. La foi du lépreux ? On n’en connaît rien d’autre que cette demande brute et la prosternation qui l’accompagne. Littéralement, Jésus vient dans ses mots et ces mots deviennent ceux de la guérison, ceux de la libération. Jésus n’a fait qu’un seul geste : celui de toucher le lépreux. N’imaginons pas un flux d’énergie, ne mettons pas là-dessus le verbiage des charlatans des fausses médecines. C’est infiniment plus simple : en touchant le lépreux, Jésus a touché l’intouchable. L’enfermement est brisé. La malédiction est vaincue. C’est cela l’irruption de l’éternité en cette vie. Voilà ce que nous pouvons accueillir ; voilà ce dont nous pouvons être les témoins. Ce qui se dit aussi : « Le Royaume de Dieu est au milieu de vous/nous ».

Luc ajoute que Jésus, pressé par les foules qui venaient pour l’entendre et se faire guérir, se retirait dans des endroits déserts, « et il priait ». Nous ne savons rien ou presque de cette prière. Mais je veux bien croire que prier signifie au moins prendre le temps de se remettre en position de disponibilité absolue, la remettre en jeu, pour ne pas s’enfermer dans ce qui vient d’être vécu, si beau cela soit-il. Prier pour que s’élargisse le présent de l’éternité.
D.E.

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7 janvier 2010 4 07 /01 /janvier /2010 08:41

Ce matin, en entendant la lecture de l’Évangile de Luc, telle que nous la propose la liturgie, je me suis dit qu’il manquait quelque chose du récit de la prédication à Nazareth. De fait, nous n’en lisons que la moitié, et nous nous arrêtons avant que la discussion entre Jésus et l’assistance tourne au vinaigre. Jésus a lu et commenté la péricope d’Isaïe : « L’Esprit du Seigneur est sur moi… », péricope qui s’achève sur la Bonne nouvelle annoncée aux pauvres, la délivrance aux prisonniers, etc. Puis Jésus a dit : « Cette parole de l’Écriture, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit. » Luc commente : « Tous lui rendaient témoignage ; et ils s’étonnaient du message de grâce qui sortaient de sa bouche. » Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes… si l’on en reste là. Après, patatras, tout se gâte : l’étonnement n’est pas béat, mais dubitatif, et Jésus ne répond pas en douceur, mais attaque directement : « Oui, je vous le dit aucun prophète ne trouve accueil dans sa patrie. » La conversation se termine au bord d’une falaise d’où certains auraient bien aimé précipiter Jésus dans le vide.

Pourquoi donc la liturgie opère-t-elle cette coupe stupéfiante ? Parce qu’en cette dernière semaine du temps de Noël, elle nous présente en quelque sorte des figures emblématiques, des archétypes du Messie. Lundi, dans Matthieu, c’était les foules qui venaient de toute la périphérie d’Israël pour entendre celui qui appelle à la conversion, et guérit. Mardi, avec Marc, c’était la préfiguration de l’Eucharistie, avec la multiplication des pains. Mercredi, encore avec Marc, c’était Jésus priant seul dans la nuit – ce qui établit son lien avec son Père – puis venant au secours des disciples (pour dire rapidement les choses, qui sont plus complexes comme je l’écrivais hier). Aujourd’hui, dans Luc, c’est Jésus qui se présente comme l’Oint de Dieu, le nouveau David. Demain, toujours dans Luc, nous le verrons guérir un lépreux, c'est-à-dire manifester qu’il accomplit le programme de salut conformément à la loi de Dieu (car les premiers miracles renvoient au livre du Lévitique), enfin pour clore la semaine, nous entendrons, dans l’évangile de Jean (tandis que nous lisons depuis le début de la semaine la première lettre de Jean), nous entendrons Jean-Baptiste dire qu’il n’est pas lui-même le Messie, mais celui qui a été envoyé devant lui, ce qui désigne évidemment Jésus comme le Christ.

Il y aurait beaucoup à méditer sur cet impressionnant portrait, à quatre plumes, de Jésus. Alors que nous avons célébré la venue au monde d’un enfant sans défense, la liturgie nous le présente tout à trac, presque sans transition, dans la stature et l’éclat majestueux du Christ. J’en laisse le soin à chacun.

Je reviens, si vous le permettez, à cette coupe. Car elle fait apparaître une différence étonnante entre Luc d’un côté, Matthieu et Marc de l’autre, une différence qui paradoxalement le rapproche de Jean, pourtant si singulier. La coupe qu’a opérée la liturgie tient compte du fait que chez Marc et Matthieu, l’épisode du conflit de Nazareth n’est pas placé au même endroit du récit. Il intervient beaucoup plus tard. Pour Matthieu et Marc, les débuts de la prédication de Jésus sont nettement plus consensuels et sereins –aux manifestations des démons près. Or Luc nous dit tout autre chose : il nous dit que d’emblée la prédication commence dans le conflit, que d’emblée la question de la vie et de la mort du Messie est posée. Et en cela, alors qu’il place la prophétie d’Isaïe en tête de la parole publique de Jésus, Luc désigne de façon voilée une autre partie de la prédication d’Isaïe, celle de la figure du Serviteur souffrant, en butte à l’incompréhension, à la contradiction… Si Jean ne fait pas le détour par Isaïe, il ouvre la vie publique de Jésus, aussitôt après les Noces de Cana, par la scène de la purification du Temple. Le procès de Jésus commence, d’une certaine façon dès ce jour là. Mais comme dans Luc, c’est Jésus qui prend l’initiative du conflit. De la rupture ? Ce n’en est pas vraiment une, puisque Jésus ne conteste pas les sources, il met en question la manière dont elles sont entendues, la manière dont ses contemporains, ses compatriotes, ses frères juifs en vivent. Ce n’est pas une rupture, mais un appel à un retour à la source, un appel à la conversion. En ce sens, Luc et Jean campent d’emblée Jésus dans la figure du prophète, à la manière d’un Jérémie, d’un Osée.

Ainsi, l’enfant que nous accueillons, celui que les Mages sont venus honorer, n’est-il pas seulement une figure de douceur et de tendresse. La liturgie ne nous le dit pas encore, ou en creux : il est venu nous déranger… Car la question de la fidélité à la source, c’est bien à nous qu’elle s’adresse aujourd’hui !
D.E.

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6 janvier 2010 3 06 /01 /janvier /2010 08:54

C’est une bien étrange histoire qu’il nous est proposée de lire ce matin, après le récit, hier de la multiplication des pains.

 La journée est avancée et après avoir enseigné les foules, puis les avoir nourries (notez que la nourriture de la Parole vient en premier) Jésus renvoie tout le monde. Les disciples sont instamment priés d’aller voir ailleurs, de l’autre côté du Lac de Tibériade, et Jésus veille personnellement à l’embarquement. Puis il renvoie les foules, qui sont à pied. Lui-même choisit de prendre de la hauteur pour prier, et  gravissant la montagne, il s’enfonce dans la nuit. Seul.

Il prie, mais il veille aussi. Du haut de son promontoire, il aperçoit les disciples, aux prises avec des vents contraires et une « mer » difficile. Le récit prend le tour d’un conte, car voir de nuit, du haut d’une falaise ou d’une colline, un frêle esquif pris dans l’enchevêtrement des vagues, cela relève de la gageure. En fait, nous sommes ici devant un midrash, une manière bien juive et rabbinique de raconter qui vise à donner un enseignement en se moquant bien de tout souci de réalisme. Au contraire, le sel, le piquant du récit sert à mettre l’esprit en éveil, à capturer l’attention. C’est comme cela qu’il faut lire ce texte.

De manière assez étrange encore, ce Jésus qui voit les choses de loin et veille en priant, laisse ses amis se dépatouiller avec le mauvais temps et les contrariétés.  Cela dure des heures, jusqu’à la fin de la nuit. Cette « indifférence » surprend. Un « bon ami » voyant ses compagnons dans la difficulté aurait-il attendu si longtemps ? Ce n’est qu’au petit matin que Jésus vient vers eux. Aux premières lueurs de l’aube. Première leçon, la nuit c’est à nous de nous débrouiller… les épreuves et les contradictions, il faut se les coltiner, et c’est au moment où nous commençons à entrevoir la venue du jour que nous avons la possibilité de reconnaître celui qui vient. Ne nous étonnons pas d’avoir le sentiment d’être seuls, abandonnés, livrés à nous-mêmes… Cette impression  est presque inévitable. Mais elle ne dit pas pour autant la vérité. Elle témoigne plutôt d’une mémoire courte. Songeons justement à ce qui a précédé : Jésus n’a pas laissé ses disciples repartir le ventre creux : comme les foules, il les a nourris, et de pain et de la Parole qu’il entend du Père. C’est cette nourriture qui nous donne la force de traverser les mers agitées. Encore faut-il la mettre en œuvre, si l’on peut dire. Encore faut-il en tirer parti. Il y a là de quoi traverser, de quoi vivre et il est bon que nous expérimentions alors notre liberté d’en user, d’en faire notre profit et celui de ceux qui nous entourent… Cette nourriture est entre nos mains.  

Ce qui me conduit à sauter tout de suite à la fin du récit, qu’on oublie souvent, parce que l’on est fasciné par l’image de Jésus marchant sur les eaux. « Ils [les disciples] étaient complètement bouleversés de stupeurs, car ils n’avaient pas compris la signification du miracle des pains : leur cœur était aveuglé. » Ne cherchons pas une signification alambiquée à ce « miracle des pains », sa nature est simple, si on lit le texte dans son ensemble, en unissant comme je viens de le faire, la nourriture de la parole et la nourriture du pain (ce que nous faisons chaque dimanche, soit dit en passant). Les disciples n’ont pas compris que Jésus leur avait donné, ainsi qu’aux foules, de quoi vivre, de quoi s’affirmer comme des vivants, auquel Dieu adresse comme à Abraham cette injonction : « Lève toi, et va vers le pays que je te donnerai ». D’où cette décision de Jésus de leur demander de partir, d’aller voir ailleurs, de se mettre en route… Luc, à la fin de son évangile, nous racontera que deux disciples désespéré après la mort de Jésus, ne craindrons pas de traverser la nuit après l’avoir reconnu à la fraction du pain, dans une auberge, et après l’avoir entendu leur dire la Parole de Dieu (« Moïse et les Prophètes »).

Venons en maintenant au milieu du récit. « Jésus vient à eux en marchant sur la mer, et il allait les dépasser. En le voyant marcher sur la mer, les disciples crurent que c’était un fantôme. » Nombre de gens croient faire preuve de réalisme et de foi en lisant cela en adoptant, sans s’en rendre compte, exactement l’attitude que Marc prête aux disciples. Ces gens s’imaginent une scène quasi wagnérienne, ou digne du cinéma fantastique, avec un Jésus doué de capacités supranaturelles, glissant sur les vagues. Il y eut même des prédicateurs filous qui ont tenté d’imiter le miracle, pour s’attirer des foules… Lire les choses ainsi, c’est prendre le parti d’une lecture magique, celle de l’irruption de « l’autre monde » dans le nôtre… On est en plein paganisme. C’est tout le contraire de ce que Jésus enseigne. C’est vouloir enfermer la foi dans le champ de l’incroyable, de l’irréel… alors que Marc raconte une histoire. Ce qu’il nous explique ici, c’est que lorsque nous traversons la nuit, lorsque nous sommes dans l’épreuve, il est « naturel » de se faire du sauveur une représentation fantasmatique, fabuleuse. Il est tentant de se raconter des fables… et de se faire peur. De rajouter du fantasme et de la peur à l’épreuve elle-même. Et la parole de Jésus tombe, sans appel : « Confiance, c’est moi, n’ayez pas peur ! » Autrement dit : « Ne vous faites pas de cinéma ! »

Jésus monta dans la barque… C'est-à-dire Jésus se tint au milieu d’eux. Marc nous affirme une présence effective du Christ, une présence que les disciples ignoraient, ne reconnaissaient, dont ils n’avaient pas conscience, mais qui était pourtant bien réelle (tiens, la fameuse « présence réelle » de l’Eucharistie) dès lors qu’il les avait nourris de la Parole et de pain…

Les disciples peinent à y croire. Ils sont stupéfaits. C’est qu’il n’est pas facile de se débarrasser de nos lectures magiques, de nos complaisances à l’égard de nos fantasmes, notamment religieux.

Une des leçons que l’on peut tirer de l’histoire que nous raconte Marc est simple : nous n’avons besoin de rien de plus que ce qui nous est donné : le pain et la parole, pour avancer dans nos vies d’hommes et de femmes, au cœur des combats de cette humanité. Ne nous faisons pas de cinéma, assumons nos responsabilités, avec la force que nous donne cette nourriture, et ne faisons pas de Jésus un spectre, ne faisons pas de la foi une croyance magique et idolâtrique, ne nous étonnons pas du « nu de la nuit », c’est là que nous sommes envoyés pour guetter la levée du jour. N’est-ce pas là aussi que Jésus se tient, quand il « s’en va sur la montagne pour prier » ? Dieu est avec celui qui ne s’en fait pas toute une montagne, si l’on peut dire.

DE.
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5 janvier 2010 2 05 /01 /janvier /2010 09:39

« Tous ceux qui aiment sont enfants de Dieu, et il connaissent Dieu ». Comment peut-on lire cette affirmation de Jean, dans sa première lettre sans s’étonner ? Tous ceux qui aiment connaissent Dieu ! Pourtant Dieu semble si mal connu autour de nous. Et l’amour est une expérience si commune, même s’il y a dans nos vies bien d’autres choses que l’amour. Infiniment rares sont ceux qui affirmerait que l’amour n’existe pas, qu’il n’est pas un bien, qu’il n’est pas désirable… Si, comme nous le dit Jean, Dieu est amour, pourquoi beaucoup ne parviennent-ils pas à dire qu’ils croient ? Ne croient-ils pas en l’amour ?

Il est vrai que l’amour est simultanément fragile et exigeant… Il est vrai que s’il nous transporte, il ne semble pas tout-puissant… Il est vrai que souvent la force, le mensonge, l’intérêt paraissent prendre aisément le pas sur lui. Pourtant, aimer et être aimé est sans nul doute l’aspiration la plus forte, la plus profonde de nos vies.

Que l’amour ait part au divin, mieux qu’il soit le divin, nous le disons avec légèreté lorsque nous affirmons qu’il est capable de nous conduire au septième ciel ! Joies charnelles, objecteront d’aucuns. On aurait tord de les mépriser, elles peuvent être un lieu d’authentique grâce, pour autant qu’on ne fait pas de soi et de l’autre un objet de consommation. Plus encore, il est même assez remarquable que notre corps soit à même d’éprouver à sa façon le transport de l’amour. Il témoigne ainsi de son aptitude à une réelle transfiguration, de son désir d’assomption dans la plénitude divine. Hélas nous sommes encore encombrés par les erreurs du jansénisme et nous ne voyons pas que dans ce qui semble une frénésie sexuelle se dit une aspiration profonde à cette plénitude. Dans un monde qui se trouve aujourd’hui largement privé des outils qui permettraient aux hommes de comprendre ce qui les anime, les agite, les meut, il ne reste pour beaucoup, d’une certaine façon, que le langage du corps pour le manifester. Relisez le Cantique des Cantiques, ou les grands mystiques, si vous doutez qu’Eros est un des langages de l’amour. Rappelez-vous que Benoît XVI a consacré nombre de pages de sa première encyclique, assurément la plus belle, à l’expliquer.

L’amour est là, mais nombre de nos contemporains n’y reconnaissent pas le visage de Dieu. Voilà qui devrait nous interroger. Avant d’en conclure à leur « mauvaise volonté », nous devrions nous demander si nous n’avons pas habillé Dieu d’un costume qui empêche de le reconnaître… Pour beaucoup, en effet, le mot Dieu évoque tout autre chose que l’amour. Il résonne comme une superstition, comme un leurre, comme un enfermement, comme une infantilisation… Ce mot est chargé d’une si sombre mémoire inconsciente et de tant de fantasmes qu’il est inaudible, irrecevable. Sans doute ne sommes nous pas les seules responsables de la gangue à la fois dure et poisseuse dans lequel il est emprisonné, mais cela ne devrait pas nous dissuader de chercher comment contourner cet obstacle. Le peuple juif avait depuis longtemps compris le danger qu’il y avait à nommer Dieu, à l’enfermer dans telle ou telle image, dans telle ou telle définition ou conception. C’est ce qu’il a signifié en affirmant que le Nom était imprononçable ? C’est aussi ce que raconte le récit du combat de Jacob, lorsque le mystérieux agresseur se garde de donner son nom.

C’est ce que Jean lui-même affirme lorsqu’il écrit : « Dieu nul ne l’a jamais vu » mais il ajoute aussitôt : «  le Fils unique nous l’a dévoilé. » Voilà ce qui nous incombe à notre tour, puisque nous avons reçu la grâce du baptême pour devenir des chrétiens : lever les voiles qui empêchent de reconnaître Dieu dans l’expérience si naturelle et profonde de l’amour.

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4 janvier 2010 1 04 /01 /janvier /2010 10:15

Nous poursuivons la lecture de la première lettre de saint Jean. Le disciple que Jésus aimait nous invite à la simplicité du cœur. «  Mes bien-aimés, tout ce que nous demandons à Dieu, il nous l’accorde, parce que nous sommes fidèles à ses commandements, et que nous faisons ce qui lui plait. Or voici son commandement : avoir foi en son fils Jésus Christ, et nous aimer les uns les autres comme il nous l’a commandé. » Rien d’alambiqué dans ce programme, rien qui soit réservé à des initiés, à des savants… Ce que nous rappelle Jean est à la portée de tout un chacun, à sa propre mesure. Tel sont les « talents » ou les « mines » de la parabole du roi qui partait en voyage en confiant ses biens à ses serviteurs. Voilà ce qu’il nous est proposé de faire fructifier.

La suite de la lettre met en garde les « bien-aimés » contre les courants gnostiques qui commençaient à faire florès à l’époque où Jean écrivait, contre les prétendus « inspirés », dont l’une des techniques de séduction consistait à présenter des doctrines sophistiquées, qui flattaient la vanité de celui qui croyait les comprendre.

Ce piège est toujours d’actualité, et le meilleur moyen de s’en garder est de revenir à la simplicité du cœur proposée par Jean, à l’exercice humble de l’amour mutuel soutenu par la foi en celui qui a donné sa vie par amour.

Notre temps a besoin que cet amour soit manifesté, il a besoin que nous retrouvions à la fois la compassion (et pas simplement l’indignation) et la dilection, c'est-à-dire une attention bienveillante et engagée envers l’autre. C’est un des ingrédients de la confiance partagée, qui est si nécessaire dans les moments de crise et de difficultés.

L’évangile de Matthieu que nous lisons ce matin nous rapporte les débuts de la prédication de Jésus. L’évangéliste rappelle que Jean-Baptiste avait été arrêté, ce qui montre que le climat politique n’était pas particulièrement serein. Mais l’attente était grande dans le peuple, et tout autour de lui, puisque selon Matthieu, la prédication de Jésus attirait les foules de toute la région.  Nous lisons parfois cette péricope sans plus nous étonner de ce succès : nous l’avons tant entendue. Et nous nous méfions, à juste titre, des lectures « triomphales »… Mais si nous nous efforçons d’aborder ce texte avec le regard que donne la simplicité du cœur à laquelle nous invite Jean, nous sommes alors sensibles à ce que révèle la présence de ces foules : une grande souffrance, un grand désarroi, une soif de vie meilleure. Jésus ne méprise pas cela, au contraire, il y prête attention, il y porte remède, il offre à ceux qui viennent à lui la possibilité de faire l’expérience qu’ils peuvent vivre libre et debout. Il ne pose pas de condition préalable…

Puissions-nous être, en cette année qui commence, les porteurs de cette bienveillance qui permet aux hommes d’entrevoir le Royaume qui vient, de le désirer, et peut-être plus tard de se mettre à son service. Regardons le monde avec la simplicité du cœur de celui qui nous appelle « bien-aimés ». Soyons de ceux qui considèrent les hommes et les femmes de ce temps comme devant être « bien-aimés ».

DE

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3 janvier 2010 7 03 /01 /janvier /2010 22:06

Les rois Mages, le jour de la fête de l'Epiphanie, c'est un peu, pardonnez-moi, l'arbre qui cache la forêt, ou le doigt qui montre la lune... Au-delà de l'exotisme de ces personnages venus de l'Orient, la liturgie de la Parole nous propose un paradoxal renversement de perspective, d'au moins deux manières.
Nous avons l'habitude de dire que la lumière vient de l'Orient. Evidemment pour nous, ouest-européens, Jérusalem est à l'Est... Mais le récit qui nous est proposé dit tout autre chose. Les mages qui viennent de l'Orient ne sont pas eux-mêmes la lumière. Ils la cherchent. Ils ne la portent pas. S'ils se mettent en route, c'est qu'ils sont en quête d'une autre lumière que celle dont ils disposent à demeure, chez eux. Mais l'étoile? direz-vous.
L'étoile n'est pas la lumière qu'ils cherchent. Elle est tout juste un guide transitoire. La vraie lumière est celle qui se tient en la personne de l'enfant de la crêche de Bethléem. Elle n'est pas une phénomène solaire ou stellaire. Elle n'est pas de l'ordre de la seule nature. La lumière dont il est question se lève ailleurs qu'à l'horizon, il faut la chercher autrement, dans un autre "champ".
C'est en revenant à la Parole que les prêtres et les scribes d'Israël trouvent le lieu où naît cette lumière. Cela suffit à faire comprendre que c'est cette Parole qui est réceptacle de la lumière, qui est elle-même la lumière. Le nom de Bethléem le révèle, si l'on y prête un peu attention. Non seulement Bethléem est le village duquel David est originaire, mais son nom signifie "la maison de la nourriture". Or, dira Jésus, "ce n'est pas seulement de pain que l'homme vivra, mais de toute Parole qui sort de la bouche de Dieu". Quant au lieu où Jésus repose, c'est une mangeoire... En la personne de l'enfant qui porte le nom de Jésus - Dieu sauve - c'est la parole même de Dieu qui nous est présentée comme nourriture. Jésus ne cessera de dire qu'il ne parle pas de lui-même, mais qu'il énonce la parole qu'il reçoit de son Père... Telle est donc la lumière qui nait à Bethléem, dans "la maison de la nourriture".
C'est donc vers cette Parole que nous sommes invités aujourd'hui à nous tourner, pour nous en nourrir et pour la révérer, car elle est pour nous lumière et source de vie. C'est elle qui alimente en nous la vive flamme de l'Esprit. C'est l'immense chance qui est la nôtre, notamment depuis le concile Vatican II qui a proposé à l'Eglise de revenir à une lecture plus intense des Ecritures.
Mais ce n'est pas le seul renversement que nous propose la liturgie à l'occasion de cette fête de l'Epiphanie. Nous sommes invités à lire un passage de la lettre de saint Paul aux Ephésiens, dans lequel l'apôtre affirmque que Dieu lui "a fait connaître le mystère du Christ" et que "ce mystère, c'est que les païens sont associés [je souligne] au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l'annonce de l'Evangile." Lorsque nous entendons ce texte, nous pensons spontanément à l'extension de l'évangélisation, à l'ouverture à tous ceux qui n'ont pas encore été touchés par la Bonne Nouvelle. Cependant, nous risquons d'oublier de nous poser une question fondamentale: à qui, à quoi sommes-nous associés?
Il ne s'agit pas simplement pour Paul de proclamer que le Dieu fait miséricorde à tous. Paul, dont il faut se rappeler qu'il est juif, pharisien, disciple du grand maître Gamaliel, dit aux Ephésiens, et donc à nous qui le lisons aujourd'hui, que c'est au peuple juif que les païens sont associés. Ils ont part à l'héritage des juifs, ils sont associé au corps qu'ils forment et qui a été constitué par l'Alliance, ils partagent la promesse faite à Abraham... Il ne saurait par conséquent être question de tenir les juifs à distance, de les oublier, de se substituer à eux. Il est dès lors inconcevable d'en faire des objets d'opprobre et de vindicte, et plus encore de vouloir se débarrasser d'une, d'une manière ou d'une autre: c'est nier l'oeuvre même du salut. Quand on lit ces paroles de Paul, on se demande comment les chrétiens ont pu, pendant des siècles, pratiquer l'antijudaïsme, et l'on comprend que l'antisémitisme est un péché contre l'Esprit.
Nous n'avons pas fini de prendre la mesure de ce qu'affirme Paul: l'élargissement de la promesse, l'extension du salut va de pair avec l'ancrage dans le peuple de la promesse, dans celui qui le premier a reconnu la Parole de Dieu comme nourriture - relisez le récit de la manne au désert -, celui qui a porté et conservé cette parole, et qui la porte encore, et s'en nourrit. Qu'il porte ce trésor dans des vases d'argile, dans son imperfection - comme nous le faisons nous-mêmes - n'enlève rien à cette affirmation de l'élection sans laquelle nous ne pouvons avoir part au salut.
C'est bien ce que chantait le vieillard Syméon, dans l'hymne que nous lisions il y a quelques jours: "Mes yeux ont vu ton salut, que tu préparais à la face des peuples: lumière pour éclairer les nations, et gloire d'Israël ton peuple."
Voilà ce que les Mages célèbrent: la gloire d'Israël, c'est le salut des nations, par l'association des païens à l'héritage, au corps et à la promesse... Telle est la lumière de Dieu, pour nous et pour toute l'humanité.
DE

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