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30 décembre 2011 5 30 /12 /décembre /2011 08:40

Avant que ne commence la nouvelle année, permettez-moi de vous recommander la lecture d’un livre petit par la taille mais puissant par sa force spirituelle, celui que Catherine Chalier vient de consacrer à Kalonymus Shapiro, rabbin au Ghetto de Varsovie (Éd. Arfuyen, 168 p. 12 €).

Kalonymus Shapiro est mort dans un camp près de Lublin, mais ses écrits ont été retrouvés après la guerre dans le Ghetto de Varsovie. Rabbin dans la tradition hassidique, il s’est efforcé jusqu’au dernier jour de tenir vive l’étincelle de la foi, et le témoignage qu’il a donné est bouleversant. Catherine Chalier retrace son parcours, avant de présenter quelques-uns de ses écrits. Il y a là de quoi nourrir toute une vie, et je suis frappé de la proximité de cette inspiration avec ce qui me semble être l’essence profonde de la foi chrétienne.

Je me contenterai de vous citer simplement quelques phrases. Lorsqu’il est question de « l’homme d’Israël », songez qu’il s’agit de tout homme appelé par Dieu…

« Tout homme d’Israël doit chercher la lumière du Messie qui est en lui chaque jour, il doit se demander si, en ce jour, il l’a déjà trouvée et dévoilée en lui. En effet le tabernacle est seulement caché, je veux dire le tabernacle à propos duquel Dieu dit : « J’habiterai parmi vous » (Ex, 25,8), j’habiterai en chacun de vous. Cette parole n’a pas été annulée, et le tabernacle est seulement occulté. Nous devons donc chercher la lumière cachée en nous-même, et celui qui ne la découvre pas, qu’il ne se mette pas en colère contre Titus qui a détruit le Temple, car, lui-même est en train de participer à cette destruction. (…) Tout homme d’Israël doit percevoir en lui la voix de l’Éternel qui lui dit : « Relevez-vous de la poussière » (Is, 52, 2) et découvrez la lumière du Messie qui est cachée en vous »

 

« Si l’Éternel, qu’Il soit béni, éclaire un homme d’Israël, c’est parce qu’Il est miséricordieux envers Ses créatures et qu’Il ressent leur tristesse quand elles sont privées de la lumière, mais en vérité cette tristesse que ressent un homme d’Israël à cause de l’obscurité dans laquelle il se trouve est aussi, pour ainsi dire, une tristesse de la Chekhina, de la présence divine elle-même.

En effet, son Royaume s’étend également à l’obscurité où est Israël, une étincelle divine y réside qui ressent la tristesse d’être éloignée de Sa source en risquant ainsi, à Dieu ne plaise, de voir la lumière s’éteindre. Cela signifie que ce n’est pas l’homme qui ressent cette tristesse, mais bien l’étincelle divine qui est en lui. »

 

        Bonne et belle année à tous

        Desiderius Erasme

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20 décembre 2011 2 20 /12 /décembre /2011 10:12

 Nous allons fêter Noël dans quelques jours, tandis que nos frères juifs ouvrent aujourd’hui la fête de Hanoukka. Rappelons que cette fête, à laquelle Noël n’est pas étrangère, fait écho à la situation du peuple de Dieu à l’époque d’Antiochus Épiphane, qui avait détruit le Temple. Le courage et la foi de Mattathias puis de ses fils, dont Judas Maccabée, avaient été récompensés par la victoire sur l’ennemi. Le Temple était rendu au culte. On trouve cela au chapitre IV du premier livre des Maccabées. Le Talmud rapporte par ailleurs la découverte d’une petite fiole d’huile, indispensable pour allumer la Ménorah. L’huile avait miraculeusement brûlé pendant huit jours, alors que la quantité d’huile disponible n’excédait pas une journée.

Courage des hommes amplifié, magnifié par le don de Dieu.

Il serait bon que nous nous rappelions cela, au moment où nous fêtons Noël dans des temps difficiles.

Mais que fêtons-nous, lorsque nous sommes chrétiens ? Laissons de côté notre vieille habitude de protester contre la fête dispendieuse, sécularisée, de la bouffe et de l’argent. Moralisme à la petite semaine, qui fait fi d’une grande vérité anthropologique : toutes les sociétés se donnent ces rites de prodigalités et de « gaspillage », pour se manifester qu’il existe une autre dimension que celle de la rationalité productive ou/et de l’immuabilité des rapports sociaux. C’est plutôt réjouissant. Interrogeons-nous plutôt sur ce que nous disons nous-mêmes de Noël. J’ai eu sous les yeux le texte d’une carte de vœux d’un des évêques français opposant aux catastrophes humaines le petit bébé de la crèche. Que voulait-il dire au juste ? Que peut comprendre de ce langage un de nos contemporains qui n’entre pas dans nos églises ?

Noël, me semble-t-il, est trop souvent un exercice de « bébélâtrie ». Pourtant ce n’est pas le bébé Jésus que nous adorons par essence. Que n’a-t-on dit sur le petit enfant dans ses langes ! Si j’écris ici que cet enfant a dû brailler, vomir, qu’il a très probablement été malade, qu’il a fallu le changer, le laver (pour ne pas entrer plus dans les détails), je crains que d’aucuns ne s’insurgent et crient au blasphème… Un bébé n’a en soi rien d’adorable, sauf quand c’est votre enfant. Pendant quelques jours, il ne voit rien, il ne sait rien, il est complètement perdu sensoriellement après avoir quitté l’utérus… .

Que célébrons-nous donc ? Certainement pas un petit dieu sorti de la cuisse de Jupiter. Non. Nous célébrons la présence du don de Dieu dans ce qui est encore à peine la vie, dans ce qui n’a pas encore une conscience. Dans ce que nous ne voyons pas encore comme une humanité accomplie. La présence d’une promesse fragile. Mais comme la petite fiole d’huile va illuminer le Temple pendant la durée de la fête, bien plus longtemps qu’on ne pouvait raisonnablement l’espérer, cette promesse fragile ne s’éteint pas, si nous en prenons soin.

Nous sommes invités, non pas à la bébélâtrie, mais à considérer que la vie est toujours, autour de nous, donnée comme une promesse fragile qui ne vivra que si nous l’honorons, que si nous la reconnaissons. Le bébé de Bethléem de ce point de vue n’est en rien différent de chaque être humain. Il l’est d’autant moins que dans l’Évangile de Matthieu, au chapitre XXV, Jésus dit explicitement que tout homme malade, emprisonné, affamé, assoiffé est présence du Christ. Noël nous invite à célébrer cette présence paradoxale de Celui-là même qui est l’Esprit et la Vie là où elle nous semble la plus absente, la plus défigurée. C’est pourquoi nous nous fourvoyons si nous faisons de « l’enfant Jésus » un hochet spirituel, une sorte de réponse à tout, une petite idole. Il faut au contraire nous interroger sur notre aveuglement qui nous détourne de déceler l’Esprit et la Vie en de multiples endroits, personnes et situations, surtout là où cela nous dérange, là où l’humain et l’humanité balbutient, se cherche, est en manque de repères…

Un exemple pour finir : m’est parvenue la lettre d’un fils au ministre de l’Intérieur, indignée qu’on ait refusé à sa mère, vivant depuis 24 ans en France, arrivée parfaitement francophone, ayant étudié dans les établissements français de Casablanca, totalement intégrée, ayant élevé ses enfants en France, la nationalité française. L’administration n’a pas vu là les critères suffisants pour accorder à cette femme ce qu’elle demandait. Parabole à mes yeux de notre aveuglement devant la présence de la vie dès lors qu’elle n’entre pas dans nos cadres, dans nos intérêts. Pour moi, chers amis, l’enfant Jésus, cette année aura entre autre le visage d’une Marocaine déboutée de son désir de vivre parmi nous.

Belle fête.

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8 décembre 2011 4 08 /12 /décembre /2011 09:06

Nous célébrons aujourd’hui la fête de l’Immaculée Conception. Quelques mots à ce sujet. Nous avons tendance à accorder à Marie la mère de Jésus un statut d’exceptionnalité. Elle serait un cas unique. « La » femme préservée du péché. Il me semble que nous devrions la regarder plutôt comme celle qui signifie de manière exemplaire, une vérité que nous peinons à voir, mais qui s’applique à tous. Marie, dit-on, porte Dieu en son sein. Certes, mais toute vie est présence de Dieu, si bien que chacun est, comme Marie, porteur de Dieu en lui-même.

Dans la ligne – assez malheureuse, il faut le dire – d’Augustin et de sa théologie passablement névrosée du péché originel (Augustin avait par ailleurs d’autres bienheureux talents), nous disons que Marie est exempte de tout péché, ce qui lui permet de porter en elle le Fils de Dieu de manière totalement pure. Cette obsession de la pureté est en réalité assez peu fidèle à la foi de l’Évangile.

Disons plutôt que Marie est pour nous le signe que la vie qui vient n’est pas enfermée dans les fatalismes et les blessures héritées du passé. Matthieu et Luc, qui mettent en scène Marie dans leurs évangiles respectifs prennent soin d’établir une généalogie de Jésus. Différentes, ces deux généalogies ont néanmoins un point commun : elles retracent une histoire chargée de drames et d’infidélités.

Ce que fait Marie, qui lit les Écritures, et donc relit cette histoire, c’est qu’elle y discerne le cheminement du don de Dieu, sans enfermer la vie dans la logique des règlements de comptes et des ressentiments. Elle perçoit la vraie visée de la vie, la vraie visée de Dieu, c’est en cela qu’elle échappe au péché – ce qui veut dire étymologiquement qu’elle ne rate pas la cible. Elle est exemplaire bien plus que singulière, parce qu’elle nous dit, qu’avec la force du Très Haut, avec l’Esprit saint, chacun d’entre nous peut accueillir cette visée, et ne pas enfermer la vie. C’est ce qu’a redécouvert bien plus tard, la psychanalyse, parce qu’entretemps, trop de chrétiens l’avait oublié…

Cessons enfin de penser que l’Esprit Saint remplace les spermatozoïdes et autres balivernes de ce genre. C’est s’en tenir à une stupide lecture fondamentaliste des évangiles (en particulier de deux demi-versets du début de l’évangile de Matthieu, susceptibles de bien des interprétations contradictoires). Découvrons que Marie est le signe de ce qui est notre véritable vocation. La liturgie de ce jour nous fait relire en partie le récit de la « chute » dans le livre de la Genèse. Par quoi commence la péricope : par le jugement qu’Adam porte sur lui-même en se pensant coupable au point de se cacher de celui qui donne la vie. Il perd de vue l’essentiel, la vie elle-même. Voilà le péché. En Marie, nous apprenons que nous pouvons voir juste, c’est-à-dire croire à la vie, plutôt qu’à la mort. C’est tout autre chose.

Oserai-je dire, pour conclure que j’aimerai que notre Église, enfin dise cela, qu’elle sait parfaitement, plutôt que de laisser croire des stupidités de peur de perdre les dernières ouailles qui lui restent ?

Desiderius Erasme,

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23 novembre 2011 3 23 /11 /novembre /2011 09:29

Nous ne savons jamais d’avance où est Dieu

Cher Thomas,

Une année s’est écoulée depuis la première lettre que je t’ai adressée. Notre correspondance s’achève. Elle s’est écrite sans autre préméditation ni plan que ce rendez-vous hebdomadaire marqué par les événements et les questionnements des jours qui le précédait. J’ai partagé avec toi les préoccupations qui m’habitaient quant à la foi. Ma première lettre commençait par cette interrogation : « Qu’est-ce donc qu’être chrétien dans le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui ? » Sans doute toutes mes lettres ont-elles été traversées par cette question.

Ce dimanche, le dernier de l’année liturgique, nous fêtions le Christ Roi. Celui dont nous sommes les disciples, lorsque nous nous disons « chrétiens », est donc un Roi. L’Évangile, que nous lisions au chapitre XXV de Matthieu nous présente un Roi qui juge. Mais ce qui est étonnant, c’est qu’en prononçant son jugement, ce Roi se décrit lui-même sous les traits d’un homme malade, prisonnier, affamé, assoiffé.

Nous pourrions être tentés de croire qu’il ne s’agissait que d’un déguisement. Après tout, les récits légendaires ne manquent pas qui racontent qu’un roi, voulant savoir ce que ses sujets pensaient de lui, a pris les habits d’un homme ordinaire pour circuler incognito dans le peuple et écouter ce que l’on dit de lui. Mais dans la parabole ou l’allégorie du jugement énoncée par Jésus, il ne s’agit pas d’une enquête d’opinion. Nous ne sommes plus au moment où Jésus demande à Pierre : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? ».

Le Roi Messie que nous présente Jésus est le malade, le prisonnier, l’affamé, l’assoiffé, le faible, l’humilié. Autrement dit, le malade, le prisonnier[1], l’affamé, etc. sont non pas seulement figure mais présence de celui qui vient pour annoncer que le Royaume de Dieu est là. Cette présence est affirmée contre toute apparence. Elle est affirmée en l’homme, même si cet homme ne montre rien qui puisse indiquer qu’il est, comme le confesse Pierre, le fils de Dieu. Dès lors, le fils de Dieu, ce n’est pas seulement Jésus de Nazareth, mais tout un chacun, en dépit des apparences.

Mais si ce fils est, comme nous le disons dans le Credo, « Dieu né de Dieu », voilà qui manifeste la présence divine d’une manière bien étrange. Être chrétien, c’est-à-dire disciple du Messie commence sans doute par le fait de regarder le monde à partir de cette surprenante présence dont il est dit, dans la parabole, qu’elle nous échappe radicalement. Le Dieu « Grand Horloger », le Dieu des systèmes religieux, y compris dans ce que devient souvent le christianisme, est impraticable, infréquentable. Il bute sur l’aporie d’une toute-puissance confrontée à la permanence du mal et de la mort. En revanche, si l’homme est ainsi « en charge » de Dieu, habité par Dieu, responsable de Dieu, un Dieu qui se livre à lui et en lui, sans qu’il (l’homme) puisse en prendre toute la mesure, ni la possession, alors quelque chose se dessine d’un mystère qu’il faut accueillir : un Dieu qui est là « malgré tout », comme nous faisons parfois l’expérience d’aimer « malgré tout », parce qu’une flamme brûle en nous qui ne se laisse éteindre par aucune des douches de nos déceptions et de nos jugements humains (même quand ils sont fondés).

Nous devons renoncer, je crois, à tout discours qui se boucle sur lui-même, en parlant de Dieu comme d’une évidence première sur laquelle nous serions solidement établis. Mais la foi est un constant déplacement, une permanente remise en mouvement. « Le Fils de l’homme, disait Jésus, n’a pas où reposer la tête ». Nous sommes sans cesse tentés de nous soustraire à cet inconfort en produisant du discours religieux « hors sol » qui n’est jamais qu’une pseudo-connaissance qui n’a pas de prise sur le réel. Mais ce faisant nous perdons la substance même de notre témoignage : ce n’est que dans l’inconfort du caractère insaisissable de Dieu, dans cette permanente désinstallation que la vie se donne, que Dieu se laisse découvrir et se révèle.

Cette désinstallation, notre monde, notre société y est en plein. Les certitudes s’effacent les unes après les autres et nous sommes remis devant ce choix fondamental, exprimé dans le livre du Deutéronome, au chapitre XXX : « Je mets devant toi la vie et la mort, tu choisiras la vie pour toi et tes générations. » Dans ce monde difficile, comment servons-nous la vie ? Comment lui permettons-nous de grandir, de se prolonger ?

Au commencement

C’est la vie, réelle, concrète, et elle seule, qui est le lieu de l’expérience de Dieu, elle seule qui est présence de Dieu. Ce n’est qu’à partir d’elle que nous pouvons appréhender Dieu. Or nous prétendons faire l’inverse, avec nos discours en boucle qui posent Dieu comme une évidence avant la vie, avant et hors de la présence de l’homme. Tant que l’Église et les chrétiens se comporteront ainsi, leur témoignage sera irrecevable – tout simplement parce que ce n’est pas un témoignage, mais une pose. On voit bien ce que cela produit aujourd’hui…

Il est intéressant de constater que le premier verset de la Thora, le premier verset du livre de la Genèse commence ainsi : « Berechit bara elohim… », non pas « Au commencement Dieu créa… », mais, littéralement, « Au commencement créa Dieu… » L’acte qui va faire jaillir la vie précède l’être de Dieu et le révèle. Il nous faut donc revenir à la vie et laisser à Dieu le soin de se manifester lui-même. C’est bien ce que dit Jésus dans l’allégorie du jugement : la seule question qui compte, ce n’est pas de savoir si nous avons reconnu Dieu ou pas, mais si nous avons servi la vie, en commençant par là où elle était en souffrance. Ce n’est pas la religion qui importe, mais l’homme et la vie. Dieu s’occupe de lui-même. Si nous entrons dans ce mouvement, alors, peut-être, en chemin nous écrierons-nous un jour comme Jacob : « Dieu était là et je ne le savais pas ». Comme une action de grâce…

Voilà cher Thomas ma conviction finale : nous ne savons jamais où est Dieu avant de nous être engagé dans le mouvement de la vie, avant de prendre, nous-même notre part de l’acte créateur en servant la vie en nous-même et en nos frères. Si nous voulons être chrétiens, consentons à ce risque qui consiste à suivre celui qui n’a pas où reposer la tête.

Je te souhaite bonne route avec lui.

Desiderius Erasme



[1] Le texte ne présente pas le prisonnier comme la victime d’une erreur judiciaire, il peut même s’agir d’un vrai criminel !

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14 novembre 2011 1 14 /11 /novembre /2011 09:04

Où sont les outres nouvelles pour le vin nouveau ?

Cher Thomas,

Nous approchons de la fin de l’année liturgique et nous célébrerons dimanche prochain le Christ Roi. Il y a donc presque un an que nous avons commencé cette correspondance dont tu as vu qu’elle était tout entière sous-tendue par cette question : comment pouvons-nous rendre compte de notre foi dans des termes compréhensibles par nos contemporains ? Comment pouvons-nous témoigner de ce qui nous habite et fait vivre ? Comment permettre à ceux parmi lesquels nous vivons d’en reconnaître dans leur propre vie l’expérience ?

Ma conviction, tu l’as compris, c’est que cette expérience n’est pas extérieure à la vie de chacun d’entre eux, de chacun d’entre nous. La vie est, je le crois, par essence, une expérience spirituelle. La question est donc d’apprendre à en rendre compte sans l’escamoter, sans tomber dans la logomachie, sans croire que l’on peut encore user d’images toutes faites, héritée d’une époque où le langage symbolique était partagé, compris, vivant… Jésus, dans l’Évangile, dit qu’on ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres. Quelles sont les outres nouvelles ? C’est ce que je cherche.

À plusieurs reprises, dans mes lettres, j’ai fait référence aux artistes contemporains, qu’il s’agisse de plasticiens, de cinéastes, d’hommes de littérature. Je suis frappé par le fait que les plus puissants d’entre eux prennent à bras-le-corps les questions de l’humanité – soit dans l’intime, soit dans les dimensions politiques. Leurs œuvres ont, d’une manière ou d’une autre, l’épaisseur de la chair. C’est, me semble-t-il, ce que le christianisme devrait retrouver, alors qu’il semble tenté de s’en détourner pour revenir vers la « religion », le rite, confondant le sacrement avec le sacré. Or si le sacrement, c’est l’inscription dans la chair de l’œuvre et du don de Dieu, le sacré est à l’opposé, dans l’ordre du mythe, de la pure représentation.

Notre foi est aux antipodes du mythe. C’est comme le dit saint Paul, « le langage de la croix… un messie crucifié, scandale pour les Juifs, folies pour les païens » (1 Corinthiens 1, 18-23). Notre foi se tient en un homme qui a atteint la plénitude de la vie en passant par l’anéantissement. Un homme qui n’a rien retenu pour lui, contrairement à ce que chacun d’entre nous est enclin à faire, au moins pour une petite chose à laquelle nous sommes attachés – un bien particulier, une affection, un désir d’être consolé, etc. – et qui, de ce fait, s’est offert à la plénitude de la vie, s’est exposé à l’immensité de son mystère. « C’est pourquoi Dieu l’a exalté », dit Paul… C’est pourquoi nous pouvons reconnaître en lui non seulement l’empreinte, mais toute la personne de Dieu, puisque cet homme, Jésus, a permis à Dieu de se déployer totalement en sa personne. Il ne l’a pas « inventé », mais il l’a reçu comme un don auquel il s’est lui-même donné. « Je ne fais rien de moi-même » dit Jésus.

Cela ne limite pas Dieu, cela n’efface pas son mystère incommensurable, mais cela révèle l’incommensurable mystère de l’homme « capable de Dieu », comme dit Pascal. C’est en ce sens que Jésus peut dire qu’il est « le chemin, la vérité et la vie » et qu’il nous montre le Père.

Le paradoxe de notre Église aujourd’hui, et je dois dire que c’est un paradoxe à la limite de la désespérance, c’est qu’en se tenant sur la défensive face à tout ce qui semble « agresser » les croyants, ou porter atteinte à l’image qu’ils se font de Dieu ou du Christ, elle semble davantage préoccupée de sauver le sacré, que d’annoncer aux hommes ce Messie « scandale pour les Juifs, folie pour les païens ». Ce Messie-là, je crains qu’en réalité nombre de chrétiens ne le supportent pas, qu’ils n’en veulent pas, car il est trop inquiétant, pas assez rassurant.

Lâcheté

C’est bien ce qui est apparu avec le « scandale » causé par la pièce de Castelluci, dont je t’ai déjà parlé et que j’ai finalement pu voir. C’est bien de ce Messie-là dont il était question sur la scène. Or il semblait qu’il devait être interdit de le montrer ! Alors que nos évêques auraient dû dire clairement que cette pièce invitait à méditer sur le mystère de la déréliction de l’homme et du Christ, et reconnaître qu’elle leur offrait une extraordinaire occasion d’en rendre compte au-delà du cercle de leurs ouailles habituelles – ce qu’ils font rarement, préférant rester sur le versant de la morale, qu’elle soit politique, sociale ou privée –, ils se sont contentés de se tenir à distance de l’expression violente de ceux qui voulaient interdire la pièce, tout en disant que les artistes devaient prendre garde à n’offenser personne. Un coup à droite, un coup à gauche… Une lâcheté qui révèle que l’Institution ecclésiale peine à assumer le message dont elle est en charge. C’est pour cela que je parle de désespérance. Mais comme le dit Jésus : « Si eux [les disciples, l’Église donc] se taisent, les pierres crieront ».

Le temps est sans doute venu, Thomas, des pierres qui crient…

Amicalement

Desiderius Erasme.

 

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7 novembre 2011 1 07 /11 /novembre /2011 11:45

Ce que nous apprend l’« histoire sainte » contemporaine

Cher Thomas,

Comme je te l’ai déjà dit, j’aime bien cette scène biblique qui nous montre Jacob se réveillant de son songe et s’écriant : « Dieu était là et je ne le savais pas ». Cette histoire que nous lisons comme évoquant un passé très lointain me paraît parfois bien actuelle. De multiples manières, qui toujours nous prennent à contre-pied. C’est un peu ce qui arrive à nos sociétés laïques qui pensaient avoir repoussé la question religieuse dans la sphère privée, et la voient revenir au galop. Je précise d’emblée, cher Thomas, que j’aime la laïcité lorsqu’elle est conçue comme un pacte qui assure le respect des convictions de chacun, croyants ou non, et qu’elle en permet le dialogue. J’irais même jusqu’à dire qu’elle peut-être dans ces conditions le lieu d’une expérience spirituelle, puisqu’elle pose des conditions pour l’écoute de l’autre.

Mais l’idée de renvoyer la question religieuse dans la sphère privée est une illusion qui me semble reposer, paradoxalement, sur une idée naïve de Dieu. Dieu serait un personnage hypothétique surplombant l’univers avec lequel le croyant entretiendrait une relation à travers un système de rites qui lui permettrait de s’en acquérir les faveurs. Nous ne sommes pas loin de l’idolâtrie que dénonce la Bible. Si tel était le cas, on pourrait envisager de dire que chacun se débrouille en privé avec le Dieu auquel il croit, s’il croit en un Dieu.

Mais en réalité, Dieu, tel que la Bible nous le fait connaître, ne « fonctionne » pas ainsi.

Naguère on enseignait, au « caté », l’histoire sainte, en proposant une lecture très littérale et assez fondamentaliste du récit biblique, en faisant comme si les choses s’étaient passées ainsi. Cela permettait néanmoins de faire percevoir que la découverte de Dieu était liée à l’expérience de la liberté : c’était l’histoire de la sortie d’Égypte. Avec le don de la Thora au Sinaï, l’expérience de Dieu apparaissait comme la découverte progressive d’un chemin pour vivre cette liberté, à la fois si désirée et si inquiétante.

Ce que l’archéologie biblique nous a appris depuis, renforce cette idée fondamentale, tout en expliquant que les choses ne se sont pas passées à la lettre comme le récit le raconte. Le propos de ce récit est moins historique que théologique. Mais ce que l’on sait par les archéologues, c’est bien qu’un peuple s’est constitué, à la marge des pouvoirs et des systèmes religieux environnants – notamment la domination égyptienne dans toute la région et quelques cités États – en se dotant d’autres règles pour vivre ensemble que celles qui prévalaient autour de lui et dont l’inhumanité était avérée. C’est dans cette quête d’une éthique sociale, politique et religieuse qui repose sur la découverte d’une altérité que s’opère la révélation de celui qui est l’altérité par excellence. Qu’il soit irreprésentable, que son nom soit imprononçable, signifie la radicalité de cette altérité. En même temps, ce peuple découvre que cette altérité ne lui est pas extérieure, mais qu’elle est présente en lui-même et se manifeste dans l’échange sur les conditions de la liberté. Dieu n’est pas étranger au peuple, il habite dans le peuple. C’est cela dont l’arche d’alliance est le signe, puis le temple. Jésus manifestera de manière centrale que « Dieu » est présent non seulement dans le peuple, mais en chacun, dans la relation que chacun entretien avec les autres. Le tout autre est dans « je », tout en restant autre.

Par conséquent, l’expérience ou la question de Dieu – ou de la transcendance – telle que l’histoire biblique nous permet de l’appréhender est loin d’être une expérience privée. C’est au contraire dans le vivre ensemble qu’elle surgit. Dans ces conditions, faut-il s’étonner de voir en Tunisie, au moment où un peuple recouvre la liberté, le succès électoral d’un parti religieux ? Cela traduit, me semble-t-il, l’intensité de la question de la liberté. Entends-moi bien, cher Thomas, je ne dis pas que ce parti détient les bonnes réponses. Je dis simplement que le vote en sa faveur cristallise un questionnement fondamental. Ne pas l’entendre, c’est prendre le risque de ne pas pouvoir offrir d’alternative à ce type d’expression politico-religieuse, au moment où il en faudrait, justement.

 

Circulation

Je reviens à Jacob. Le songe qu’il fait, et cette exclamation – « Dieu était là, et je ne le savais pas » – interviennent précisément au moment où Jacob quitte ses parents, c’est-à-dire au moment où il doit commencer à assumer sa liberté d’adulte. L’échelle qu’il voit en songe établit une communication entre le « ciel » et la terre. Elle signifie une circulation et un lien entre l’homme et l’autre. La distance entre soi et l’autre est franchissable, mais plus encore, la vie se manifeste dans cette circulation qui va dans les deux sens… Jacob va comprendre peu à peu que c’est dans la rencontre de l’autre – y compris le plus inquiétant – qu’il trouve son identité et sa liberté. Cette expérience culminera dans le combat avec l’ange qui coïncide avec ses retrouvailles avec son frère-ennemi, Esaü.

Les religions sont porteuses de l’héritage de cette expérience multimillénaire de l’homme qui découvre sa liberté et l’altérité. Cet héritage est précieux, mais il s’autodétruit dès que l’on en fait un système qui annihile la liberté ou prétend dispenser d’en faire l’expérience. Dans l’un et l’autre cas, Dieu n’est plus celui qui se révèle tout en restant insaisissable, mais il est ramené à une idole.

Comme tu le vois, cher Thomas, le paradoxe, c’est qu’une laïcité bien comprise est sans doute une chance pour la foi. Elle peut être un bon moyen d’éviter la clôture de l’expérience de l’autre par un fonctionnement idolâtrique…

J’ai bien conscience, mon ami, de n’esquisser ici que quelques pistes qui sont à creuser. Il ne s’agit pas en fait de fournir des réponses closes, mais d’expérimenter cette circulation dont il est question dans le songe de Jacob. Alors peut-être davantage de nos contemporains pourront-ils entendre la fécondité de la parole de celui qui dit « Je suis le chemin, la vérité et la vie », parce qu’ils découvriront une expérience vive à l’œuvre.

À bientôt cher Thomas.

Desiderius Erasme

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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 09:49

Notre responsabilité face aux agnostiques

Cher Thomas,

Je voudrais attirer ton attention sur quelques mots prononcés par Benoît XVI à l’occasion de la rencontre d’Assise, à laquelle il avait invité quelque trois cents représentants des religions, sagesses et traditions du monde entier, dont la psychanalyste française Julia Kristeva. Si je cite ce dernier nom, c’est qu’elle appartient à cette catégorie de personnes agnostiques dont le pape disait qu’elles sont « des pèlerins de la vérité, des pèlerins de la paix ». « Ces personnes, expliquait-il, cherchent la vérité, elles cherchent le vrai Dieu, dont l’image dans les religions, à cause de la façon dont elles sont souvent pratiquées, est fréquemment cachée. Qu’elles ne réussissent pas à trouver Dieu dépend aussi des croyants avec leur image réduite ou même déformée de Dieu. Ainsi leur lutte intérieure et leur interrogation sont aussi un appel pour les croyants à purifier leur propre foi, afin que Dieu – le vrai Dieu – devienne accessible. »

Le journal La Croix a précédé ces mots d’un petit titre : « L’appel aux agnostiques ». En réalité, il s’agit plutôt d’un appel aux croyants, pour qu’ils s’interrogent sur la manière dont ils défigurent Dieu – c’est-à-dire dont ils en présentent un visage irrecevable. Il ne s’agit pas simplement de dire des croyants qu’ils ne sont pas suffisamment bons, charitables, justes, etc. Nous ne le sommes jamais assez, sans doute. Ce qui est en question c’est la manière dont ils rendent compte de Dieu, dont ils en parlent, dont ils le représentent. Pouvons-nous nous interroger sur les propos que nous tenons sur Dieu, sur les images que nous en donnons ? En supposant qu’elles ne nous induisent pas nous-mêmes en erreur – ce qui n’est pas sûr – nous devons nous demander si elles ne sont pas des obstacles pour les autres, si elles ne font pas écran.

Ne me demande pas, cher Thomas, de te donner ici une définition du « vrai Dieu ». Je n’en ai pas. Je peux, peut-être, en approcher un trait ou un autre, mais dès que je le fais, je m’aperçois que ce « costume » est trop étroit, que Dieu est déjà ailleurs. Si bien que j’ai plutôt tendance à penser que c’est en faisant l’expérience de la liberté humaine avec le désir de vivre ensemble dans des rapports de justice et d’amour que se dessine peu à peu, à tâtons, un portrait de Dieu toujours en mouvement. Il me semble que c’est ainsi que nous expérimentons sa présence et que nous finissons par dire, comme Jacob qui se réveille de son songe : « Dieu était là et je ne le savais pas. »

Il ne s’agit pas de faire rentrer les hommes dans une bouteille qui s’appellerait Dieu, avec un programme qu’il faudrait appliquer. L’humanité n’est pas une machine qui devrait trouver son logiciel pour fonctionner à la perfection, et la foi accomplie n’est pas l’absence d’erreur. S’il en était ainsi, il n’y aurait plus de liberté. Mais s’il n’y a plus de liberté, il n’y a pas d’amour. Il ne resterait que des mécanismes, des automatismes. Si nous disons que Dieu est amour, nous disons par la même occasion qu’il donne à l’homme le champ libre pour vivre. C’est dans cette exploration de l’espace ainsi ouvert pour être et agir que l’homme peut reconnaître qu’il ne se suffit pas à lui-même, tout en restant pleinement responsable de son existence. Alors cette exploration peut-elle le conduire à s’interroger sur ce qu’il reçoit, sur ce qu’il rencontre, sur ce qui n’est pas le seul fruit de son action. En terme philosophique : sur ce qui est « autre » que lui.

C’est bien, me semble-t-il, ce dont rend témoignage la Bible, lorsqu’elle nous raconte l’histoire d’un peuple qui se constitue en parcourant le difficile chemin de sa liberté. C’est la mise en route d’Abraham, c’est le refus des idoles, la mise en question des pouvoirs… C’est ainsi que nous pouvons comprendre l’élection. Non pas comme l’expression d’un mérite ou d’une qualité particulière, mais comme la reconnaissance d’une expérience singulière qui implique une responsabilité face à des systèmes de pouvoir, d’interprétation du monde, qui tendent à réduire la liberté de l’homme.

 

Ne me retiens pas !

Jésus est celui qui vient révéler que cette expérience collective est aussi une expérience personnelle, c’est-à-dire qu’elle se dépose en chaque homme et chaque femme qui peut se laisser habiter, personnellement, par le mouvement même de Dieu – cet amour qui constitue chaque « autre de Dieu » comme un être libre et aimé. C’est en ce sens que nous pouvons reconnaître Jésus comme Fils de Dieu, et reconnaître Dieu en lui. À condition toutefois de ne pas en faire une idole, ce qui serait opérer aussitôt une dénaturation. Jésus est Dieu parce qu’il entre dans le mouvement de celui qui donne à l’homme sa liberté dans l’instant même où il lui donne la vie. Si bien qu’il ne se laisse pas saisir autrement que dans cette expérience insaisissable et presque indicible de l’amour.

Ce qui fait obstacle, aujourd’hui, me semble-t-il, c’est que loin de reconnaître que Dieu et Jésus lui-même ne peuvent être retenus dans nos mains (« Ne me retiens pas ! », dit Jésus ressuscité à Marie-Madeleine), nous faisons comme si nous en possédions la « formule ». Malheureusement, ces « pèlerins de la vérité » voient bien que cette formule ne répond pas à leur quête, alors que nous pourrions partager avec eux justement cette expérience de l’insaisissable.

Grâce soit donc rendue à Benoît XVI de ses paroles prononcées à Assises.

À bientôt, mon ami.

Desiderius Erasme

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26 octobre 2011 3 26 /10 /octobre /2011 11:15

À propos de l’Incarnation

Cher Thomas,

Je suis en retard une fois de plus. Pourtant je ne t’ai pas oublié, notamment lorsque j’ai rencontré, à Lyon, les lecteurs de Témoignage chrétien, réunis pour un week-end de réflexion sur le thème « Un évangile pour l’humanité ». À vrai dire je ne suis guère lecteur de TC, mais je me suis dit que je devrais y prêter davantage attention, car l’équipe qui le fait aujourd’hui m’a semblé très ouverte, dynamique, et moins idéologique qu’ont pu l’être ceux qui l’ont précédée, d’après le souvenir que j’en ai.

J’ai aimé ces chrétiens qui ne se payent pas de mots pour dire leur foi, mais sont extrêmement attentifs à ce qui se vit dans le monde, très soucieux de la justice, proche des pauvres, pas simplement pour les assister, mais pour être avec eux. Ils sont tous plutôt âgés, tandis que l’équipe de TC, ceux qui font le journal et l’association des amis de TC, est jeune. Entre les deux, la génération des 40-65 ans est presque absente.

La présence des jeunes montre que l’intuition qui a présidé à la naissance des Cahiers du Témoignage chrétien, à Lyon, pendant la Seconde Guerre mondiale, n’est pas perdue. C’est l’idée de la nécessité d’une résistance spirituelle à la violence du monde, qui veut allier la pensée, la prière et l’action. On est ici proche de la figure de Dom Helder Camara, dont Guy Aurenche, qui l’a connu personnellement, a rappelé vivement la mémoire.

C’est dans cette aventure – car c’en est une – que se fait l’expérience du don de Dieu. Écoute de l’autre, écoute de la Parole. Puisque nous croyons, en recevant le témoignage des apôtres, que Dieu prend chair dans la vie des hommes, cette expérience apparaît comme l’un des lieux où la présence de Dieu peut être éprouvée. J’écrivais, dans ma lettre précédente, que nous devions considérer Dieu comme une non-évidence. Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas, mais qu’il faut le chercher. « Cherchez le Seigneur tant qu’il se laisse trouver », dit le prophète Isaïe. Oui, Dieu se laisse trouver, il se laisse éprouver lorsque nous allons à la rencontre des hommes pour les aimer et faire œuvre de justice.

C’est pour cela qu’il y a quelque chose de ridicule et de vain dans les manifestations de violence contre la pièce de théâtre présenté au Chatelet ces jours-ci, sous prétexte qu’il faudrait s’opposer au « blasphème ». Si j’ai bien compris l’argument de la pièce de Romeo Castelluci, intitulée Sur le concept du visage du Fils de Dieu, tel que j’ai pu le lire (mais je n’ai pas vu la pièce, je le précise), il s’agit de montrer que le Christ lui-même se laisse toucher, atteindre au point d’en être souillé, par la déréliction et l’abjection, signifié sur la scène par le personnage d’un vieillard incontinent et impotent dont son fils prend soin. Une situation qui n’est, en fait, pas si rare et qui pose la question de ce qui constitue la dignité humaine. Une interrogation somme toute, me semble-t-il, assez chrétienne, puisque l’apôtre Paul écrit du Christ que « Dieu l’a fait péché pour nous » (Deuxième épître aux Corinthiens, chapitre V verset 21, trad. Bible de Jérusalem). Parler de blasphème, si tel est bien le sens de la pièce, c’est en fait considérer que la Croix elle-même est un blasphème. C’est dire que le Christ ne peut pas être présent dans des situations où la vie – si sacrée – est humiliée, défigurée.

 

Une terrible beauté…

Or cette conscience des pauvres, des faibles, que j’ai ressentie chez les lecteurs de TC, affirme précisément que c’est auprès d’eux que nous pouvons faire de la manière la plus gratuite, la plus limpide l’expérience de la présence de Dieu. Il est étrange que des personnes qui se pensent chrétiennes soient plus scandalisées par une mise en scène sans doute provocatrice que par le spectacle de la misère réelle que nous croisons tous les jours. En sortant du métro, hier, j’ai découvert devant moi, un vieillard en haillon, crasseux, qui marchait à tous petits pas, tant chaque mouvement semblait le faire souffrir, il avait l’air transi de froid. Il était, à la fois, effrayant et beau… comme certaines œuvres d’art contemporain (la Biennale de Lyon a cette année significativement pour titre « Une terrible beauté est née », celle précisément d’une humanité en souffrance). Si blasphème il y a, c’est plutôt celui que manifeste une société où des personnes finissent par se trouver dans pareille situation d’abandon. La question n’est pas de savoir comment nous pouvons régler tous les problèmes, éviter toutes les difficultés. Personne n’a de baguette magique. Elle est plutôt de savoir si nous acceptons de partager le poids des problèmes, des difficultés, des souffrances, plutôt que de nous résoudre à abandonner ceux qui auraient « tiré le mauvais numéro » à leur triste sort.

Si la foi a un sens, cher Thomas, si le christianisme a quelque chose à dire, c’est précisément là, il me semble.

Amitiés

Desiderius Erasme

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18 octobre 2011 2 18 /10 /octobre /2011 13:01

Croire contre l’évidence

Cher Thomas,

J’apprends ce matin que Benoît XVI annonce qu’une « année de la foi » commencera le 11 octobre 2012. Le pape souhaite que « personne ne devienne paresseux dans la foi ». Cette question de la « paresse dans la foi » est certainement une vraie question. Il me semble que l’un des traits, parmi d’autres, de cette paresse consiste paradoxalement à considérer Dieu comme une évidence. Or le prologue de l’évangile de Jean affirme : « Dieu nul ne l’a jamais vu. » Nous ne le connaissons, poursuit ce même prologue que parce que « le Fils unique qui est dans le sein du Père nous l’a dévoilé ». C’est-à-dire que nous n’avons aucune connaissance directe de Dieu.

Cela se confirme par le fait que nous disons, en reprenant l’enseignement de Jésus de Nazareth, que Dieu est Père. Or qu’en est-il de n’importe quel père ? Jusqu’à la mise au point des tests ADN, c’est-à-dire jusqu’à une époque toute récente, la paternité reposait sur le témoignage : nous reconnaissions pour notre père celui qui était désigné comme tel par notre entourage familial, en commençant par notre mère.

Mais l’enfant peut même se demander que si celle qu’on dit sa mère l’est bien. Aucun d’entre nous n’a de souvenirs conscients de sa gestation ni même de l’instant de sa naissance, si bien que nous sommes obligés de nous fier à ceux qui nous disent que telle femme est notre mère. Il est bien connu que beaucoup d’enfants connaissent une période de doute sur leurs parents. Sont-ils bien mes parents ? se demandent-ils. La question est légitime, car en général, le moment de sa conception s’est déroulé sans témoin. L’enfant doit faire confiance à la parole de ceux qui se disent ses parents… Il le peut si ceux-ci lui apparaissent fiables, crédibles. Ce n’est pas la contrainte ni la répétition oiseuse qui peuvent lui permettre de reconnaître que tel homme et telle femme sont ses parents, mais l’expérience qu’il fait de l’amour qui les lie entre eux et qui les lie à lui. C’est le constat que cet amour les fait vivre et le fait vivre qui lui permet de reconnaître ses parents comme tels.

Par conséquent, lorsque nous disons que Dieu est Père, nous affirmons la même incertitude et la même nécessité de faire l’expérience de la fiabilité de la parole qui affirme à la fois l’existence et la paternité de Dieu.

« Le Fils unique qui est dans le sein du Père nous l’a dévoilé », affirme le prologue de Jean. Cette expression, « être dans le sein du Père », dit essentiellement le fait d’éprouver la grandeur et la plénitude de la vie donnée. Autrement dit nous recevons de Jésus le témoignage de sa filiation, éprouvée totalement, et ce témoignage doit nous permettre de reconnaître à notre tour la nôtre. La fiabilité de la parole de Jésus est attestée par le fait qu’il l’authentifie au prix de sa vie. Aucun prix n’est plus élevé, pour attester de la vérité d’une parole que la vie de celui qui la prononce. C’est sans doute le critère ultime de l’authenticité de cette parole. Pourtant le doute ne peut pas être totalement levé : il arrive que celui qui paie de bonne foi un tel prix se trompe lui-même. Cela n’est pas si rare. Ainsi, le kamikaze qui se fait sauter pour une cause qu’il croie juste peut avoir été abusé par ceux qui le manipulent…

Pratique

Il nous faut donc, pour pouvoir nous fier sur la parole de Jésus, faire l’expérience que cette parole est elle-même source de vie. Cela signifie tisser avec cette parole une forme de relation, une pratique qui nous permet d’en tester la fécondité, comme l’enfant tisse avec ses parents un lien par lequel il expérimente qu’il continue de recevoir d’eux la vie, une vie qui va lui permettre d’être lui-même et d’accéder à l’autonomie. Voilà comment éviter « la paresse dans la foi ». C’est ce que dit Jésus lorsqu’il dit « Heureux ceux qui écoute la Parole de Dieu et la mette en pratique ».

Ne parlons donc pas trop vite de Dieu, mais approfondissons notre expérience de la vie qui nous est donnée, à la lumière de la Parole.

Quant à témoigner de Dieu, il me semble, cher Thomas, qu’il faut là encore partir de sa non-évidence. L’expérience de la vie est commune à tous les hommes, même si elle se déploie pour chacun de façon singulière. Plutôt que de vouloir imposer à l’autre notre évidence, partageons avec lui cette contemplation de la vie donnée et reçue. C’est dans la reconnaissance de cette vie donnée que pourra, éventuellement, se manifester la paternité de Dieu… Personne ne peut l’imposer, comme on ne peut contraindre un enfant à croire que tel homme et telle femme sont ses parents. C’est un mouvement qui se fait de lui-même, quand la vie le permet. Cela s’appelle le don de la foi. Ce n’est pas la fin de la non-évidence, mais un mouvement de traversée, je dirais même d’apprivoisement, de l’incertitude qui nous ouvre à plus que ce que nous pensions savoir et connaître.

Joyeuse et heureuse incertitude, donc…

Amicalement

Desiderius Erasme

 

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10 octobre 2011 1 10 /10 /octobre /2011 11:29

Le danger d’une fausse tranquillité

 

Cher Thomas,

Quelques conversations de ce week-end me ramènent à la question de la survie du christianisme. Question étrange, puisque d’une certaine manière elle ne dépend pas de nous, si nous croyons que Dieu œuvre, que l’Esprit est présent… Nombre de prêtres, et j’ai encore eu l’occasion de le constater récemment, considèrent que cela suffit à évacuer la question. Après tout, l’Eglise a traversé deux millénaires qui n’ont pas été si faciles, et elle a survécu. « Les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle », dit Jésus à Pierre, selon Matthieu (16, 18). Cela permet d’afficher une certaine indifférence face à l’adversité extérieure, mais aussi face à l’état intérieur de l’Institution.

Pourtant, les conversations auxquelles je viens de faire allusion, avec des personnes qui ne sont pas de furieux contestataires de l’Institution, qui y exercent ou y ont exercé des responsabilités, témoignent d’une situation navrante, pour ne pas dire atterrante. Blocage, paralysie, peur, divisions.

Peut-on jouer les autruches, mettre la tête dans le sable et se dire que l’averse passera et que le beau temps reviendra ?

En réalité, la Parole, elle-même, nous laisse dans l’intranquillité. Jésus lui-même s’interroge : « Le Fils de l’homme, quand il reviendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? » (Luc 18, 8). Cette interrogation qui est celle de la fidélité à la parole reçue était déjà portée par la prophétie biblique. Elle interdit tout quiétisme.

Dieu peut tout, certes, mais le Père a tout remis entre les mains du Fils. Et de la même manière, le Fils a tout remis entre les mains des hommes, en instituant ses disciples. Par conséquent, comme l’écrivait Etty Hillesum, nous sommes les mains de Dieu. Il ne peut rien sans nous.

Assurément, il procure son soutien à celui qui répond à son appel, mais ce soutien est en quelque sorte conditionné, mesuré par la réponse. Croire qu’il peut tout n’est une attitude vraie que dès lors que nous agissons, que nous prenons nos responsabilités, que nous nous engageons. Cela n’a de sens et ne prend de consistance que lorsque nous nous confrontons à la réalité et à ses « résistances ». Inutile donc de se voiler la face devant les difficultés, les adversités, les insuffisances… Se mettre la tête dans le sable, détourner le regard, afficher l’indifférence, faire « tourner la boutique comme si de rien n’était » est une erreur.

 

Le sel et la vigne

Ne crois pas, cher Thomas, que mon propos vise à revenir vers les problèmes « institutionnels » si chers à de nombreux catholiques. L’intranquillité que j’évoque nous renvoie dans le monde, auprès des hommes et des femmes d’aujourd’hui, pour y vivre l’expérience de la foi. C’est dans la tentative de partager avec eux l’expérience de l’amour, telle que Jésus lui-même l’a incarnée – une expérience de vulnérabilité, d’écoute, de justice – que nous pouvons éprouver et donc partager la présence même de Dieu, une présence à la fois totale et presque indicible. La question posée est de savoir si nous voulons  prendre le risque de cette rencontre des autres. Or de ce risque, la foi n’est plus. Tout simplement.

Si je ne doute absolument pas que Dieu ne cessera jamais de donner la vie au monde, il n’en reste donc pas moins vrai que la question de la survie du christianisme comme institution témoin de ce don est posée : il perd son sens et sa consistance dès lors qu’il tente de s’épargner cette prise de risque. Comme le dit la parabole, le sel qui perd sa saveur est bon à être jeté... Si tel est le cas, c’est à lui que s’adresse cette parole de Jésus : « Il confiera la vigne à d’autres vignerons  » (Marc 12, 10).

À la semaine prochaine, mon ami.

Desiderius Erasme

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