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3 octobre 2011 1 03 /10 /octobre /2011 09:50

 

Dynamique de la vie

 

Cher Thomas

 

Je suis allé voir, il y a déjà quelques semaines, le film de Lars von Trier, Melancholia. Un film que j’ai trouvé d’une grande profondeur. L’argument est assez simple. Une famille est réunie pour un mariage dans une somptueuse demeure. Ce sont des gens auxquels rien ne manque matériellement. Mais ces gens ne sont pourtant pas heureux. Le cinéaste nous montre les dissensions, les travers, les petitesses, les pathologies psychiques qui sont à l’œuvre… Puis nous apprenons qu’une planète se rapproche de la terre et va la percuter. La fin du monde est pour demain… Autrement dit l’évidence de la mort est là, il n’est plus possible de jouer à cache-cache avec elle, tous nos subterfuges, tous nos petits arrangements ordinaires sont vains. Comment allons-nous dès lors nous comporter ? La situation est exceptionnelle, et en même temps tout à fait ordinaire, puisque nous savons parfaitement que nul d’entre nous ne peut échapper à la mort. Mais alors que nous pouvons, en général, espérer qu’elle ne viendra que plus tard, Lars von Trier imagine une  situation où sans savoir l’heure précise,  chacun comprend l’imminence de « la fin »…

Les critiques ont pour la plupart salué la beauté et la force de ce film. Peu se sont arrêtés sur une image étonnante du « prologue », dans lequel Lars von Trier propose au spectateur une sorte de résumé poétique du film. Le prologue s’achève par une image que nous pouvons lire comme l’absorption de la terre par une immense planète en fusion… Mais cette image ressemble aussi, d’une certaine façon, à celle de la rencontre de l’ovule et du spermatozoïde. Comme si le cinéaste voulait signifier que ce moment « final », était un commencement…

La fin du film montre les deux sœurs et le petit garçon de l’une des deux tenter d’accueillir ce moment sinon dans la paix, du moins dans la communion, tandis que le père du garçon a choisi lui, de se suicider seul, en cachette. Je ne peux m’empêcher de penser à ces parole de Jésus : « Celui qui voudra sauver sa vie la perdra, celui qui la perdra à cause de moi la sauvera. »

Comment comprendre ce « à cause de moi » ? Peut-être pas seulement sous la forme de l’adversité, de l’opposition, mais peut-être plutôt sous les traits du consentement à l’instant présent. La finale du film de Lars von Trier qui réunit trois personnages, dont un enfant, est chargée de connotations évangéliques : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom… » ou encore « Laissez venir à moi les petits enfants », ou encore, la présence des femmes auprès de Jésus mourant, alors que les hommes, à l’exception de Jean (l’enfant de la bande des apôtres) ont fait défection… Dans cet instant, chacun renonce à ce qu’il voudrait « faire », à ce qu’il pourrait encore ajouter ou réaliser, pour être présent à l’autre, alors que tous ont eu tant de mal, dans la fête du mariage qui précédait, à être présents à quiconque… Cette fête n’était que déchirements : chacun se cherchait, tentait de s’affirmer, de sauver ses petits intérêts, son image, son pouvoir sur l’autre, de multiples manières.

Il me semble, cher Thomas, que le Christ nous invite à entrer dans le consentement à la communion, qui est sa présence au milieu de nous, le lieu où il surgit et vainc la mort. Ainsi, sommes-nous conviés à camper dans un paradoxe : la communion suppose de renoncer à nos tactiques d’évitement de ce qui nous dérange, à nos stratégie du pouvoir, à nos quêtes de satisfaction idéale, et donc à accepter d’une certaine façon de se perdre dans la rencontre de l’autre.

Passage

Autre parole de Jésus : « Si le grain tombé en terre ne meurt, il reste seul ». Dans cette petite parabole, la fécondité, la croissance passe par la mort. Dans l’instant de la conception, chacune des deux gamètes – l’ovule et le spermatozoïde – d’une certaine façon, se perd, meurt à son état initial, pour devenir une première cellule qui va ensuite se développer pour former un être vivant complexe… Sans vouloir faire du « biologisme » dogmatique, il me semble que la vie elle-même témoigne de la dynamique d’une perte de soi qui s’ouvre à une vie plus grande. Cela semble être l’un de ses principes moteurs. Pourtant cette attitude ne nous est pas si « naturelle » car, souvent, c’est dans une sorte de réflexe de « survie » que nous ne consentons pas à perdre ce à quoi nous sommes attachés pour nous-mêmes et que nous nous détournons de la rencontre de l’autre.

Car le consentement auquel nous sommes invités, n’est pas un consentement à la mort, mais un consentement à la rencontre de l’autre. Le renoncement à soi n’est pas la fin, mais le passage vers l’autre. Rien de plus.

La parabole de Lars von Trier, car son film est rien d’autre qu’une parabole, nous renvoie, par conséquent, non pas à l’Apocalypse et à la fin des temps, mais au présent que nous pouvons vivre comme l’instant ultime qui nous ouvre à l’instant suivant, pour une vie plus grande. Car c’est à chaque instant que nous pouvons choisir de nous réduire à ce que nous savons, à ce que nous possédons, etc.,  ou de nous ouvrir à ce qui vient de l’autre, au risque de l’incertitude. Telle est peut-être le fin mot de cette « apocalypse », c'est-à-dire, au sens propre, de cette révélation.

A bientôt, cher Thomas

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27 septembre 2011 2 27 /09 /septembre /2011 09:14

Parabole communautaire

Cher Thomas,

Le week-end dernier, se retrouvait une trentaine de personnes qui avaient appartenu à une communauté nouvelle, il y a plus de vingt ans. Cette communauté s’appelait Bethania. Elle s’était dispersée après avoir connu de grandes tensions, suite à des comportements excessifs. Elle avait compté jusqu’à une centaine de personnes, en France et à l’étranger. Des liens interpersonnels, amicaux étaient restés entre quelques-unes d’entre elles… Rien de systématique. C’était la première fois qu’une telle rencontre avait lieu, après beaucoup d’hésitations : personne n’avait envie de remettre sur la table des moments qui avaient été douloureux et pas très glorieux.

Cette rencontre fut étonnante. Chacun a simplement raconté ce qui avait été important pour lui depuis que nous nous étions séparés… En fait chacun, à sa façon, selon son tempérament et son insertion humaine, avait continué à vivre à partir de ce qui avait été le plus fondamental, le plus vrai de ce qui nous avait réunis. La vie n’avait pas toujours été facile, mais chacun témoignait d’un bonheur intérieur qui trouvait sa source dans une expérience de foi où l’accueil de l’autre est central. L’écoute, la disponibilité, la vulnérabilité même, étaient au cœur de cette expérience. Chacun avait trouvé les chemins d’une vie de prière, et surtout une manière de vivre par laquelle il restait ouvert au don de Dieu, à travers l’autre, à travers les événements. Il ne s’agissait pas d’avoir des réponses, mais de se laisser questionner, déplacer, remettre en route…

Au-delà de ce que nous avions pu vivre comme un échec – lorsque nous nous étions dispersés, piégés par des jeux de pouvoir, d’influences, par trop d’émotions, et parfois par des points de vue trop « définitifs » –, la vie que nous avions reçu (Saint Paul dirait « la grâce ») avait fait son chemin, et nous nous retrouvions dans une liberté de parole, dans une confiance mutuelle qui était un véritable don. Un vrai bonheur.

Nous avons peu parlé de l’Église, de ses problèmes, de ses impasses… Non pas que ces questions soient sans importance, mais parce qu’au moment où nous nous retrouvions, l’Église, c’était aussi nous, ce rassemblement… C’est peu de dire que nous sommes très différents, à tous points de vue. Pourtant, nous avons en commun cette expérience d’avoir été appelés à la vie, portés par la Parole.

Je suis convaincu, cher Thomas, que notre Église a besoin que ces membres fassent une expérience de cet ordre. Je ne plaide pas pour un modèle que cette communauté ne saurait être, mais pour que nous retrouvions, au-delà des problèmes d’organisation – au-delà des questions de « discipline », de ministère – pour que nous retrouvions d’abord cette circulation de la parole – portée par la Parole – entre chrétiens.

 

Témoignage

On parle souvent de témoignage, d’évangélisation… Je crois que le premier témoignage que nous pouvons donner, c’est celui d’une fraternité ouverte, au sein de laquelle chacun peut faire l’expérience d’un accomplissement intérieur. Notre monde en a d’autant plus besoin qu’il lui faut apprendre à chercher ce même accomplissement, que tous désirent ardemment j’en suis convaincu, car il définit en profondeur l’être humain, non plus seulement dans la consommation qui nous conduit, si nous ne la modérons pas, à une catastrophe écologique, mais dans l’accueil de l’autre, dans l’attention et le service mutuels.

D’une certaine manière, nos communautés chrétiennes, quelle qu’elles soient, devraient être des « laboratoires de fraternité ». Cela suppose qu’elles soient ouvertes, que l’on circule de l’une à l’autre, et bien entendu qu’elles étendent cette fraternité au-delà d’elles-mêmes, puisque nos communautés n’ont pas vocation à être au service d’elles-mêmes, mais au service des femmes et des hommes au sein desquels elles sont insérées. Une communauté qui voudrait « sauver sa vie », la perdrait, inévitablement.

C’est sans doute en ce sens, que la petite communauté qui s’est dispersée il y a plus de vingt ans, a porté du fruit, ce qui n’aurait pas été le cas, si elle s’était entêtée à vouloir survivre dans des modalités qui en réalité l’étouffaient… J’y vois une parabole pour notre Église !

À bientôt cher Thomas.

Desiderius Erasme

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18 septembre 2011 7 18 /09 /septembre /2011 23:30

La peur est mauvaise conseillère

Cher Thomas,

Voilà déjà plusieurs semaines que le petit monde catholique s’agite autour de la question du genre évoquée dans les manuels scolaires. Je me serais tenu à l’écart de ces querelles si je n’avais entendu la semaine dernière une homélie proprement sidérante lors d’une messe de semaine, non loin de chez moi, à laquelle j’assistais presque par hasard.

J’ai entendu celui qui prêchait prétendre qu’avec la théorie du genre, certains voulaient mettre en cause l’existence des hommes et des femmes et faire apparaître « autre chose »… Curieux résumé de la théorie du genre ! On aimerait que ceux qui ont la responsabilité de prêcher prennent soin de s’informer réellement et de faire la différence entre les fantasmes et la réalité. On aimerait qu’ils ne cèdent pas à des paniques irrationnelles.

Comble du ridicule, à la fin de la liturgie, ce prédicateur invitait à prier la Vierge Marie, en se tournant vers une statue monumentale qu’il disait « si belle ». La vérité, c’est que le « visage » de cette Vierge n’a pas d’yeux. Il est, à cet endroit, parfaitement lisse, alors que le sculpteur a façonné une bouche et un nez très réalistes ! Cette Vierge est aveugle… Notre prédicateur voulait-il nous inviter à ne pas voir, à ne pas observer, à ne pas discerner ? Un psychanalyste aurait parlé ici d’acte manqué.

Cet homme – évidemment ! – ne comprenait pas la distinction entre le sexe biologique et l’orientation sexuelle. Personne ne nie l’existence des hommes et des femmes biologiques. Chacun peut se rendre compte cependant que cette distinction ne résume pas tout, puisqu’il arrive que des hommes soient attirés par d’autres hommes, et des femmes par d’autres femmes, et qu’il arrive également que des hommes ne s’identifient pas à leur masculinité biologique et s’éprouvent psychiquement « comme des femmes ». Je mets des guillemets parce que cela met en jeu leur représentation de la femme au moins autant qu’un supposé éternel féminin. Et c’est vrai à l’inverse pour des femmes qui se sentent « hommes ». Cette situation complexe – la différenciation biologique des sexes et l’orientation sexuelle ne se recouvrent pas exactement – est simplement un fait. La théorie du genre s’efforce d’en rendre compte et, au-delà, d’examiner les implications sociétales qui en découlent. On peut discuter les éléments de cette théorie – qui a connu depuis les débuts de sa formulation divers développements – mais il est absurde de nier l’observation qui est à son origine.

Précisons, cher Thomas, qu’il n’y a ici pas de morale a priori. Je ne dis rien de la « justesse » des comportements. Je constate simplement la variété et la complexité des psychismes. Il revient ensuite à chacun, à partir de ce qu’il est, de ce qu’il éprouve, de s’interroger sur sa manière de se comporter de manière à faire grandir la vie – la sienne et celle des autres – l’amour et la justice. La question morale se pose à partir de la réalité, elle ne la nie pas…

Vouloir nier la complexité des psychismes, c’est faire fi de la réalité. C’est aussi refuser à ceux qui ne sont pas dans la « norme » la reconnaissance de leur pleine et entière humanité. C’est encore se mentir à soi-même, parce que nous sommes tous traversés par des désirs et des émotions complexes, qui expriment que nous portons en nous une forme d’hétérogénéité – nous ne sommes pas purement masculins ou purement féminins. Ce n’est pas effrayant, c’est au contraire un signe merveilleux d’universalité. C’est peut-être même ce par quoi nous ressemblons à Dieu.

 

Tempête dans un verre d’eau

Croire que tout est déterminé par le seul « biologique », c’est faire de Dieu ce qu’il n’est pas, une espèce de mécanicien, un génial bricoleur maniant la physique et la chimie, qui aurait créé des automates. Ou serait alors la liberté ? En réalité, Dieu nous a faits comme des êtres de parole, des êtres de sociétés, des êtres de culture. Il nous a faits participant de sa création, par conséquent, par les faits culturels et sociaux, nous participons à la formation des êtres. Ce que nous sommes n’est pas simplement le résultat de l’agencement de nos chromosomes, mais aussi le fruit de notre histoire personnelle et collective.

Enfin, la parabole de l’aveugle-né nous apprend « dans quels sens » il nous faut considérer ceux qui pour une raison ou une autre sortent de la « norme » : non pas en cherchant la faute qu’ils auraient commise ou dont ils auraient hérité, mais en se demandant comment cette « anormalité » est une situation qui nous provoque afin que nous puissions découvrir la grandeur du don de Dieu : elle nous invite au dépassement, à sortir de la peur.

Il y a en effet, dans ces réactions effarouchées devant la théorie du genre d’abord beaucoup de peur. Il faut que nous soyons bien peu assurés dans notre foi en un Dieu créateur qui ne cesse de donner la vie pour penser que cette vie est mise en danger par une théorie… Où mettons-nous notre foi ? Personnellement, cher Thomas, je ne vois pas en quoi cette théorie remettrait de quelque façon que ce soit en cause l’immense enseignement biblique sur l’altérité. Elle ne fait, au contraire, dans son principe, que déployer une partie de la complexité de cette altérité. On peut évidemment souhaiter revenir à une lecture fondamentaliste de l’Écriture, mais alors, ne nous étonnons pas de la stérilité de notre foi, de notre témoignage.

Tout cela, mon cher Thomas, n’est en réalité inquiétant que sur un point : sur le peu de foi que nous avons nous-mêmes. Nous levons des tempêtes dans un verre d’eau, comme naguère les disciples peinaient à traverser le lac de Galilée… Nous nous noyons nous-mêmes et nous empêchons les autres d’accéder à la foi, en la caricaturant.

Il y a beaucoup mieux à faire : construire un monde qui façonne des identités moins troublées : dans un monde plus fraternel et plus juste, sans doute chacun trouverait-il plus facilement sa place, et percevrait-il plus simplement son identité et sa vocation…

D.E.

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11 septembre 2011 7 11 /09 /septembre /2011 23:22

À propos d’un anniversaire

Cher Thomas,

Comment ne pas parler de la liturgie de ce dimanche, alors que nous sommes le jour même du dixième anniversaire de l’attentat du 11 septembre 2001, aux États-Unis ? Il y est question, de manière centrale, du pardon. Le livre de Ben Sirac le Sage (au début du chapitre 28) nous dit ceci : « Ne garde aucune rancune, pense à l’alliance du Très-Haut, et pardonne l’offense[1] ».

C’est l’alliance du Très-Haut qui est le point d’appui du pardon. Pourquoi ?

Le Psaume 102 chante la louange de Dieu en ces termes : « Il pardonne toutes tes offenses et te guérit de toute maladie ; il réclame ta vie à la tombe et te couronne d'amour et de tendresse. » Dieu est donc le modèle du pardon.

Mais il ne s’agit pas simplement de se conformer à un modèle… C’est parce que Dieu donne la vie – qu’il « réclame ta vie à la tombe » – qu’il est possible de pardonner, de croire que l’offense est en elle-même impuissante contre la vie. Le refus de pardonner procède souvent d’un double mouvement : l’incapacité de dépasser le mal qui nous est fait et la conviction que s’il n’est pas châtié, nous ne pouvons pas vivre. C’est en réalité donner au mal une puissance plus grande qu’il n’en dispose en réalité. C’est nous lier à lui, inconsciemment. Ce qu’affirme Ben Sirac, c’est que c’est à Dieu, au Créateur que nous sommes liés, et par conséquent à la vie. S’en rappeler, en faire une vivante mémoire, c’est au contraire priver le mal de cette puissance supplémentaire que nous sommes tentés de lui accorder.

Par conséquent, pardonner, n’est pas un aveu de faiblesse, mais une manière d’accueillir la force de celui qui nous fait vivre. De lui ouvrir du champ pour se déployer. Évidemment, c’est une expérience de la « déprise », puisque nous ne savons pas et nous ne pouvons pas savoir, à ce moment-là, ce qu’il en résultera. Pardonner, c’est croire à la vie, à une vie qui ne nous appartient pas, et qui peut-être ne prendra pas d’emblée le visage que nous attendrions.

Voilà bien ce qui nous est proposé, cher Thomas en ce jour où nous nous rappelons de ces images terrifiantes de ces avions qui percutaient les Twin Towers de New York. Nous avons vu, depuis dix ans, à quoi à conduit le choix de répondre à cette violence inouïe par une violence tout aussi aveugle, par une force immaîtrisée… La guerre en Irak et en Afghanistan a été un terrible aveu de faiblesse, alors qu’elle voulait être une manifestation de puissance, pour signifier que nous n’avions pas l’intention de nous laisser faire. Elle n’a semé que le désespoir. Elle a été et demeure effroyablement coûteuse en vies humaines, mais aussi financièrement…

Le passage et la direction

Le prêtre qui présidait l’Eucharistie et faisait le sermon ce matin dans ma paroisse nous rappelait très justement, un « détail » aujourd’hui oublié de cette journée terrible du 11 septembre 2001 : les messages envoyés, à leurs proches, par quelques-uns des passagers du vol qui n’est jamais arrivé jusqu’à sa cible. Ces passagers, qui avaient compris qu’ils allaient mourir, voulaient adresser une ultime parole à ceux à qui ils écrivaient des SMS : « Nous allons mourir, mais sachez que je vous aime. » Puisqu’il n’y avait plus qu’une parole à dire, à transmettre, il fallait que ce soit une parole d’amour. Tel était le plus important. Une parole de vie, et non une parole de mort.

Il faudra sans doute, cher Thomas, que je revienne un jour sur la question de notre mort, plus largement, mais je voudrais dire succinctement qu’il me semble qu’à l’instant-là où nous « expirons », le souffle, l’énergie qui nous habite, qui est nous-mêmes au plus intense comme au plus intime, se déploie pour tout l’ensemble de la Création, entrant dans la dimension même de Dieu, cette dimension qui nous excède, tout en nous habitant. « Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme », pensait Lavoisier. Il se passe quelque chose de cet ordre. Notre vie ne se perd pas, elle se transforme… D’ailleurs, Paul le dit, à propos du Christ, en disant qu’il a connu la mort, puis la vie… dans cet ordre, où la mort n’est qu’un passage vers la vie…

Dire à cet instant une parole d’amour, c’est donner à ce souffle, à cet esprit, que nous ne retenons plus, mais que nous « laissons » ou nous « livrons » comme le disent Matthieu et Jean de Jésus au moment où il meurt, c’est lui donner une direction, celle de l’amour. C’est croire par conséquent davantage en la force de l’amour qu’en celle de la mort. C’est donc entrer dans la résurrection.

Puissions-nous cher Thomas, nous risquer dans cette direction-là.

Amitiés.

Desiderius Erasme



[1] Que tous ceux qui croient le pardon et l’amour sont une invention chrétienne que ne connaissaient pas le judaïsme biblique en prennent bonne note et se ravisent : le pardon est enraciné dans le Premier Testament.

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7 septembre 2011 3 07 /09 /septembre /2011 11:02

Être présent à notre vie…

Cher Thomas,

Ces derniers jours ont été fort occupés, c’est pourquoi j’ai tardé à t’écrire. Mais précisément, cela me conduit à réfléchir sur nos vies parfois si remplies qu’une activité en suit une autre sans que nous ayons le temps de nous poser calmement pour reprendre notre souffle et nos esprits. On peut se demander si toute vie spirituelle ne risque pas de disparaître. La journée s’achève et nous n’avons pensé qu’à ce qu’il y avait à faire !

Y a-t-il là-dedans une place pour Dieu ? Qu’a-t-il à voir avec tout cela ?

Comme tu as pu le constater depuis le début de nos échanges, c’est avec une certaine réticence que j’utilise le mot Dieu, parce qu’il me semble que ce mot nous pousse à considérer celui qu’il désigne comme un personnage extérieur à notre monde, à notre vie. Et par conséquent, nous serions en dehors de lui, et il nous jugerait de loin… Dans ces conditions, la question de la place pour Dieu se pose en termes de temps qu’il faudrait lui réserver. Serait-ce un quart d’heure le matin, une heure le soir ? Le temps d’un « Notre Père », au minimum ? Bien des prédicateurs l’ont affirmé, mais je crains que cela n’ait été qu’une béquille, quand cela n’a pas été une fausse piste. Prendre cette direction, c’est prendre le risque d’une forme de clivage, pour ne pas dire de schizophrénie spirituelle. Un quart d’heure dans le « monde de Dieu » et le reste dans l’autre…

Pour ma part, j’incline aujourd’hui à penser que la Création se poursuit, et que nous en sommes partie prenante, comme une cellule est partie prenante d’un corps. Que nous y pensions ou non, nous y sommes. Pourrions-nous partir de là ? Dès lors, la question ne se pose plus dans les mêmes termes. Il s’agit de savoir comment nous sommes présents à notre vie, à ce que nous faisons, à nos occupations. Le « commandement nouveau », laissé par Jésus à ses disciples, nous indique la manière d’être présent à notre vie : aimer. Certes, il ne s’agit pas seulement d’un sentiment, mais d’un don de soi : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime », dit Jésus dans l’évangile de Jean. Un don, et un goût. Aimer la vie, c’est en découvrir le goût, la richesse, la profusion…

 

Du plus proche au plus lointain

Il me semble, cher Thomas, qu’alors, le mouvement s’inverse : il ne s’agit plus de penser à Dieu, pour lui trouver une place dans notre vie, mais de vivre du don de Dieu. C’est alors lui qui se manifeste à nous, et il n’est pas difficile de s’en rendre compte, puisqu’en nous efforçant d’être simplement présents à notre vie en aimant, nous nous trouvons en disposition de le recevoir, dans cette même vie, quelle qu’elle soit.

Je n’invente rien, évidemment. Tout cela découle de la parole de Jésus, répondant à celui qui lui demandait : « Quel est le plus grand commandement ? » La réponse avait été celle de la tradition juive, exprimée par Hillel : aimer Dieu et son prochain comme soi-même. Ce qui résume toute la Torah. Ce que nous appelons la Loi. Aimer cette vie que nous vivons et dans laquelle nous vivons. Aimer ceux que nous côtoyons, de proche en proche, jusqu’aux plus lointains.

Peu importe alors que nous ayons « pensé à Dieu », ou non, de manière formelle. Soyons bien certains que cette seule orientation suffit pour que Dieu lui-même, par son Esprit, se rende présent à nous et se fasse connaître. Cela lui appartient totalement. C’est ainsi qu’il « est ».

Si nous commencions par là, cher Thomas, je crois que nous ne tarderons pas à donner à d’autres le goût de vivre ainsi.

À bientôt, mon ami

Desiderius Erasme

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29 août 2011 1 29 /08 /août /2011 09:57

Comme Dieu libère le monde en le créant, libérons Dieu en aimant

 

Cher Thomas,

Je lisais hier ce propos de Chesterton : « En créant [le monde], [Dieu] le libéra. Dieu avait écrit, non pas un poème, mais plutôt une pièce ; une pièce qu’il avait conçue à la perfection, mais qu’il fallait nécessairement confier à des comédiens et à des metteurs en scènes humains, qui depuis lors en ont fait une belle pagaille. » C’est tout l’humour de Chesterton, qui fait semblant d’oublier que les humains font partie de la conception de la pièce… et donc que Dieu lui-même a quelque chose à voir avec « la pagaille » ! Nous avons du mal à le concevoir, mais c’est pourtant un des problèmes auquel se sont heurtés depuis longtemps les hommes, comme en témoigne le livre de Job. Pourquoi ce monde conçu parfaitement tourne-t-il imparfaitement ?

Dans l’histoire de Job, il nous est impossible de dire que le malheur qui s’abat sur ce juste est imputable à la faute de quiconque. Ce qui est plutôt en question, c’est l’attitude des hommes face à la situation de Job, leur besoin d’expliquer « la pagaille », l’imperfection de la création, par une faute quelconque, fût-elle imaginaire. Ce faisant, les amis de Job ne font rien pour remédier au malheur… Admettons qu’ils ne peuvent rien faire, qu’ils soient eux-mêmes totalement démunis et pris au dépourvu. Ne leur faisons pas le reproche de n’avoir su que faire. Imaginons-nous à leur place. D’une certaine manière nous le sommes tous les jours, face à l’imperfection du monde et à la souffrance des hommes… Nous ne faisons souvent pas mieux qu’eux.

La fin du livre de Job, la réponse de Dieu à son ami, nous apprend que ce mystère est insondable, que Dieu excède ce que nous pouvons imaginer. Job s’incline…

Mais Job a néanmoins rencontré Dieu. Si bien que la question est la suivante : pouvons-nous rencontrer à notre tour le créateur de l’univers, y compris dans ce constat de « pagaille » que dresse Chesterton ? Désordre du monde, mais aussi désordre de nous-mêmes… et notamment précisément cette impuissance radicale à « épouser » celui qui est à l’origine de tout. Nous ne cessons de nous en forger des images, des représentations, car nous en avons sans doute besoin, mais elles ne sont toujours que partielles, avec le risque de nous faire prendre une partie pour le tout, avec tous les dangers de déformations que cela comporte… Nous ratons de ce fait souvent le coche, lorsqu’Il passe.

« Tout est grâce »

Thérèse d’Avila, puis, plus tard, Thérèse de l’Enfant Jésus, avec une conscience très aiguë de leur imperfection, ont pensé que celle-ci ne les empêchait pas cependant d’accueillir intimement le Créateur, puisqu’il était là en toute chose. Le chemin à suivre consistait à se désarmer, à abandonner ses propres certitudes pour accueillir celui qui venait, celui qui était là en toute chose. C’est une conscience très vive du « débordement » de Dieu qui permet de reconnaître que « tout est grâce ». Tout alors se retourne, tout obstacle se laisse dépasser, voire même devient un point d’appui.

Naturellement, cette attitude, nous la trouvons en la personne de Jésus. Les Évangiles nous laissent parfois entrevoir qu’il est surpris par telle ou telle situation, mais à chaque fois c’est l’œuvre du Père qu’il accueille, au-delà des apparences, au-delà des perspectives de l’ordre social et moral, au-delà du jugement. Il communie au don de Dieu dans l’autre, auquel il se rend disponible. C’est en cela qu’il est tout amour : il sert la vie en toute chose, en tout être.

De lettre en lettre, cher Thomas, je ne cesse de revenir à cela, tout en m’interrogeant moi-même sur mon incapacité à vivre pleinement ainsi : dans la pagaille du monde, pour reprendre l’expression de Chesterton, nous ne pouvons participer au renouvellement radical de ce monde, qu’en commençant par accueillir le don que Dieu nous fait, y compris en ceux-là mêmes qui nous semblent les « mauvais acteurs » et les « mauvais metteurs en scène ». Il nous faut les aimer tous avec ce désir fou de faire, avec eux notamment, la rencontre de Dieu.

C’est ainsi, me semble-t-il, que nous « libérons » Dieu en découvrant sa présence là où spontanément nous ne pensions pas qu’il était, tout comme lui-même « libère le monde » en le créant. Nous ferons ainsi cette expérience de l’union avec celui qui nous dépasse en toute chose, mais qui nous a pourtant créés à sa ressemblance et à son image. Je mesure, cher Thomas, en écrivant cette lettre, à quel point j’en suis loin, et pourtant rien n’est sans doute plus désirable.

À bientôt, mon ami.

Desiderius Erasme

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22 août 2011 1 22 /08 /août /2011 22:16

L’aveu d’un évêque

Mon cher Thomas,

Je serais assez bref cette semaine, je voudrais réagir sur cette parole d’un évêque français au micro de France Info entendu hier, à l’occasion des Journées mondiales de la jeunesse qui se tenaient à Madrid. Ce vénérable pasteur n’a sans doute pas mesuré la portée de ce qu’il disait. Mgr Riocreux se réjouissait de la présence de tant de jeunes à Madrid autour du Pape, de leur ferveur, et de leur enthousiasme, puis il s’interrogeait sur le devenir de ces jeunes en reconnaissant qu’on ne les retrouverait sans doute pas dans les paroisses. Et pour se faire comprendre, il a dit ceci que je cite de mémoire : « Le problème avec les jeunes, c’est qu’ils vont là où il y a de la vie ».

J’avais envie de lui répondre : « Mais comme ils ont raison, Monseigneur ». En quoi cela serait-il un problème que les chrétiens aillent là où il y a de la vie ? En contrepoint de ce « cri du cœur » de l’évêque de Pontoise, ce qui s’entendait, c’était qu’en dehors des JMJ, la vie n’est pas dans lieux ordinaires de l’Église, notamment pas dans nos paroisses, pas dans nos assemblées dominicales. Et de fait, c’est bien là le problème auquel il nous faudrait sérieusement réfléchir. Comment se fait-il que les jeunes, hormis ces grands rassemblements annuels, cherchent la vie ailleurs ? Je ne peux pas m’empêcher d’entendre résonner à mes oreilles les propos qu’entendent les femmes qui viennent au tombeau, le lendemain du shabbat : « Pourquoi chercher parmi les morts celui qui est vivant ? »

Je ne crois pas pour ma part, que la solution soit d’abord à chercher dans « l’animation » de nos liturgies, qu’il faudrait rendre « plus riantes » pour les uns, « plus priantes » pour les autres. Si l’Eucharistie est bien ce qu’indique son nom, une action de grâce, c’est lui faire perdre son sens que de la couper de la vie. C’est la réduire à un rite magique. C’est bien pourquoi la liturgie a disposé ce temps de l’offertoire, qui suit la liturgie de la Parole et précède la consécration. En apportant le pain et le vin, c’est précisément la vie qu’on apporte, la vie comme don de Dieu et participation des hommes à travers leur travail, explicitement nommés. La question qui se pose dès lors, c’est de savoir si c’est bien ce que nous faisons, ou si nous accomplissons un geste dont nous avons perdu le sens. Il est vrai que ce temps est souvent vécu soit comme un temps « creux » de la célébration, soit à l’inverse comme un moment « folklorisé » dans les célébrations festives par des danses, dans des assemblées marquées par une présence africaine ou caraïbe.

 

N’ayez pas peur !

Pour que ce temps prenne sa vraie consistance, cela suppose que la vie « ordinaire », la vie courante, soit le lieu d’une expérience de foi, et non pas que la foi se borne aux temps de célébration. Mais pour que cette vie soit le lieu d’une expérience de foi, il faut sans doute cesser de considérer le monde comme l’Église et les chrétiens semblent trop souvent le regarder, c'est-à-dire comme un lieu hostile à la foi. Il convient au contraire de le considérer en principe (au sens premier de la Genèse) comme don de Dieu. Avec tout ce que ce don peut avoir de paradoxal, à nos yeux, surtout si nous voulons enfermer la vie dans nos petits schémas moraux, obnubilés que nous sommes encore par le désir de pouvoir connaître (et donc décider) du bien et du mal

L’instinct naturel des jeunes les conduit là où est la vie, comme le dit Mgr Riocreux. Souhaitons à l’Église de les suivre là, afin qu’elle prenne aux mots les paroles que le pape lui-même adressait aux jeunes, sans doute soutenu par l’Esprit : « N’ayez pas peur du monde ni de l’avenir ». L’avenir n’est pas dans nos chapelles, ni dans nos jugements. Il est dans la rencontre de l’humanité, dans l’expérience de l’amour et de la justice partagée avec les hommes et les femmes quel(le)s qu’ils soient.

À bientôt mon ami. Bon vent dans la vie.

Desiderius Erasme

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16 août 2011 2 16 /08 /août /2011 09:19

La force qui est en nous et la rencontre de l’autre

Cher Thomas,

Les journées mondiales de la jeunesse commencent après-demain à Madrid. C’est une bonne chose que l’Église fasse place à la jeunesse. On ne construit pas l’avenir en lui tournant le dos. La jeunesse occidentale a besoin de trouver des raisons d’espérer, des raisons aussi de s’estimer, d’avoir confiance en elle-même. La jeunesse des lendemains de la Seconde Guerre mondiale était portée par la paix revenue et les enjeux de la reconstruction. Celle des années 1970 jouissait d’une abondance qui semblait sans limite, et d’une liberté nouvelle, après la remise en cause des tabous de la société bourgeoise qui l’avait précédée. Celle d’aujourd’hui est devant les effets de la crise, les inquiétudes écologiques, les tensions multiples qui naissent de la mondialisation, les crispations identitaires.

Cette attention à la jeunesse du monde, cette volonté de lui permettre de se rencontrer, c’est le frère Roger Schutz, fondateur de la communauté monastique œcuménique de Taizé qui en a eu l’initiative, dès les années 1960. Cette démarche allait de pair avec l’envoi de frères de la communauté vivre en différent lieu de la planète, au milieu de population défavorisée. Ainsi Taizé proposait-il une démarche de rencontre, d’écoute de l’autre et de soi, mais aussi de fraternité et d’engagement pour la justice. Jamais la découverte de l’intériorité ne pouvait être découplée du souci de l’incarnation. La mondialisation ne pointait pas encore son nez, mais Frère Roger en avait compris l’un de ses grands enjeux.

L’important de ces rencontres n’est donc pas de conforter une identité religieuse, d’en « recharger les batteries », ni de se démarquer d’un monde que l’on regarderait comme dangereux, ou mauvais. Elle devrait être de commencer par élargir son horizon, d’agrandir son champ de vision, d’approfondir la confiance en soi et dans les ressources qui s’offrent autour de nous pour inventer l’avenir.

Le génie de Frère Roger n’a pas été de ramener les jeunes vers la « religion », mais de libérer en eux l’énergie qui restait trop souvent enfermée, sous l’effet des peurs, des conventions. La dimension intérieure qu’il leur faisait découvrir n’était pas celle de la componction et de la piété, mais celle de l’écoute de la vie qui parlait en eux. Dans le livre des Juges, il est raconté que l’Ange du Seigneur s’est adressé au jeune Gédéon, avec ces mots : « Avec la force qui est en toi, va sauver Israël du pouvoir de Madiane » (c'est-à-dire de l’oppression). Dieu ne commande pas à Gédéon de commencer par dresser un autel, de se retirer dans le désert à l’écart du monde. Il lui commande de se lever et de croire en la force qui est en lui, pour agir en libérateur.

 

C’est l’amour qui guérit

Les JMJ ne sont donc d’aucune utilité s’il s’agit de compter les bataillons de la jeunesse catholique, disposés à se mettre à genoux devant le Saint Sacrement. À ce jeu des statistiques et du recensement des troupes, nous savons que David lui-même a perdu la confiance de Dieu. Les JMJ ne sont d’aucune utilité s’il s’agit de rassurer l’Église en période de vaches maigres sur le mode « il y a toujours des jeunes parmi nous, tout n’est pas perdu », ou s’il s’agit de se positionner face au monde dans un rapport de jugement et d’hostilité.

Au contraire, pour pouvoir s’engager dans ce monde, pour accepter d’y risquer sa vie, il faut l’aimer sans mesure. Il faut se mettre à son écoute, et libérer les forces de vie qui sont en lui, et elles ne manquent pas. Soyons attentifs, car ce qui s’exprime de façon désordonnée, parfois brutale et même morbide, ce sont souvent des soifs de vivre qui ne trouvent pas la possibilité de se développer librement et se retournent contre la vie elle-même de manière pathologique. Seul un amour attentif, à l’écoute, engagé, peut guérir ce mal. Pas les « Seigneur, Seigneur », ni les leçons de morale. L’engagement vrai, réel.

La fécondité des JMJ ne se mesurera donc pas au nombre des confessions, ni à la clameur des chants, Rappelons nous la parabole du semeur : l’enthousiasme ne suffit pas, même s’il n’est pas négligeable. Ce qui compte, c’est la pratique durable dans le temps, la mise en œuvre d’une Parole qui nous dit que la vie est dans la fraternité, dans la mise en route à la rencontre du prochain.

À bientôt, cher Thomas

Desiderius Erasme

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8 août 2011 1 08 /08 /août /2011 08:37
Mettre en doute la défiance
Mon cher Thomas,
Le monde se réveille une nouvelle fois en se demandant s’il n’est pas au bord de la catastrophe. Un économiste de talent expliquait ce matin sur une radio que nous faisions face à la conjonction de trois crises majeures. Je ne te détaille pas ses arguments, car je n’ai pas l’intention de te donner une leçon d’économie, même si l’économie a son importance.
Derrière les réalités économiques, il en est une autre plus profonde, me semble-t-il : nous sommes dans une crise généralisée de la confiance. Si les marchés boursiers mondiaux dévissent, si les taux d’intérêts s’envolent, c’est parce que la confiance fait défaut. Un mot de travers, et l’inquiétude s’aiguise, puis se répand et s’enfle jusqu’à la panique. On parle ici et là de « spéculateurs », mais il suffit que les acteurs n’aient plus confiance pour qu’ils cherchent frénétiquement à se protéger : plus personne ne veut prêter, tout le monde vend en même temps, les taux montent, les cours s’effondrent.
Les chefs d’États et de gouvernements des grands pays, les banques centrales, cherchent par quels moyens restaurer la confiance. Ils ont bien du mal à y parvenir. Cela suppose d’abord qu’ils parviennent à se mettre d’accord entre eux – ce qui n’est pas si simple – puis que cet accord se traduise dans les faits, à travers les procédures démocratiques, et cela demande du temps, or quand la confiance manque, l’impatience dicte sa loi…
Pourquoi te parler de tout cela ? Parce que, me semble-t-il, cela nous concerne, y compris spirituellement. Nous lisons par exemple dans le psaume 95 : « Allez dire aux nations : “Le Seigneur est roi !”. Le monde inébranlable tient bon. Il gouverne les peuples avec droiture. » Qu’est-ce à dire, au regard de la situation présente ? Ou encore, dans le psaume 83 « Heureux les hommes dont tu es la force : des chemins s’ouvrent dans leur cœur. Quand ils traversent la vallée de la soif, ils la changent en source… »
N’attendons pas en effet, que la confiance soit restaurée presque malgré nous, par les « puissants ». Leur rôle n’est pas mince, et nous aurions tort de le minorer, mais ils ne peuvent pas tout. Le psaume 83 ne nous dit pas qu’il n’y a pas de moments difficiles ni d’épreuves. Il y a bien des « vallées de la soif » qu’il faut traverser. Inutile de le nier. Inutile de travestir la réalité. Cependant nous sommes invités à regarder au-delà des difficultés. Invités à ne pas nous laisser fasciner par elles comme la proie l’est par le cobra. Dans ces difficultés, nous ne sommes pas privés de ressources. La vie nous est toujours donnée.
Il ne s’agit pas de croire qu’une solution « céleste » va effacer les difficultés d’un coup de baguette magique, ni que le bonheur va tout d’un coup tomber d’en haut, comme d’une loterie surnaturelle… Non, c’est exactement le contraire. Il faut ouvrir les yeux sur le réel, et les multiples ressources qu’il recèle, et elles ne manquent pas, même si elles ne font pas les unes des journaux télévisées. Nous avons de multiples raisons – souvent des raisons « de proximité » – de croire que même dans l’épreuve nous pouvons vivre. Mais ces raisons, il nous faut les mobiliser, il nous faut les activer : elles ne se révèlent que lorsque nous les partageons ; elles grandissent de cet échange. Ces raisons tiennent pour une bonne partie à notre capacité à nous soutenir mutuellement, à nous sentir responsables les uns des autres, à donner avant de prendre. Mais elles reposent aussi sur notre capacité à recevoir ce qui nous est donné et à le faire fructifier. Cela suppose que nous ne restions pas crispés sur la manière dont nous vivions hier, mais cherchions en permanence comment nous adapter au présent, comment tirer ensemble le meilleur parti de ce présent.
 
Il est temps de douter… autrement
Je suis en train de lire le beau livre que Julia Kristeva a consacré à Thérèse d’Avila[1]. Je suis loin de l’avoir fini (c’est un pavé !), mais d’ores et déjà Kristeva montre comment Thérèse fait littéralement exister Dieu par son désir. Elle le retrouve à l’endroit du plus grand silence, de la plus grande absence, du plus invisible. Le silence, l’absence, l’invisible ne sont pas seulement pour elle une frustration, un déchirement, mais aussi un retournement auquel elle consent, et qui lui permet de voir ce qu’elle ne voyait pas, d’entendre ce qu’elle n’entendait pas, de toucher ce qu’elle ne touchait pas auparavant… C’est au fond une traversée de la crise. Une ouverture à une rencontre nouvelle qui se révèle beaucoup plus intime et intense.
Sans atteindre les sommets mystiques de Thérèse, nous pouvons néanmoins nous inspirer de sa démarche. Car dans le doute où nous sommes quant à l’avenir de notre monde, il s’agit bien de voir ce que pour l’heure nous peinons à voir, d’entendre ce que nous n’entendons pas, de toucher ce que nous ne touchons pas : toutes les ressources de vie qui sont à notre disposition. Dans le vide, le silence et l’absence, Thérèse met en doute son incapacité à connaître, à ressentir… et cherche, notamment par l’écriture, à dépasser cette incapacité pour trouver celui qui est source de toute vie et qui se tient caché (« Vraiment tu es un Dieu qui se cache, Dieu d’Israël, sauveur » s’écrie Isaïe).
À nous de mettre en doute notre incapacité à discerner toutes les ressources de vie qui sont à notre disposition et que nous ignorons, fascinés que nous sommes par les menaces qui pèsent sur nous.
Nous avons donc de quoi faire, mon ami. Mais je suis convaincu que nous sortirons de cette traversée de crise enrichis, comblés, si nous savons ouvrir à d’autres les portes de cette expérience.
À bientôt
Desiderius Erasme


[1] Thérèse, mon amour, Paris, Fayard, 2008.
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8 août 2011 1 08 /08 /août /2011 08:35

Mettre en doute la défiance

Mon cher Thomas,

Le monde se réveille une nouvelle fois en se demandant s’il n’est pas au bord de la catastrophe. Un économiste de talent expliquait ce matin sur une radio que nous faisions face à la conjonction de trois crises majeures. Je ne te détaille pas ses arguments, car je n’ai pas l’intention de te donner une leçon d’économie, même si l’économie a son importance.

Derrière les réalités économiques, il en est une autre plus profonde, me semble-t-il : nous sommes dans une crise généralisée de la confiance. Si les marchés boursiers mondiaux dévissent, si les taux d’intérêts s’envolent, c’est parce que la confiance fait défaut. Un mot de travers, et l’inquiétude s’aiguise, puis se répand et s’enfle jusqu’à la panique. On parle ici et là de « spéculateurs », mais il suffit que les acteurs n’aient plus confiance pour qu’ils cherchent frénétiquement à se protéger : plus personne ne veut prêter, tout le monde vend en même temps, les taux montent, les cours s’effondrent.

Les chefs d’États et de gouvernements des grands pays, les banques centrales, cherchent par quels moyens restaurer la confiance. Ils ont bien du mal à y parvenir. Cela suppose d’abord qu’ils parviennent à se mettre d’accord entre eux – ce qui n’est pas si simple – puis que cet accord se traduise dans les faits, à travers les procédures démocratiques, et cela demande du temps, or quand la confiance manque, l’impatience dicte sa loi…

Pourquoi te parler de tout cela ? Parce que, me semble-t-il, cela nous concerne, y compris spirituellement. Nous lisons par exemple dans le psaume 95 : « Allez dire aux nations : “Le Seigneur est roi !”. Le monde inébranlable tient bon. Il gouverne les peuples avec droiture. » Qu’est-ce à dire, au regard de la situation présente ? Ou encore, dans le psaume 83 « Heureux les hommes dont tu es la force : des chemins s’ouvrent dans leur cœur. Quand ils traversent la vallée de la soif, ils la changent en source… »

N’attendons pas en effet, que la confiance soit restaurée presque malgré nous, par les « puissants ». Leur rôle n’est pas mince, et nous aurions tort de le minorer, mais ils ne peuvent pas tout. Le psaume 83 ne nous dit pas qu’il n’y a pas de moments difficiles ni d’épreuves. Il y a bien des « vallées de la soif » qu’il faut traverser. Inutile de le nier. Inutile de travestir la réalité. Cependant nous sommes invités à regarder au-delà des difficultés. Invités à ne pas nous laisser fasciner par elles comme la proie l’est par le cobra. Dans ces difficultés, nous ne sommes pas privés de ressources. La vie nous est toujours donnée.

Il ne s’agit pas de croire qu’une solution « céleste » va effacer les difficultés d’un coup de baguette magique, ni que le bonheur va tout d’un coup tomber d’en haut, comme d’une loterie surnaturelle… Non, c’est exactement le contraire. Il faut ouvrir les yeux sur le réel, et les multiples ressources qu’il recèle, et elles ne manquent pas, même si elles ne font pas les unes des journaux télévisées. Nous avons de multiples raisons – souvent des raisons « de proximité » – de croire que même dans l’épreuve nous pouvons vivre. Mais ces raisons, il nous faut les mobiliser, il nous faut les activer : elles ne se révèlent que lorsque nous les partageons ; elles grandissent de cet échange. Ces raisons tiennent pour une bonne partie à notre capacité à nous soutenir mutuellement, à nous sentir responsables les uns des autres, à donner avant de prendre. Mais elles reposent aussi sur notre capacité à recevoir ce qui nous est donné et à le faire fructifier. Cela suppose que nous ne restions pas crispés sur la manière dont nous vivions hier, mais cherchions en permanence comment nous adapter au présent, comment tirer ensemble le meilleur parti de ce présent.

 

Il est temps de douter… autrement

Je suis en train de lire le beau livre que Julia Kristeva a consacré à Thérèse d’Avila[1]. Je suis loin de l’avoir fini (c’est un pavé !), mais d’ores et déjà Kristeva montre comment Thérèse fait littéralement exister Dieu par son désir. Elle le retrouve à l’endroit du plus grand silence, de la plus grande absence, du plus invisible. Le silence, l’absence, l’invisible ne sont pas seulement pour elle une frustration, un déchirement, mais aussi un retournement auquel elle consent, et qui lui permet de voir ce qu’elle ne voyait pas, d’entendre ce qu’elle n’entendait pas, de toucher ce qu’elle ne touchait pas auparavant… C’est au fond une traversée de la crise. Une ouverture à une rencontre nouvelle qui se révèle beaucoup plus intime et intense.

Sans atteindre les sommets mystiques de Thérèse, nous pouvons néanmoins nous inspirer de sa démarche. Car dans le doute où nous sommes quant à l’avenir de notre monde, il s’agit bien de voir ce que pour l’heure nous peinons à voir, d’entendre ce que nous n’entendons pas, de toucher ce que nous ne touchons pas : toutes les ressources de vie qui sont à notre disposition. Dans le vide, le silence et l’absence, Thérèse met en doute son incapacité à connaître, à ressentir… et cherche, notamment par l’écriture, à dépasser cette incapacité pour trouver celui qui est source de toute vie et qui se tient caché (« Vraiment tu es un Dieu qui se cache, Dieu d’Israël, sauveur » s’écrie Isaïe).

À nous de mettre en doute notre incapacité à discerner toutes les ressources de vie qui sont à notre disposition et que nous ignorons, fascinés que nous sommes par les menaces qui pèsent sur nous.

Nous avons donc de quoi faire, mon ami. Mais je suis convaincu que nous sortirons de cette traversée de crise enrichis, comblés, si nous savons ouvrir à d’autres les portes de cette expérience.

À bientôt

Desiderius Erasme



[1] Thérèse, mon amour, Paris, Fayard, 2008.

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