Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
1 août 2011 1 01 /08 /août /2011 13:22

Le témoignage d’Etty Hillesum

Cher Thomas

Je viens d’achever la lecture du livre de la philosophe Catherine Chalier, Le désir de conversion[1], que je te recommande chaleureusement. Le chapitre qu’elle consacre à Etty Hillesum est superbe, d’une très grande justesse. En s’efforçant d’être strictement respectueux de ce que l’on peut lire dans sa correspondance ou dans ses cahiers, ce texte diffère notamment de toutes les lectures qui font hâtivement d’Etty Hillesum une chrétienne, au motif qu’elle évoque ses lectures de l’apôtre Paul et quelques références évangéliques. Car l’important n’est pas la manière dont nous pouvons qualifier une démarche spirituelle, mais le contenu réel de celle-ci.

Ce qui est très important, et ce qui fait la singularité d’Etty Hillesum, notamment par rapport à Simone Weil, c’est qu’elle rencontre Dieu en allant à la quête d’elle-même. Le refus de Simone Weil du judaïsme est très troublant, c’est comme si elle ne pouvait aller vers Dieu qu’en niant ses origines, et en se niant elle-même. Rien de ce rejet et de ce parcours d’autodestruction chez Etty Hillesum. Le Dieu qu’elle découvre, qu’elle rencontre, est inscrit dans le mouvement même de son être. Il assume tout, il est à l’origine de tout, si bien qu’Etty Hillesum éprouve essentiellement le désir d’habiter le réel, aussi déconcertant ou dramatique soit-il.

Ce qui la guide, c’est toujours d’aimer davantage. Elle ne se masque pas la réalité tragique de la guerre, elle voit même avec plus de lucidité que bien d’autre, l’horreur en marche. Elle ne s’y dérobe pas, alors qu’elle aurait pu : l’essentiel pour elle, c’est d’être là pour aimer concrètement ceux dont elle se sent radicalement solidaire, pour partager avec eux la souffrance, l’épreuve, pour y apporter une étincelle d’humanité. Elle ne cherche pas Dieu ailleurs, elle n’attend pas de lui une solution qui « réglerait » le problème, et nous dispenserait d’affronter le réel, tel qu’il est.

Bien au contraire, Etty Hillesum manifeste que l’expérience de la foi conduit à descendre dans l’humanité, pour y porter le témoignage de la sollicitude de Dieu. Dieu ne peut se manifester, écrit-elle, que si nous lui offrons le secours de nos mains, de notre cœur, de notre intelligence. Voilà bien, cher Thomas, une leçon pour nous aujourd’hui.

Nous pouvons être tentés en effet de rechercher hors du monde ce que les mystiques appelaient « l’union à Dieu », c'est-à-dire une voie de communion spirituelle avec Celui qui est source de toute vie. Et il est vrai qu’il importe que certains manifestent ainsi la dimension spirituelle de l’humain. Ceux-là, d’ailleurs, ne parcourent pas ce chemin pour eux-mêmes. Mais il n’en reste pas moins que Celui qui est source de toute vie descend lui-même parmi les hommes, qu’il est déjà en l’homme, en toute situation. Si bien qu’une autre voie se dessine que celle de l’« ascension » vers le divin, celle de l’amour, et principalement de ceux qui en semblent le plus privés. C’est une voie modeste, humble, en même temps que très ambitieuse, puisqu’il s’agit de se joindre à Dieu lui-même, en délivrant en soi-même l’amour de Dieu pour chacun. Thérèse de l’Enfant Jésus l’avait bien compris, qui pensait que sa vocation était d’être l’Amour…

C’est une voie universelle, puisque la question d’aimer se pose toujours hic et nunc, là où nous sommes, dans l’instant. Elle n’est pas à chercher dans un ailleurs, dans un projet différent ou futur, que dans le visage de celui qui se présente devant nous, en particulier celui qui souffre. Il ne s’agit pas tant de faire quelque chose, que de commencer par être là, pour offrir la possibilité d’une relation, pour manifester à l’autre que nous reconnaissons en lui, quel qu’il soit, quelle que soit sa situation, quoi qu’il ait pu faire, une personne, quelqu’un à qui la vie a été donnée, ce qui suffit à établir sa dignité. Et c’est dès lors à cet autre que nous pouvons offrir ce que nous sommes, pour que la vie grandisse.

Le monde est sauvé

Il n’est pas indifférent que ce témoignage soit porté parmi nous aujourd’hui par une juive, et qui plus est par une juive qui a voulu rester auprès des siens alors qu’elle savait parfaitement qu’elle n’échapperait pas, dès lors, à la mort. En effet, le peuple juif est celui qui affirme que « la Torah – la Parole de Dieu – est entre les mains des hommes ». C’est non seulement à eux – les hommes – de la comprendre et de l’interpréter, dans un dialogue jamais achevé, mais c’est aussi à eux d’en manifester la présence (« La parole est tout proche de toi, sur ta bouche, dans ton cœur », dit Isaïe). Etty Hillesum signifie que la Parole doit être portée partout, y compris jusque dans la plus grande obscurité, jusque dans la plus grande terreur, parce qu’il s’agit de la porter partout où il y a un homme, un frère, une sœur…

« Le salut vient des juifs » dit Jésus à la Samaritaine. Etty Hillesum en témoigne : le salut, c’est la Parole de vie portée dans sa propre chair. Jésus n’a pas aboli cela. Il est justement ce « fils de David » qui donne sa vie en n’étant tout entier voué à la Parole. Le suivre c’est entrer dans ce mouvement. Qu’Etty Hillesum lise Paul et les Évangiles ne fait pas qu’elle soit moins juive, cela montre au contraire à quoi nous sommes rattachés, nous chrétiens d’origine païenne.

À Auschwitz, le peuple porteur de la Parole qui a été martyrisé, mis à mort. Pourtant dans une de ses dernières lettres, Etty Hillesum écrit ceci : « On ne s’en rend pas soi-même encore très bien compte, on est devenu un être marqué par la souffrance, pour la vie. Et pourtant, cette vie, dans sa profondeur insaisissable, est étonnamment bonne[2], Maria, j’y reviens toujours… » Je n’y vois pas un optimisme béat qui ferait fi du tragique et du mal, mais la conscience que la bonté fondamentale de « cette vie » est toujours première et que nous pouvons la rejoindre partout. C’est en cela que le monde est sauvé.

Puissions-nous, cher Thomas, dans la vie qui est la nôtre, discerner sa nature « étonnamment bonne » et la manifester. C’est sans doute tout ce que Dieu attend de nous.

Amitiés

Desiderius Erasme



[1] Paru aux Editions du Seuil.

[2] Je souligne.

Repost 0
Published by Desiderius Erasme
commenter cet article
27 juillet 2011 3 27 /07 /juillet /2011 14:32

J’ai secoué la poussière de mes sandales à Reims

 

Mon cher Thomas,

Je t’écris de Strasbourg, cette belle ville, capitale européenne, à la frontière entre la France et l’Allemagne, les deux pays qui sont aujourd’hui, plus que jamais les moteurs de l’Europe, parce qu’ils ont compris, après s’être violemment entre-déchirés, après avoir versé tant de sang, qu’ils pouvaient être porteurs ensemble, dans leur réconciliation, d’une dynamique de paix et de progrès. Qu’ils devaient servir et accueillir la vie, et refuser la mort. J’aime cette ville vivante et accueillante.

En chemin, puisque nous étions en voiture, nous nous sommes arrêtés à Reims, pour visiter la cathédrale et découvrir les nouveaux vitraux réalisés par l’artiste allemand Imi Knoebel. Deux triptyques qui encadrent les vitraux figuratifs que Marc Chagall, a réalisés dans l’abside. L’œuvre de Chagall est aujourd’hui l’une des fiertés de Reims, ce qui ne fut pas toujours le cas, car autant que je m’en souvienne, à l’époque de leur création, tous ne virent pas d’un bon œil l’intrusion d’un artiste juif dans ce haut lieu du christianisme… On peut se réjouir de ce que cette réaction a été dépassée.

Pour dire vrai, ces vitraux de Chagall, certes beaux, ne constituent pas le sommet de son œuvre. Je n’y retrouve pas toute la puissance poétique, ni la folie amoureuse, ni la révolte des œuvres de Vitebsk ou des débuts parisiens de l’artiste. C’est plutôt le Chagall de la douceur mélancolique qui marque la fin de sa vie. Mais j’aime cette affirmation de judéité du Christ…

Puisqu’on lui proposait en quelque sorte d’encadrer Chagall, Knoebel a évidemment choisi de ne pas rivaliser avec lui dans la figure et la narrativité. C’eût été absurde. Il a pris le parti de la couleur, du rythme, du mouvement, de la matière du verre aussi. L’œuvre est flamboyante, éclatante, dynamique, puissante. Elle saisit le regard qui pressent derrière ces formes géométriques qui ne sont pas sans rappeler, quoique très différentes, la manière dont Matisse jouait avec les papiers découpés, quand il créait Jazz, ou les vitraux de la chapelle de Saint-Paul-de-Vence. Mais on entend aussi dans le mouvement, en arrière-plan, des réminiscences de grandes œuvres picturales plus anciennes, qui viennent peut-être d’une mémoire de Cranach, Dürer, Uccello, du retable d’Issenheim, de Jérôme Bosch… On y voit encore, l’influence japonaise des créateurs de manga, dans la dynamique de l’éclat. Et évidemment, on songe à Malevitch, et au Bahaus... C’est dire la richesse de cette œuvre. La pureté de la couleur, la vigueur de la découpe, les jeux de transparence et d’opacité, traduisent la vivacité de la pulsation du monde, le combat qui s’y livre entre la vie et la mort, le jaillissement de la lumière… Imi Knoebel nous a livré une œuvre capable de supporter une longue méditation. On n’a pas envie de s’éloigner si vite en se disant « oui, on a compris, passons à autre chose… » comme cela arrive souvent devant nombre d’œuvres plus faciles. Je serais volontiers resté plus longtemps, mais nous avions encore un bout de route à faire. 

Pestiférés

Une chose m’intriguait cependant : alors que ces vitraux viennent d’être inaugurés, et qu’en toute logique on s’attendrait à ce que leur présence toute neuve soit une fête, qu’on les signale aux visiteurs, qu’on leur offre quelques indications sur l’artiste qui les a créés… rien. Pas un mot. Comme s’ils n’existaient pas ! Pourtant, dans cette cathédrale si belle et si riche d’œuvres, il n’est pas un détail qui ne soit accompagné d’un commentaire pour les nombreux visiteurs qui s’y pressent !

Nous avons cherché, à la boutique, à l’accueil, s’il n’y avait pas au moins une plaquette sur l’œuvre, ou sur l’artiste. Rien non plus. Pire que cela, les deux personnes qui se tenaient à l’entrée, derrière une grande table pour accueillir les visiteurs de la cathédrale au nom de la communauté chrétienne qui l’habite, ces deux personnes étaient presque indignées que nous puissions nous intéresser à ces vitraux qui faisaient, affirmaient-ils, de l’ombre à Chagall – comme si Chagall n’était pas capable de se « défendre » ! Comme s’il n’avait pas sa propre force ! – et que manifestement ils n’aimaient pas. « Emportez-les, si vous les aimez tant ! », m’a-t-on dit. Ainsi, Kneobel et son œuvre étaient-ils considérés comme des… pestiférés ! Et nous comme des emm… et presque des blasphémateurs et des impies. Quand j’ai tenté d’expliquer que j’étais simplement étonné qu’on ne prenne pas soin d’honorer ce qui avait représenté un important investissement, un énorme travail, on m’a répliqué que je ne pensais qu’à… l’argent !

Je ne voudrais pas accabler ce monsieur et cette dame dont la manière d’accueillir m’a pour le moins surpris. Il me semble en revanche que les responsables de la cathédrale et du diocèse n’ont pas fait leur travail. Je peux comprendre qu’il ne soit pas toujours facile d’aborder une œuvre contemporaine (celle-ci n’est pas la plus déconcertante, cependant), mais il n’est cependant pas très compliqué d’accompagner sa découverte. On aurait pu aider les personnes à qui l’on confie l’accueil de la cathédrale à approcher l’œuvre, et au moins à la respecter. On aurait pu aussi se demander comment tirer partie de cette œuvre nouvelle pour manifester l’intérêt de l’Église pour le travail de création, dont nous avons tant besoin aujourd’hui pour faire face au défi du temps…

C’est hélas, au contraire, et une fois de plus, l’image d’une Église fermée sur son passé, possessive et nostalgique qui est donnée, tournée sur ce qu’elle croit être elle-même[1], résolument privée de tout intérêt pour l’autre, pour ce qui se joue dans le monde.

Je suis sorti furieux de la cathédrale, et j’ai secoué la poussière de mes sandales. Quelle pitié ! Par quel mystère préférons-nous la morbidité du tombeau vide, à la découverte de la vie qui vient à nous ?

À la semaine prochaine, mon ami.

Desiderius Erasme



[1] Je ne suis pas sûr qu’à l’égard de l’œuvre de Chagall, les deux « accueillants » aient bien compris toutes les implications de cette affirmation de la judéité du Christ, et qu’ils aient vu, derrière la douceur bleutée du vitrail l’amertume de la mémoire de la Shoah, et donc pris la mesure du crime spirituel qui s’est accompli à Auschwitz. Il est facile en effet d’en rester à la surface « pastel », comme de faire du christianisme une religion de la douceur bénissante et maternante…

Repost 0
Published by Desiderius Erasme
commenter cet article
19 juillet 2011 2 19 /07 /juillet /2011 13:49

Envoyés pour donner

Cher Thomas,

Je te faisais part la semaine dernière de mes interrogations sur l’Église face au monde d’aujourd’hui. Mais si l’Institution est en panne, cela n’empêche pas que les chrétiens sont là, dans ce monde. Quel est le sens de leur présence ? À quoi sont-ils appelés ?

La première chose, c’est que nous ne sommes pas devenus chrétiens pour nous-mêmes. Nous ne cherchons pas dans la foi une satisfaction psychologique, un bien-être, ou un étendard idéologique. Être chrétien, c’est, rappelons-le, être disciple du Christ, c'est-à-dire du Messie, de l’Envoyé du Père. Ce n’est pas une qualité qu’il faudrait acquérir ni un bien que nous pourrions consommer, c’est une tâche. Jésus ne dit-il pas à ses disciples « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » ?

À maintes reprises, Jésus prévient les mêmes disciples que la mission n’est pas un long fleuve tranquille et qu’elle s’accompagne largement de contradictions, de difficultés. Paul, lui-même, en est l’illustration flagrante, il suffit de relire les Actes des apôtres pour s’en convaincre. Par conséquent, être chrétien s’accompagne d’un renoncement à toute tranquillité. Si « le fils de l’Homme n’a pas où reposer la tête », il est fort probable que ses disciples ne doivent pas s’attendre à autre chose que cet inconfort.

Mais cet inconfort a un sens. Quand Jésus livre sa vie aux hommes, il la remet en même temps totalement dans les mains du Père. Il signifie que c’est du Père qu’il reçoit la vie. Non pas simplement qu’il a reçu la vie, mais qu’il la reçoit. Au présent. Hic et nunc. Ce dont Jésus et ses disciples sont le signe, c’est que dans ce monde, si chaotique et si injuste semble-t-il, le Père ne cesse de donner la vie à toute la Création. Nous sommes appelés, à la suite du Christ, à témoigner de cette confiance qui peut-être placée dans la vie qui sans cesse se donne.

Le livre de la Genèse suggère que les souffrances du monde trouvent leur origine dans la perte de confiance de l’homme en ce don de la vie. Ce doute, que raconte le récit dit « de la chute » dans le livre de la Genèse, place l’être humain dans une attitude de captation et même de prédation, en même temps que de déni de responsabilité. Il n’est pas dit cependant que le monde créé est uniforme, sans perturbation ni changement. C’est un monde qui est dans le mouvement de la vie, et non pas dans l’immobilisme de la mort. Tant et si bien que l’humain se trouve confronté à la fois à sa liberté et à l’incertitude. Le Christ et ses disciples sont envoyés en ce monde pour manifester qu’il est possible de vivre en ce monde incertain en renonçant à la captation, à la prédation, à la convoitise, bref à l’idée de se sauver soi-même de l’incertitude, et à la tentation de tout asservir à notre personne. Le Christ et ses disciples sont envoyés pour manifester ce paradoxe selon lequel c’est justement ce renoncement qui ouvre sur la plénitude de la vie qui ne cesse de nous être donnée. Ce renversement fait passer de la captation au don.

Eucharistie

En effet, il ne s’agit pas d’un renoncement passif. Il n’est pas question d’adopter une attitude quiétiste, par laquelle nous attendrions simplement que « la vie tombe du ciel » et que Dieu règle les choses une fois pour toutes. En réalité, la vie est déjà là, il s’agit de la mettre en jeu, de la déployer. Elle est là dans notre propre chair vivante. Et comme elle est don, il s’agit en réalité de donner la vie. Mais nous ne pouvons pas la donner comme une chose qui nous serait extérieure : la seule vie que nous pouvons donner, c’est la nôtre. Dans la personne des enfants, c’est bien notre vie qui est donnée, d’abord très charnellement, puis ensuite par tout ce qu’il faut investir dans l’éducation… Il faut, comme on le dit familièrement, payer de sa personne. Si nous y prêtons attention, il en va ainsi de toute relation, de toute création, de tout travail. Rien de tout cela n’existe si nous n’y mettons pas au moins une part de nous-mêmes.

Ainsi, ce dont nous sommes témoins, c’est de la puissance vitale du don. Nous sommes par conséquent bien au-delà de la morale… Et ce témoignage n’est pas celui d’un observateur extérieur, qui parlerait de ce qu’il aurait vu ou entendu, mais celui de quelqu’un qui rend ce témoignage en livrant sa propre vie, en se donnant. Ce n’est pas un savoir que nous communiquons, ce n’est pas une théorie ou une méthode qu’il faudrait enseigner. C’est une expérience que nous partageons. Il nous faut commencer par la faire pour la partager. C’est tout le sens de l’Eucharistie, où l’action de grâce s’accomplit dans le pain rompu. Ce qui est rompu et partagé, ce n’est pas seulement la vie de Jésus de Nazareth, mais celle du Christ, du Messie, de l’Envoyé, c'est-à-dire aussi celle des chrétiens.

Quelques lecteurs de ces lettres ont pensé que j’étais déraisonnablement optimiste sur ce monde que je me refuse à condamner comme on l’entend si souvent. Je ne suis pas aveugle sur toute la ténèbre de notre époque. Simplement, la condamnation ne fait rien à l’affaire. Elle ne libère en rien le monde de ce par quoi il s’enferme et se fait souffrir lui-même. Seul le don peut être libérateur. Si l’Institution peine à rendre ce témoignage, les chrétiens peuvent toujours s’y employer. C’est ainsi qu’ils seront eux-mêmes.

À bientôt cher Thomas.

Desiderius Erasme

Repost 0
Published by Desiderius Erasme
commenter cet article
13 juillet 2011 3 13 /07 /juillet /2011 09:54

L’Église paie aujourd’hui le fait de s’être coupée de sa source

 

Mon cher Thomas,

Tu as compris au fil de ces lettres que je suis fort préoccupé par la manière dont évolue notre Église. Le fossé ne cesse de s’accroître entre elle et les hommes et les femmes de ce temps qui ne comprennent rien à ce qui se dit et se débat dans nos chapelles. Toute une génération qui était restée fidèle au moment où les grands questionnements des sciences humaines avaient bousculé les représentations anciennes se trouve aujourd’hui marginalisée, voire méprisée, par ceux qui ont pourtant reçu à travers elle, le don de la foi. Je ne parle pas de personnes qui se seraient contentées de relativiser l’enseignement qu’ils ont reçu, mais de gens qui se sont coltinés à la parole de Dieu, qui ont une vie de prière, qui ne manquent pas de lire de la théologie… Bref de gens qui ont pris leur « identité » chrétienne au sérieux. Ces gens là peinent à se sentir encore chez eux dans l’Église aujourd’hui. Des conversations récentes me l’ont encore confirmé.

L’Église d’aujourd’hui, quand je la regarde, me paraît ressembler étrangement au monde juif que nous décrivent les évangiles, déchiré entre des courants davantage préoccupés d’eux-mêmes que du témoignage qui devait être rendu de la puissance libératrice de la Parole. « Malheur à vous ! » fulminait Jésus. « Vous qui avez pris la clé de la connaissance : vous n’êtes pas entrés vous-mêmes et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés ! »

Quelle trahison ! Quelle stérilité !

Pourtant, la Parole elle-même n’a rien perdu de sa force, mais il semble que nous nous employons à la châtrer, à l’enfermer. Lisant chaque matin ou presque les psaumes, je suis impressionné par la puissance avec laquelle ils décrivent et prennent en compte tout ce qui traverse l’âme humaine. Ils n’édulcorent pas la réalité, ils ne proposent pas un au-delà sirupeux, ils ne se paient pas de mots… Nous avons là un trésor. Qu’en faisons-nous ?

Il est vrai que, comme le dit l’auteur de l’Apocalypse, cette Parole qui semble au premier abord douce comme le miel est lorsqu’on la mâche bien amère, âpre, sans concession. Il est vrai qu’elle creuse en nous des abîmes de perplexité, de silence. Il est vrai qu’elle ouvre infiniment plus de questions qu’elle ne donne de réponses rassurantes. Elle est faite pour nous mettre en marche plutôt que pour nous faire passer la ligne d’arrivée. Elle est faite pour nous faire entrer dans l’incertitude de la vie, pour nous apprendre que l’absence d’incertitude n’est justement pas la vie… Elle est faite pour nous révéler que tout ce que nous croyons savoir sur Dieu est encore insuffisant, non pertinent, et qu’il faut s’en détacher, sous peine de le défigurer, sous peine de sombrer dans l’une ou l’autre formes d’idolâtrie… Elle est faite pour nous apprendre qu’il n’y a pas d’autre vérité que cette incertitude, puisque c’est elle qui nous ouvre à un nous-mêmes qui est plus que nous-mêmes.

Pourquoi en sommes-nous là ? Sans doute parce que notre Église catholique, pendant des siècles, a tenu les fidèles à distance de la Parole elle-même, à laquelle elle avait substitué le catéchisme… Ce n’est pas du tout la même chose.

Par un « coup du Saint Esprit » le dernier Concile a remis la Parole de Dieu en valeur, elle l’a « rendue » aux fidèles. Formidable. Mais on ne rattrape pas en cinquante ans la transmission perdue pendant plusieurs siècles… Et je crains fort que cette génération dont je te parlais au début de cette lettre ne se trouve mise dehors par ceux qui ne rêvent que d’un retour au catéchisme, tellement plus « simple », tellement moins « incertain ».

Auschwitz

Cette coupure de la Parole est stupéfiante quand on songe que Paul ne cessait de prêcher en puisant dans « la Loi et les Prophètes », incroyable quand on se rappelle que Jésus ouvre l’intelligence des disciples égarés sur le chemin d’Emmaüs en leur proposant une relecture des Écritures. C’est une coupure de la source même de la foi !

C’est sans doute une réaction de défense contre l’inconfort, l’amertume de la Parole. Il me semble qu’elle a été poussée à sa plus terrible extrémité avec l’antisémitisme et la Shoah, puisque dans l’Europe chrétienne, on s’est employé à vouloir faire disparaître le peuple dans lequel avait surgi la Parole, le peuple qu’avait formé cette Parole. Au fond, il n’y a rien d’étonnant à ce que les hommes de notre temps se soient détournés de l’Église. On a tort de penser que c’est essentiellement parce qu’ils veulent s’affranchir de la « morale » chrétienne. La vérité, c’est qu’il est impossible de faire confiance à une communauté qui s’est aussi clairement et brutalement coupée de sa source. Certes, la source coule encore, rien ne saurait la tarir, mais ce qui s’est passé à Auschwitz ressemble étrangement, à l’assassinat du fils dans la parabole des vignerons meurtriers. Je crains fort, cher Thomas, que la véritable origine de la « sécularisation » se trouve là.

 

Toutes mes amitiés.

Desiderius Erasme

Repost 0
Published by Desiderius Erasme
commenter cet article
3 juillet 2011 7 03 /07 /juillet /2011 22:46

Ne serions-nous pas trop encombrés pour accueillir la vie et la célébrer ?

 

Cher Thomas,

Il n’y avait guère de monde à la messe ce matin. L’église était à moitié vide. C’est l’étiage de l’été. Elle est étrange cette église de quartier. Au milieu des immeubles, elle semble petite. On entre, et la nef paraît immense. C’est une église modeste et moderne. Construite il y a à peine plus de 40 ans. Sans piliers, sans ogives… Claire, simple. J’aime y venir. Elle n’impose rien…

En y arrivant ce matin pour la messe dominicale, je pensais par contraste à une église parisienne où je suis entré récemment, nettement plus ancienne, assez belle au demeurant, dans son genre. J’avais eu l’impression d’entrer dans un autre monde que le nôtre. Dans un monde qui n’est plus le nôtre, ou du moins qui n’est plus celui de nos contemporains, celui des personnes que nous côtoyons chaque jour et qui n’entrent pas dans les églises. Un monde qui semble ailleurs, artificiel, factice. Bien sûr, Thomas, en écrivant cela, je ne vise pas la qualité des membres des communautés chrétiennes qui habitent ces églises. Simplement, quand j’entre dans de tels lieux, je me sens si proche de ceux qui n’y entrent pas, de ceux qui y entrant se disent immédiatement qu’ils ne sont pas chez eux, qui ne voient pas le moindre rapport entre ce qu’ils ont alors sous les yeux et la vie dans laquelle ils sont plongés tous les jours.

Certaines églises invitent à la visite. Elles sont riches de patrimoine. Vitraux, statuaire, peinture, bas-relief… Assez souvent, un effort a été fait pour aider celui qui entre à détailler ces richesses, à les admirer. On est un peu au musée. Un musée gratuit, au moins en France, car il est d’autres pays où l’on paie pour entrer. Mais il est vrai qu’il faut entretenir ces murs, ces toitures, ces verrières… Il me souvient de m’être arrêté dans une belle ville du centre-est de la France, et d’avoir ainsi pénétré dans plusieurs de ses églises, belles, majestueuses. Soignées, aussi. Ce qui m’avait surpris, c’était d’avoir eu assez vite l’envie d’en sortir, comme s’il me fallait chercher la vie ailleurs. Je ne devais pas être le seul : ces grandes nefs étaient invariablement vides, comme si rien ne vous y retenait.

Je me demande parfois si tout ce passé, tout ce patrimoine ne nous encombre pas davantage qu’il ne nous aide à accueillir ceux et celles que nous côtoyons dans le mystère du Christ. Je me demande parfois si tout ce patrimoine n’est pas un fardeau qui nous entrave.

Quelle est en effet la Bonne Nouvelle que nous devons annoncer ? C’est que la vie est donnée, qu’elle se donne en permanence, que nous pouvons l’éprouver déjà dans la plus simple de nos respirations. Qu’elle est donnée sous une étrange modalité, qui est celle de l’incertitude, et qu’ensemble, parce que le Christ est mort et ressuscité, nous pouvons, avec le secours de l’Esprit saint, apprendre à vivre dans cette incertitude sans nous entre-déchirer.

Un lecteur de ma lettre précédente me reproche mon optimisme incorrigible, me soupçonnant de ne pas voir ce qui nous menace. Peut-être suis-je optimiste. Je me fais plus souvent le reproche d’une amère lucidité qui me pousse parfois vers le désespoir. Mais ce que ce lecteur ne comprend pas, c’est qu’il me semble que la Bonne Nouvelle nous invite à discerner au cœur même de ce qui semble nous menacer, au cœur de ce qui nous déstabilise, la vie qui se donne, la vie qui est plus forte que tout ce qui voudrait l’éteindre ou la contraindre. Plutôt que de nous lamenter de ce qui disparaît, soyons attentifs à ce qui naît. Œuvrons à lui donner sa chance. Oui ce monde passe. Il ne cesse de passer. Comprenons que s’il ne passait pas, nous ne vivrions pas. Prenons garde à ne pas gaspiller nos forces à vouloir faire qu’il ne passe pas…

Nos églises, trop souvent, semblent des nefs désormais hors du fleuve, à sec de la vie. Comme ces chalutiers de la mer d’Aral qui demeurent sur le sable, sans que l’eau ne les atteigne plus.

Je parle des bâtiments, cher Thomas, mais tu comprends qu’il en va de bien plus. Nous gardons des murs… Nous nous inquiétons de gérer l’héritage, mais la vie est ailleurs. Nous avons pourtant vocation de la célébrer, de rendre grâce. C’est bien cela l’Eucharistie, une action de grâce. Mais de quoi pourrions-nous rendre grâce si ce n’est pas de la vie qui continue de se donner, de la création qui se poursuit bien au-delà de nous-mêmes. Dieu œuvre de jour comme de nuit, et à côté de lui, nous ne sommes, effectivement que des « serviteurs inutiles ». Non que nous ne fassions rien, mais tout ce qui se fait hors de nous est sans commune mesure avec ce qui dépend de nous. Mais sans doute faudrait-il que nous nous désencombrions pour pouvoir reconnaître la vie qui grandit hors de nous.

La Bonne nouvelle que nous pouvons annoncer, cela consiste à participer à la révélation de cette vie à elle-même. C’est en cela que le lecteur soupçonneux de ma lettre précédente se trompe : il n’y a rien qui puisse être sauvé en étant sur la défensive. Il n’y a qu’une seule manière d’accueillir la vie, c’est d’aimer, et pas de dénoncer. Augustin ne disait-il pas : « Aime, et fais ce que tu veux ». C’est l’amour qui nous permet ensuite, et ensemble, de chercher comme servir au mieux cette vie que nous avons reconnue. Cela peut passer par des remises en question, par des rectifications de trajectoire… Bien sûr. Mais c’est l’amour qui fait la vérité.

Toutes mes amitiés

Desiderius Erasme

Repost 0
Published by Desiderius Erasme
commenter cet article
27 juin 2011 1 27 /06 /juin /2011 20:05

Ne renversons pas l’Évangile !

 

Cher Thomas,

 

J’ai encore entendu, récemment, dans une homélie une chose qu’on entend souvent. Presque un lieu commun, que tout le monde semble prendre comme une vérité d’Évangile. C’était une brève dénonciation de la société dans laquelle nous vivons : égoïste, individualiste, hostile à l’évangile, méprisante pour l’être humain… Nous, les chrétiens, serions ceux qui pratiquent la solidarité, la charité, l’amour.

 

C’est une rengaine qui existe sous de multiples variantes. Elle nous dit que décidément ce monde est haïssable. Cela me fait bondir. M’est venu immédiatement à l’esprit que le pays dans lequel je vis, la France, consacre chaque année pour la protection sociale et la solidarité l’équivalent d’un peu moins d’un quart de toute la richesse produite annuellement dans l’Hexagone. Et je ne compte pas l’éducation… Pardonne-moi de t’infliger un chiffre : la France est la cinquième puissance économique mondiale, et son Produit intérieur brut était l’an dernier de quelque 1 900 milliards d’euros. La somme consacrée publiquement à la solidarité est donc énorme. Je ne dis pas que c’est trop, mais qu’il est difficile de dire qu’une société qui fait ce choix-là est foncièrement, et sans vergogne, individualiste. Et évidemment rien n’est comptabilisé de tous les actes de solidarité privés, amicaux, familiaux, non financiers…

 

Je ne dis pas que tout va bien dans le meilleur des mondes, mais que nous pourrions nous émerveiller, rendre grâce pour ce qui existe déjà. C’est un formidable point de départ, pour aller plus loin.

 

Ce qui me frappe, finalement, dans ce lieu commun, c’est que lorsque nous le faisons nôtre, nous inversons la parole de Jésus, au chapitre XV de l’évangile selon saint Jean : « C’est moi qui vous ai mis à part du monde, et voilà pourquoi le monde vous hait. » Nous inversons les choses, en nous mettant nous-mêmes à part (ce qui n’est pas la même chose que d’être mis à part, c'est-à-dire sanctifié, par Jésus), en regardant le monde comme si nous n’y étions pas, et en le trouvant haïssable.

 

Ne crois pas, cher Thomas, que je regarde le monde avec des lunettes roses ni que je pratique la méthode Coué en répétant inlassablement : « Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ». Simplement, il me semble que si nous voulons aider ce monde à être plus fraternel, plus juste, nous ne pouvons pas le faire sans l’aimer, sans recueillir et célébrer ce qu’il porte de vie, de bonté, de douceur, de respect, d’amour.

 

Après tout, c’est le monde que Dieu crée, le monde dans lequel il vient. Nous ne pouvons pas le changer si nous comptons sur notre seule force, sur notre seule vertu. En réalité, la seule chose que nous pouvons faire, c’est d’exalter ce que Dieu fait lui-même, partout, y compris, et peut-être surtout là où il reste caché. Jésus le dit : « Je ne fais rien de moi-même ». Comment pourrions-nous prétendre faire autrement que lui ?

 

En fait, dans cette malheureuse manière de regarder le monde, dans cette façon de prononcer sur lui une « malédiction », nous nous interdisons de faire grandir la vie et l’amour qui sont déjà là. Pire encore, nous interdisons à ceux qui les portent, qui en sont l’objet, de reconnaître le don que Dieu leur fait, puisque nous attirons l’attention, non pas sur ce don, mais sur ce qui va mal.

 

 

Pardon

 

La vérité, c’est que c’est la grâce qui permet de se reconnaître éventuellement pécheur, et non l’inverse. C’est la grâce, le don de la vie, qui nous éclaire et nous permet de voir les lieux et les moments où justement nous ne sommes pas à la hauteur du don qui nous est fait. C’est la découverte de la grandeur et de la gratuité du don dont nous sommes l’objet qui nous fait pleurer de ne pas être à la hauteur, de ne pas y être fidèle… Nous pleurons, tout en sachant que ce don est déjà plus grand que les obstacles que nous lui opposons. Nous pleurons parce que le don est par avance pardon. Nous pleurons et déjà nous savons que nous pouvons nous relever, nous réjouir.

 

Aussi, maudire le monde, comme nous le faisons si facilement, c’est faire obstacle à la grâce, c’est nier la Bonne Nouvelle, tout en croyant la proclamer. C’est exactement ce que Jésus reproche à nombre de ses interlocuteurs pharisiens, docteurs de la loi, ou grand prêtres. Et il les met en garde : si vous ne vous occupez pas bien de la vigne qui vous est confiée, elle vous sera enlevée. La vigne qui nous est confiée, c’est le monde. Si nous le maudissons, il ne faut pas nous étonner qu’il s’éloigne de nous. Le monde a soif de vie. S’il n’entend de notre part que le rejet et la malédiction, il ne pourra pas s’approcher de la source.

 

Dieu n’a pourtant pas renoncé à sauver sa création, cher Thomas, mais si nous nous en retirons, comme nous sommes en train de le faire, en la maudissant, il la sauvera sans nous… Rappelons-nous Abraham, qui intercédait pour Sodome.

 

Toute mon amitié.

 

Desiderius Erasme

 

Repost 0
Published by Desiderius Erasme
commenter cet article
22 juin 2011 3 22 /06 /juin /2011 09:04

Petite leçon abrahamique

 

Cher Thomas,

Pardonne-moi, j’ai pris du retard. Affairé à trop de choses, je n’ai pas su prendre le temps de m’asseoir pour venir te retrouver. Je ne serais pas long. Je voudrais juste te faire part cette semaine d’une réflexion que je me suis faite hier à la lecture du livre de la Genèse.

Le passage que je lisais est celui qui voit celui qui deviendra Abraham se séparer de son neveu Loth. L’auteur de la Genèse nous dit qu’Abram était très riche. Loth l’était moins, mais il possédait néanmoins aussi du gros et du petit bétail. Voilà donc deux hommes aisés, et leurs clans. Or nous apprenons que « le pays ne suffisait pas à les faire vivre, parce que leurs troupeaux étaient trop considérables pour qu’ils puissent vivre ensemble ».

Ainsi, c’est la richesse et l’abondance qui posent problème pour vivre ensemble. Cela ne ressemble-t-il pas à ce que nous connaissons aujourd’hui ? La puissance économique et technologique, le volume de notre consommation est immense, et nous peinons à vivre ensemble. La richesse est un « encombrement » et pas une facilité. Nous sommes plutôt enclins à penser le contraire et à surmonter les difficultés que nous rencontrons par des tentatives d’en avoir plus… Et les difficultés s’aggravent encore.

Que font Abram et son neveu : d’abord ils prennent acte qu’ils ne peuvent vivre ensemble sur le même territoire et ils décident de se séparer. La continuité de la vie ne passe pas par un réflexe grégaire qui rabattrait l’un sur l’autre, mais par une séparation. C’est intéressant, car nous retrouvons ici l’acte fondamental par laquelle s’accomplit la Création : Dieu crée en séparant. L’unité s’accomplit dans la séparation, dans la distinction. La vie se donne ainsi. C’est un paradoxe qu’il nous convient de méditer.

Mais il convient d’examiner comment s’accomplit cette séparation. Abram propose à son neveu de choisir de quel côté il part, de décider quelle terre il va occuper. Pourtant Abram est l’ancien, le patriarche, et il est de surcroît le plus puissant et le plus riche. En principe cela aurait suffi à lui donner le privilège du choix. Dans notre monde, c’est souvent le plus puissant, le plus riche, celui qui détient à un titre ou à un autre l’autorité qui choisit le premier. Dans le livre de la Genèse, c’est l’inverse. Abram a renoncé à ce privilège « naturel », comme s’il avait l’intuition que sa puissance et son ancienneté ne suffisaient pas ou n’étaient pas de nature à lui assurer l’avenir. Il a préféré faire confiance à… ce qui viendrait. Faire confiance à la Promesse qu’il avait entendue.

C’est là qu’intervient un autre paradoxe : à première vue, ce choix-là n’est pas gagnant. Loth ne s’embarrasse ni de préséance – il n’invite pas son oncle à choisir le premier – ni de reconnaissance. Très pragmatiquement, il choisit ce qui semble servir son intérêt propre : la terre verdoyante et fertile de la vallée du Jourdain. En perspective, il voit l’aisance, le confort, la richesse. Ce faisant, il laisse un paysage beaucoup plus aride et difficile à son oncle. Celui-ci ne discute pas. L’auteur nous apprend ensuite que derrière les apparences riantes qui séduisent Loth, la réalité humaine de la région est beaucoup plus sombre, puisque, comme le montera la suite du récit, dans la riche Sodome, l’être humain est devenu… un objet de plaisir et donc de consommation. Non plus la séparation, la distance, mais l’absorption de l’un par l’autre, la dévoration…

 

Ne pas rester immobile

C’est seulement après la séparation qu’intervient Dieu, pour réaffirmer la promesse. Sans doute était-ce nécessaire pour réconforter Abram, face… au désert. Et cette promesse est assortie d’une invitation, sinon d’un ordre : « Parcours le pays dans toute son étendue ! » C’est une manière de dire que l’avenir est à découvrir, qu’il ne faut pas rester immobile, qu’il faut aller au-delà de ce que l’on voit ici et maintenant… Non pas courir après un rêve, mais ne pas enfermer l’avenir dans la perception du présent.

Voilà bien, mon cher Thomas, ce à quoi nous sommes appelés, me semble-t-il. À renoncer à l’illusion des privilèges du pouvoir et de la richesse. À ne pas craindre les choix de l’autre, mais à explorer en profondeur les potentialités de ce qu’il nous laisse, de ce qu’il nous propose. Le passage que je lisais se termine par l’indication qu’Abram va installer son campement aux Chênes de Mambré. C’est là qu’il apprendra, bien plus tard, que sa femme Sara lui donnera le fils qu’il attend depuis si longtemps, alors même qu’elle n’a plus l’âge… La Promesse d’une descendance s’accomplit donc. Mais nous aurions tord de regarder comme rien le temps qui s’écoule jusqu’à ce moment : en réalité, pendant ce temps-là, Abram a fait l’expérience que, jour après jour, la vie lui était donnée, à lui et aux siens, alors même qu’il avait renoncé aux assurances de la richesse et du pouvoir. C’est une révolution spirituelle.

À bientôt, mon ami.

Desiderius Erasme

Repost 0
Published by Desiderius Erasme
commenter cet article
13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 00:44

De quelle épreuve parle-t-on ?

Cher Thomas,

Dans le courant de la semaine dernière, une de mes connaissances m’a informé qu’elle était gravement malade. C’est toujours un choc d’apprendre ce genre de nouvelle, mais je ne t’en aurais pas entretenu, si dans son message, elle n’avait écrit ceci : « Dieu m’envoie une épreuve sous la forme d’un cancer. »

La formule m’a choqué. Dieu nous envoie-t-il le cancer, ou la grippe, ou un accident de circulation ? J’ai bien du mal à me le représenter ainsi. Je ne le connais guère – en tout cas pas comme je te connais – mais je m’efforce de chasser de mon esprit toute idée d’un Dieu qui ne serait pas fondamentalement bon. « Nul n’est bon que Dieu seul », dit Jésus. Comment un être qui est la bonté par excellence pourrait-il « envoyer un cancer » ? Je regimbe à cette idée.

J’ai donc commencé par laisser de côté le contenu problématique même de cette proposition pour me dire que cette personne avait employé ce moyen pour m’interpeller. Dire une chose pareille, n’est-ce pas traduire d’abord la perception d’un enjeu vital et métaphysique ? Sans vouloir trahir son intimité, je me permets de préciser qu’elle n’est pas, à ce que je sais d’elle, pratiquante. Peut-être même ne se dirait-elle pas chrétienne ou croyante. Et nous n’avons guère parlé ensemble de Dieu jusqu’à présent, mais plutôt de questions d’actualité ou de travail. M’adresser un tel message, n’est-ce donc pas demander que nos échanges se situent à un autre niveau ? N’est-ce pas une forme d’appel sinon au secours du moins à du plus essentiel, en même temps que le signe d’une confiance qui me convie vers l’intime de sa conscience ?

Ayant réalisé cela, et m’étant dit qu’il convenait de prendre cet appel au sérieux, je suis revenu vers le contenu même du message : « Dieu m’envoie une épreuve sous la forme d’un cancer. » Ne me devais-je pas de l’écouter avant de le juger ? N’y avait-il pas là une part de vérité qu’il me fallait rejoindre ?

 

Sur les bons et les méchants

Je suis donc revenu vers le peu que je sais de Dieu. Vers le Dieu que nous fait contempler le récit de la création dans le livre de la Genèse. Ce monde dans lequel nous vivons est en quelque sorte né de Dieu, créé par lui. Rien de ce monde n’échappe à son acte créateur. Voilà ce que nous dit l’auteur de la Genèse. N’est-il pas le Dieu qui fait pleuvoir sur les bons et les méchants… Le Dieu qui patiente avant d’arracher l’ivraie, avant de couper l’arbre stérile, qui ne condamne pas la femme adultère, etc. N’est-il pas le Dieu qui « fit Leviathan pour [s]’en rire » ? Le Dieu qui répond finalement à Job en lui montrant en quoi Il excède tout ce que Job peut penser et comprendre, tout en refusant de donner raison à ceux qui voudraient expliquer l’épreuve inexplicable que traverse Job en l’accusant d’avoir péché ?

Si Dieu est, comme l’exprime le philosophe Michel Henri, dans son magistral livre sur l’Incarnation, la donation même de la Vie en toute chose, alors sans doute sa donation est-elle présente jusque dans le cancer et jusque dans l’épreuve. Après tout, ne se donne-t-il pas mystérieusement à son Fils dans la coupe amère de la Croix ?

Mais alors, sans doute faut-il changer notre regard sur ce qui nous semble d’emblée un mal, pour apprendre à y discerner, derrière l’apparence problématique, la donation toujours là, permanente autant que paradoxale, de la vie. Loin de moi de vouloir dire, par exemple, que le cancer est un bien en soi, pas plus qu’il n’est une sanction, ou une punition… Il me semble cher Thomas qu’il est au fond, seulement, une circonstance singulière, au cœur de laquelle nous pouvons, peut-être, apprendre à être attentifs, particulièrement, à la vie qui se donne à chacun de nous, en même temps à nous collectivement. Il devient une circonstance à vivre, pour y expérimenter l’œuvre créatrice et nous y associer. 

 

Révélation

Ainsi l’épreuve peut-elle être entendue autrement que comme un examen, une mise au défi, une vérification. Je l’entends pour ma part, mon cher Thomas, comme on parle d’une « épreuve d’artiste », un tirage d’un graveur ou d’un photographe, c'est-à-dire ce moment où se révèle ce qui restait encore invisible. Dieu, en effet, ne nous mets pas à l’épreuve pour voir si nous sommes capables de tenir, de résister. De cela, il n’a rien à apprendre, puisqu’il nous connaît comme lui-même, s’il est bien celui qui nous a faits. Ce serait un jeu gratuit, inutile, stérile et même pervers. Son but n’est pas de faire le tri entre les « produits réussis de son atelier » et les « ratés » Si tel était le cas, ce serait simplement le signe qu’il est un piètre créateur. En vérité, si Dieu est Dieu, il ne rate rien ! C’est donc d’une autre épreuve qu’il s’agit. De laquelle, à ton avis ?

Il m’a fallu un certain temps pour donner ma propre réponse à cette question. Pour ma part je n’en vois qu’une qui résiste aux objections. Une seule honore, à mon humble avis, la Bonté essentielle de Dieu : l’unique épreuve dont il peut être question, la seule qu’il puisse nous envoyer, c’est de nous proposer de faire l’épreuve de son amour, c’est-à-dire d’en avoir la révélation. Le cancer, l’accident, ou quelque circonstance que ce soit, ne sont pas l’amour de Dieu en lui-même, mais l’occasion de le découvrir.

Certes, Thomas, tu peux penser que Dieu pourrait choisir des circonstances plus agréables, plus faciles, moins pénibles que celle de la maladie, pour nous faire connaître son amour. Mais s’il ne s’agit que de circonstances qui sont, en quelque sorte, aléatoires, ne devons-nous pas plutôt porter le regard sur le fait que dans ces circonstances, l’amour ne déserte pas ces moments plus âpres de la vie, de la réalité, mais qu’il entend peut-être même s’y rendre plus présent.

C’est là que nous sommes convoqués, face à celles et ceux qui traversent des circonstances douloureuses : ne nous revient-il pas d’être pour eux les mains, le regard, le cœur de Dieu, pour leur témoigner cet amour qu’il veut leur donner ? Si je reprends l’image de l’épreuve du graveur, ne sommes-nous pas invités à être l’encre qui va donner corps à l’image présente, mais encore invisible ?

Puissions-nous cher Thomas, ne pas faire défaut à ceux qui nous convoquent ainsi, afin que « l’épreuve » que Dieu leur envoie soit lisible, et qu’ils s’y reconnaissent aimés… Il ne s’agit pas, bien sûr de les convertir, ni de leur asséner l’évangile ou quelque sermon, mais de leur témoigner la discrète tendresse de celui qui est source de toute vie. Il n’est peut-être même pas la peine de parler de Dieu. Ce n’est pas en effet le nom qui importe, mais l’amour…

Bonne semaine

Ton ami, Desiderius Erasme.

Repost 0
Published by Desiderius Erasme
commenter cet article
5 juin 2011 7 05 /06 /juin /2011 22:47

Que savons-nous de Dieu,

Cher Thomas,

Je vais te faire un aveu : plus les années passent, plus je m’interroge sur ce que je connais de Dieu, sur l’image que je m’en fais. Il me semble qu’il m’apparaît toujours plus insaisissable, et qu’il me faut reconnaître que ce que je pensais avoir compris n’est pas assez vaste pour rendre compte de ce qu’il est.

Jésus l’a dit à ses disciples : « Dieu, nul ne l’a jamais vu ». Mais il ajoute : « le Fils, lui, l’a fait connaître. » De même qu’il dit : « Qui me voit, voit le Père… »

Quelle est cette connaissance à laquelle Jésus donne accès ? Ou, pour poser la question autrement, quel est ce Père dont Jésus dit qu’il entend et dit la Parole ?

Je ne sais pas, cher Thomas, si j’aurai un jour les réponses à ces questions. Il me semble que plus j’avance, plus se défont les réponses que j’ai construites, celles que je peux « organiser » avec mon intelligence, et sans doute faut-il qu’il en soit ainsi pour accéder à une perception plus juste. Il me semble qu’il nous faut toujours apprendre à ne pas enfermer Dieu dans l’idée que nous avons de lui. Il me semble qu’il nous faut apprendre à nous laisser surprendre.

Et peut-être tout simplement apprendre à l’accueillir, tel qu’il se donne.

Un ami m’a invité à lire le livre du philosophe Michel Henri, Incarnation. C’est un livre difficile, et je ne suis pas sûr de tout comprendre. Pourtant, il dit une chose simple, que nous oublions souvent : nous ne sommes pas à l’origine de notre vie. Et plus encore, c’est la vie qui se donne à nous. C’est la vie qui se révèle, en premier, et qui nous permet de nous découvrir vivant, et de découvrir la vie dans la personne de l’autre, dans ses déploiements divers à travers l’univers.

« Avant qu’Abraham fut, je suis »

Nous courrons après bien des choses, nous poursuivons des buts qui nous semblent bons, utiles, désirables, nous pouvons défendre des causes, des points de vue, des idées, etc. En tout cela, et dans nos relations, nous engageons notre personne, nos forces physiques et spirituelles… Mais n’oublions pas qu’en tout cela, d’une manière ou d’une autre, la vie nous précède, qu’elle se livre à nous, qu’elle attend notre réponse, et que par conséquent, d’une certaine façon, elle se met en état de dépendre de nous, tout en continuant à se donner.

En pensant et en écrivant cela, chez Thomas, il me semble qu’il se dit tout d’un coup quelque chose de Dieu, quelque chose qui reste toujours plus grand et qui précède toujours que ce qui est dit. Alors, sans doute approchons-nous cette parole de Jésus qui dit « Avant qu’Abraham fut, je suis », ou de ce que Jean-Baptiste affirme : « Après moi vient un homme qui m’a devancé, parce qu’avant moi il était. » Si Jésus dit vrai lorsqu’il affirme : « Je suis le chemin, la vérité, et la vie », il dit qu’il est cette vie qui se livre en créant le monde, en donnant naissance à l’homme, à tout homme…

Alors, peut-être, oui, si nous voyons Jésus ainsi, nous voyons celui qu’il appelle le Père, qui est en lui la vie, dans son mouvement même, dans sa donation même, dans son apparaître même.

Ainsi, je comprends, cher Thomas, que Dieu est présent en nous, puisqu’il est tout simplement la vie qui nous anime, dans sa plénitude, dans son éternité, dans son insaisissabilité… Et je comprends aussi, qu’il m’est toujours impossible de l’appréhender, de le comprendre, de le réduire à mes représentations, puisqu’il en est la toute première source, la toute première origine.

Inconfort

Je n’ai, nous n’avons, mon cher Thomas, qu’une chose à faire, nous livrer au mouvement de la vie, comme elle se donne, en reconnaissant humblement qu’elle nous échappe, et que cela peut nous angoisser, parce que c’est inconfortable – n’est-ce pas ce que fait entrevoir Jésus lorsqu’il dit que le Fils de l’homme n’a pas ou reposer la tête ? En fait, c’est d’autant plus inconfortable que nous avons le plus souvent appris qu’il nous faut maîtriser les situations, être fort, comprendre… Je ne dis pas que tout cela n’a pas d’importance, bien au contraire, mais cela devrait toujours être second, comme autant de moyen de mettre en œuvre cette vie qui se livre à nous, et qu’il nous faut d’abord recevoir le plus largement possible. Or nous utilisons souvent notre force, notre intelligence, notre puissance, d’abord pour la canaliser, la réduire à ce que nous savons ou même à ce que nous croyons savoir…

Voilà pourquoi, cher Thomas, la foi s’accompagne du doute. Non pas d’un doute qui la nie – ce n’est plus un doute, dans ce cas, mais une prise de pouvoir – mais d’un doute qui sans cesse lui fait de la place, un doute qui nous dénude, pour nous inviter à la nudité de la foi.

Ce doute-là, cher Thomas, me paraît la condition première pour accueillir l’autre. C’est un doute qui porte bien plus, au fond sur nous-mêmes que sur Dieu. Un doute qui déconstruit les représentations que nous nous faisons de Dieu, ces représentations qui tendent toutes à le réduire à une idole, dès que nous l’y enfermons. Un doute qui porte au fond moins sur Dieu que sur nous-mêmes, en mettant en question notre manière de nous rassurer avec des définitions, des certitudes, des catéchismes divers, Un doute qui nous fait petit devant la vie qui vient à nous, en la présence de l’autre, de toute autre.

Alors cher Thomas, peut-être pouvons-nous dire que ce doute-là est la condition de la foi.

Je te laisse méditer cela et te souhaite une bonne semaine.

Ton ami,

Desiderius.

PS. Facebook, qui n’aime pas les pseudos a désactivé mon compte. Alors, je compte sur nos amis pour faire circuler cette lettre auprès de leurs amis qui pourraient être intéressés.

Repost 0
Published by Desiderius Erasme
commenter cet article
30 mai 2011 1 30 /05 /mai /2011 06:35

Le salut est entre nos mains

Cher Thomas,

Lire la Bible ou même simplement les Évangiles est une expérience étonnante. Voilà des textes que nous avons lus ou entendus maintes fois, et pourtant, il arrive parfois que soudain ils nous surprennent et nous révèlent un sens que nous n’avions jamais envisagé. C’est ce qui m’est arrivé hier, en lisant avec quelques amis l’évangile de Jean.

On pourrait écrire des livres entiers à propos de cet évangile, tant ses richesses sont inépuisables. Mais rassure-toi, je serai bref. Je ne vais retenir que trois versets, ceux qui précèdent l’entretien avec Thomas.

La scène se passe « le soir du premier jour de la semaine », le jour de la découverte du tombeau vide. C’est, selon Jean, la première apparition aux disciples réunis dans une maison, portes verrouillées, par crainte des Juifs. Jésus « vient et se tient au milieu d’eux ». Sa première parole : « La paix soit avec vous. » Shalom… Une simple salutation. Les disciples se réjouissent de retrouver celui qui leur avait été enlevé. Il reprend : « Shalom… Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie… » Puis il souffle sur eux. Comme le Créateur a insufflé la vie à Adam qu’il venait de modeler avec le limon de la terre, comme le raconte le second récit de la Création, dans le livre de la Genèse. Et il leur dit « Recevez l’Esprit Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. »

Vois-tu cher Thomas, j’avais toujours entendu et lu cette dernière parole, comme une manière de faire des disciples des juges, qui pouvaient décider dans certains cas de « retenir les péchés ». C'est-à-dire de condamner…

Mais dans ce même évangile, Jésus dit aussi explicitement qu’il n’est pas venu juger le monde, mais le sauver. Et c’est même, avant la scène qui nous occupe, ce qu’il vient de faire en donnant sa vie sur la croix. Tant et si bien qu’il nous faut entendre ce passage différemment. « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie… » C’est donc pour la même mission, pour prolonger ce que Jésus a accompli. Nous voilà donc envoyés non pas pour juger le monde, mais pour lui manifester qu’il est sauvé. Et sans doute devons-nous à notre tour donner notre vie pour cela, si nous sommes les disciples de Jésus l’envoyé du Père – c’est ce que signifie le mot Christ.

Mais alors, cette parole sur « remettre » et « retenir » les péchés sonne tout autrement. Manifester au monde le salut donné en Jésus, c’est bien « remettre les péchés », de sorte que les hommes auxquels nous sommes envoyés soient libérés de tout ce qui les empêche de goûter la plénitude de la vie qui leur est donnée par le Père. Au fond, il n’y a que cela à faire, à charge pour nous de découvrir comment nous y prendre. Avec le soutien de l’Esprit, ce n’est pas impossible.

Du veilleur au libérateur

S’il n’y a que cela à faire, alors la seconde expression, « retenir les péchés », sonne tout autrement. Elle ne sonne pas comme un pouvoir que nous aurions, mais comme un manque qui pourrait être le nôtre, comme une défaillance dans l’accomplissement de cette mission libératrice. C’est ainsi que j’ai entendu ce texte : « Si vous ne libérez pas les hommes de ce qui les entrave, ils ne connaîtront pas la liberté ». Jésus ne nous offre pas un pouvoir sur l’homme, mais nous confie une responsabilité immense, et si nous nous y dérobons, le salut de Dieu ne sera pas donné aux hommes. Le salut est… entre nos mains !

La Bible rapporte qu’à maintes reprises Dieu demande à son prophète d’être un veilleur qui met en garde le peuple lorsqu’il s’écarte de la loi. Jésus va plus loin : il institue ses disciples en libérateur et il leur confie d’une certaine façon toute sa mission. C’est de nous, si nous sommes les disciples de Jésus, que dépend désormais que le salut soit donné.

La tâche est impressionnante, ne trouves-tu pas ? Et nous devons craindre de passer à côté. Nous devons craindre de ne pas assez aimer ceux que nous côtoyons, ceux que nous rencontrons, ceux vers lesquels nous sommes envoyés, puisqu’il nous incombe de faire en sorte qu’ils aient la vie en plénitude, ou pour reprendre l’expression de Jésus, que leur « joie soit parfaite ».

Quel renversement de perspective ! Ce n’est pas ainsi que le plus souvent, nous agissons. Ce n’est pas ainsi qu’en général le monde marche, et c’est sans doute pour cela que Jésus dit à ses disciples « vous êtes dans le monde, mais vous n’êtes pas du monde ! ».

Ayons l’humilité, cher Thomas, de reconnaître que nous ne sommes pas des juges, mais que nous sommes invités à être des « aimants », au sens de ceux qui aiment, qui manifestent l’amour dont ils ont été l’objet et les témoins, pour que d’autres puissent à leur tour entrer dans la joie de l’amour.

Bonne semaine, mon ami.

Desiderius Erasme

Repost 0
Published by Desiderius Erasme
commenter cet article

Présentation

  • : Le blog de Desiderius Erasme
  • Le blog de Desiderius Erasme
  • : Lire la Bible sans mourir idiot, intégriste ou ayatollah de la laïcité. Avec de l'humour, de l'esprit, de la curiosité, et sans préjugés...
  • Contact

Profil

  • Desiderius Erasme
  • La liberté de l'Evangile est la plus belle chose que l'on puisse partager. Elle est à la fois critique et aimante, source de joie et soutien dans l'épreuve. Elle invite à toujours plus d'humanité...
  • La liberté de l'Evangile est la plus belle chose que l'on puisse partager. Elle est à la fois critique et aimante, source de joie et soutien dans l'épreuve. Elle invite à toujours plus d'humanité...

Liens