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22 mai 2011 7 22 /05 /mai /2011 22:46

Le mouvement de la vie, et l’épreuve de la foi

 

Cher Thomas,

 J’assistais hier à un mariage dans la belle église abbatiale de Saint Riquier, dans la Somme. Les jeunes mariés étaient entourés de leurs amis, une bande joyeuse et sympathique. En les regardant, tandis que la cérémonie se déroulait dans une lumière magnifique prodiguée par les immenses baies que ménage le gothique flamboyant, je me disais que j’avais devant moi à la fois l’histoire et l’avenir. L’histoire dont témoignait l’édifice, nous rappelant que d’autres nous ont précédés et que ce qu’ils ont fait et porté était considérable – au sens étymologique du terme : cela mérite notre considération. L’avenir qu’incarnaient ces jeunes gens et jeunes filles, signe que la vie est toujours à l’œuvre, toujours en cours de renouvellement, toujours en marche, alors qu’on nous répète si souvent que c’était mieux hier, que demain s’annonce catastrophique, etc. Demain, c’est eux. Demain leur appartient, si nous ne les en privons pas sous l’effet de nos peurs ou de nos égoïsmes. Mais même si nous devions leur léguer des dettes et des ruines, la vie est entre leurs mains, autant sinon plus que dans les nôtres. C’est réjouissant.

Non cher Thomas, je ne fais pas de jeunisme. Je ne dis pas qu’ils sont merveilleux par essence. Je constate simplement que la vie continue à pousser, qu’elle continue à se donner, et que lorsque nous considérons l’avenir avec inquiétude, nous devrions nous en rappeler. Il y a là un mouvement qui nous dépasse et qui dépasse largement la maîtrise que nous prétendons avoir du monde, avec toute la puissance technique qui est la nôtre. La vie se donne généreusement, la création se poursuit, même si nous sommes menacés par le réchauffement climatique et tant d’autres choses, même si nous rencontrons tant de difficultés. La vie elle n’a pas encore renoncé à se donner, à s’auto-engendrer… C’est sans doute l’un des traits de la magnanimité de Dieu, de son amour, de sa puissance créatrice, qui passe cependant par le fait que nous sommes nous-mêmes ceux par qui cette vie se donne – que ce soit sous le visage des enfants, ou sous toute autre forme de création de l’esprit, de la sensibilité, ou sous toute espèce de partage et de don…

Un mariage était donc célébré et c’est à cette occasion-là que ces jeunes étaient rassemblés.

« Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » C’est cette parole de Jésus, dans l’évangile de Jean, prononcée juste avant la Passion, qu’avaient choisi de faire résonner ceux qui se mariaient.

Cette parole, d’un côté, ce rassemblement, de l’autre, signifiaient la double dimension de ce qui était célébré.

« Une aide contre… »

En se donnant mutuellement le sacrement de mariage, que font un homme et une femme ? Ils signifient tout d’abord, me semble-t-il, qu’ils s’inscrivent dans l’acte même du Créateur qui fait naître le monde en opérant un acte de séparation, en inscrivant de la différence, et même d’une certaine manière de l’adversité. La femme, nous dit le second récit de la création, est créée, parce qu’ « il n’est pas bon que l’homme soit seul ». Le premier récit est scandé par l’affirmation qu’Elohim « vit que cela était bon ». Dans le second récit, la condition pour que cela soit « bon », c’est que l’homme soit accompagné d’une « aide contre lui ». Le soutien se joue dans l’opposition, dans la confrontation, pas dans la soumission ni dans la confusion… Se marier, c’est consentir à cette dynamique confrontative, parce que c’est elle qui est porteuse de vie, sous toutes les formes que prend la vie.

Nous sommes donc bien au-delà d’une institution sociale et normative, régulatrice et harmonieuse, comme on en parle souvent. Telle est, très brièvement résumée l’intuition biblique, qui s’affirme dans le « Croissez et multipliez ! » et dont la jeunesse que j’avais sous les yeux est un fruit manifeste. Voilà sans doute ce qui « ne doit pas être désuni », ce qui est indissoluble : le fait que la vie naît d’une confrontation, d’un face-à-face qui n’annule pas la différence, mais au contraire l’assume. Avant d’être le sacrement de la famille, le mariage est le sacrement de la vie qui grandit ainsi… Je ne sais pas si c’est ce que l’on a fait découvrir aux jeunes gens qui se mariaient ce samedi, lors de leur « préparation au mariage », mais il me semble que cela mériterait que cela le soit évoqué plus souvent, même si c’est dérangeant, car ça l’est…

Mais, comme la parole de l’évangile le souligne, en « régime chrétien », l’intuition biblique s’éclaire d’une lumière particulière, qui est celle de la passion et de la résurrection du Christ. Le livre de la Genèse, en effet, n’insiste guère sur le mariage comme un don de soi. L’union de l’homme et de la femme est simplement présentée comme le mouvement ordinaire de la vie : l’homme quitte son père et sa mère et s’attache à sa femme, et ils deviennent une seule chair. C’est le mouvement de la création, dans lequel chacun s’inscrit ou est pris, avec plus ou moins de « réussite ». C’est le mouvement que chacun est invité à incarner, à assumer. Auquel chacun est appelé à consentir.

Une expérience de foi

Mais après la venue du Christ, après la mort et la résurrection de Jésus, après le baptême qui fait du chrétien non pas seulement celui qui adopte les « valeurs évangéliques », mais quelqu’un qui consent à être conformé au Christ lui-même, pour être présence du Christ hic et nunc, alors le mariage – qui devient un sacrement –, s’éclaire d’une lumière particulière, qui est effectivement celle du don de soi à l’autre. Il s’agit de bien plus que d’une règle morale, qui consisterait à renoncer à aller chercher ailleurs le plaisir des corps… Il s’agit d’être le signe de l’amour même de Jésus qui livre sa vie totalement.

Rien, en vérité, n’est plus difficile que de vivre durablement ensemble. Cette confrontation durable à un même autre est une épreuve. Ce qui est proposé en régime chrétien, dans le sacrement de mariage, c’est de faire de cette épreuve le lieu privilégié de l’expérience de la foi, qui nous dit que c’est au moment où le don de la vie atteint le moment où la vie nous échappe que nous faisons l’expérience que cette vie est plus forte que la mort. Ce qui nous est proposé, dans le sacrement de mariage, c’est de faire cette traversée-là, pour manifester, non par un discours, mais par le témoignage de la vie, que la vie est donnée jusque et au-delà de cette épreuve.

À ce point, lorsque l’épreuve est là, sous une forme ou sous une autre, nul ne peut oser dicter à quiconque ce qu’il devrait faire, et tous les petits sermons qui prêchent, de l’extérieur, la vertu sonnent comme des jugements insupportables, nuls et non avenus… Nous touchons là un mystère qui est celui de la liberté de chacun. Un mystère qui est celui de toute vocation.

L’Église, me semble-t-il, mon cher Thomas, aurait intérêt à méditer davantage sur cette dimension proprement christique du mariage, pour aider ceux qui ont l’intention de s’engager sur cette voie à s’y préparer, non pas tant intellectuellement que spirituellement.

Ces quelques lignes, mon ami, sont certes insuffisantes pour jeter les bases de toute une théologie du mariage. Mais nous devrions nous demander si la manière dont l’Église en parle aujourd’hui permet à ceux qui s’engagent sur cette voie de bien comprendre de quoi il retourne. Au regard de la fragilité des couples, on peut en douter.

À la semaine prochaine, mon ami.

Desiderius Erasme

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16 mai 2011 1 16 /05 /mai /2011 13:20

L’amour est délivrance

Mon cher Thomas,

Contrairement à nos habitudes, je n’ai pas pu t’écrire hier. J’étais retenu dans l’après-midi par une manifestation culturelle, poétique et musicale, sino-tibétaine, à laquelle participait une femme tout à fait remarquable, une moniale tibétaine, Gyaltsen Drölkar[1], qui a passé douze ans dans les prisons chinoises. Et ce matin je suis allé l’écouter lors d’une conférence de presse.

Si tu as l’occasion de lire son livre dans lequel elle raconte son parcours et celui de ses compagnes de prison, tu découvriras la simplicité et la justesse de son engagement, et l’absence totale de ressentiment et de haine pour ceux qui l’ont martyrisée.

Pourquoi te parler d’elle ? Pour une chose qu’elle disait ce matin. Il lui a été demandé si elle était toujours moniale, alors qu’elle ne vit plus au Tibet, mais en Belgique, hors de toute communauté religieuse. Elle a répondu qu’elle n’avait pas abandonné ses vœux, qu’elle avait prononcés au sein du monastère de Garu, même si elle vit aujourd’hui dans la société civile, et ne porte pas l’habit monastique. En entrant au monastère, disait-elle, elle avait choisi de prier pour le monde, pour tous les êtres vivants, et en particulier pour ceux qui souffrent. Même si elle ne dispose plus du cadre structuré du monastère, elle reste fidèle à sa vocation. « Je dois m’adapter », dit-elle. Mais elle ne voit pas d’incompatibilité entre cette vocation et la société sécularisée dans laquelle elle se trouve désormais.

Ce qui est frappant chez cette femme, née dans une famille d’éleveurs nomades, qui n’avait pas appris à lire ni à écrire, c’est cette tranquillité, cette assurance intérieure que l’axe central de sa vie, de quoi tout découle, c’est de vivre du message d’amour du bouddha – que porte aujourd’hui le dalaï-lama. Tout est ordonné à cela. « Je n’ai aucun regret », dit-elle, tout en reconnaissant que sa vie n’est pas celle qu’elle avait imaginée en entrant au monastère, qu’elle peut sembler moins « spirituelle ». Mais ce qui transpire d’elle, ce qui s’exprime dans ses mots comme dans son regard, c’est la vérité d’une attitude, la vérité de la parole qu’elle porte.

« Ni la mort ni la vie... »

Serai-je en train de faire l’apologie du bouddhisme en écrivant cela ? Te proposerai-je, cher Thomas de prendre la voie tibétaine ?

En réalité, en écoutant Gyaltsen Drölkar expliquer que ni l’arrestation, ni la prison, ni aujourd’hui l’exil et le déracinement culturel n’avaient amoindri le mouvement intérieur qui l’habite depuis son adolescence, il me semblait entendre l’apôtre Paul : « Qui nous séparera de l’amour du Christ ? La détresse, l’angoisse, la persécution, la faim, le dénuement, le danger, le glaive ? selon qu’il est écrit : “À cause de toi nous sommes mis à mort tout le long du jour, nous avons été considérés comme des bêtes de boucherie”. En tout cela nous sommes plus que vainqueurs par celui qui nous a aimés. Oui j’en ai l’assurance : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les dominations, ni le présent ni l’avenir, ni les puissances, ni les forces des hauteurs ni celle des profondeurs, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur. »

Cette étonnante assurance ne conduit pas à mépriser le monde, à le fuir, mais au contraire à l’aimer davantage. L’après-midi sino-tibétaine dont je te parlais au début de ma lettre en fut une belle illustration. Je ne sais si tu t’en rends compte, mais c’était une rencontre improbable : réunir à la fois ceux qui sont du côté des « occupants » et ceux qui se sentent « occupés », ce n’est pas si simple. Ce qui frappait, hier, c’était la bienveillance mutuelle, et la volonté de chercher en profondeur ce qui humanisait.

Je te disais la semaine dernière que ce n’était pas l’accusation qui délivre, mais l’amour. J’en avais hier sous les yeux la démonstration. Ainsi, l’amour de l’ennemi auquel nous invite le Christ, l’amour de l’autre, précisément en ce point où il nous dérange et peut-être même nous blesse ou nous nuit, n’est pas simplement une posture généreuse ou de sublimation, encore moins une attitude surplombante. C’est tout simplement une disposition de délivrance, comme une femme qui accouche « délivre » son enfant. L’amour n’a de sens que parce qu’il est tout entier orienté vers la vie, sous-tendu par elle. Aimer, c’est infiniment plus que « faire plaisir », infiniment plus même que « faire du bien », c’est croire en l’œuvre de la vie en l’autre et se mettre au service de cette œuvre-là.

Voilà ce qu’a choisi Gyaltsen Drölkar, très humblement, très modestement, très discrètement. N’y reconnais-tu pas le choix de l’immense « petite Thérèse », qui disait : « Moi, je veux tout, je veux être l’amour ! » ?

J’aime que ce soit aujourd’hui une étrangère qui nous enseigne cette voie que Jésus nous a proposée, en nous donnant son « commandement nouveaux » : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé. »

« Chipotages »

Mais encore faut-il que nous en portions le témoignage. À chacun de voir, certes, comment s’y prendre, comment s’y rendre disponible. Cependant, je t’avoue que je reste perplexe devant cette propension que nous avons d’attendre que les conditions soient réunies pour nous y mettre. D’attendre, par exemple, que notre Église soit sainte. Pour les uns, ce serait qu’elle revienne à leur chère « tradition », pour d’autre, ce serait qu’elle se réforme enfin – je te laisse inventorier toutes les réformes nécessaires. Pendant ce temps-là, des hommes et des femmes attendent que nous nous tournions vers eux pour les écouter, pour les soutenir, pour travailler avec eux pour construire un monde plus ouvert, plus juste… Et nous en restons à nos « chipotages » ! Le « monde » nous attend de moins en moins parce qu’il lui semble que nous ne nous intéressons pas à lui, et il a d’autant moins de raison d’accorder du crédit à nos confessions de foi qu’elles lui semblent, en raison de notre absence, de la priorité que nous accordons à notre « boutique », hors sujet – c’est-à-dire qu’il ne voit pas en quoi elles prennent corps dans le réel dans lequel il évolue.

Il est temps que nous revenions vers ce monde, non pour lui dire ce qu’il doit faire, comment les choses devraient être, mais pour participer à la délivrance de la vie dont il est riche. Pour nous mettre au service de cette vie qui ne cesse de venir au jour, qui ne cesse de vouloir naître. Plutôt que de nous inquiéter de ce qui « menace », soyons ceux qui écoutent ce qui veut vivre, et croyons que la vie qui naîtra sera pour nous source de joie. Qu’y a-t-il à espérer de plus ?

Amitiés.

Desiderius Erasme



[1] Gyalsten Drölkar, L’insoumise de Lhassa, coll. « Les moutons noirs », François Bourin Editeur, 2011.

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8 mai 2011 7 08 /05 /mai /2011 21:54

Les pièges de l’indignation

Cher Thomas,

Je vais te paraître futile ce soir, mais je vais commencer par m’intéresser au football. Depuis la fin du mois d’avril, on ne parle que de cela : des propos racistes qu’auraient tenus Laurent Blanc et quelques autres. Pourquoi t’en entretenir ? Parce qu’il me semble que l’on voit revenir ici, dans le monde le plus laïc et séculier qui soit, une vieille tentation que nous chrétiens connaissons bien : celle de l’Inquisition. L’Inquisition est née quand s’est imposée dans l’Église l’idée que l’on pouvait assurer la pureté du peuple chrétien par une sorte de police de la pensée, des convictions et des mœurs, qui ferait la chasse aux déviants. Et finalement, ce sont les « policiers » et leurs commanditaires qui se sont rendus responsables d’horreurs que la mémoire collective reproche encore aujourd’hui à l’Église. Pire, ils ont fait des émules, puisque par la suite, les révolutions françaises et russes ont fait leur le même genre de pratique, pour des résultats tout aussi désastreux. Ceux qui veulent se prendre pour des anges – qui plus est vengeurs – ne tardent pas à verser dans la bestialité !

Aujourd’hui, l’idée fait florès d’un monde transparent, mais dans ce monde, chacun est un coupable en puissance. Le soupçon se généralise, de même que la dénonciation. Le grand succès de librairie du petit Indignez-vous ! participe du même courant. Chacun est invité à s’instaurer en juge. Et chacun se félicite en se voyant prendre la pose de la belle âme et du justicier… Le mouvement est général, puisqu’on le trouve aussi bien chez dans le monde le plus profane, que parmi les chrétiens, au moins parmi les catholiques. Les vocations de censeurs et de gardiens de la pureté idéologique ou théologique se dressent en foule.

« Ne jugez pas ! »

Quelle époque ! Nous pourrions, cher Thomas, inviter tous ces pourfendeurs du mal, tous ces sourcilleux, tous ces gardiens du Temple, à ouvrir l’évangile de Jean pour qu’ils y lisent ceci : « Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé » (Jn 3, 17). Plus loin Jésus dit : « Je ne juge personne » (Jn 8, 15), et juste après son entrée triomphale à Jérusalem il met les points sur les i : « Je ne suis pas venu juger le monde, je suis venu sauver le monde » (Jn 12, 47). Et dans les évangiles de Matthieu et Luc, on trouve dans la bouche de Jésus ce commandement : « Ne jugez pas ! »

L’œuvre du Christ, et par conséquent la nôtre – dans la mesure où nous sommes membres du corps du Christ et que nous ne vidons pas ces mots de leur sens – c’est de réconcilier le monde avec lui-même et avec Dieu. Cela passe évidemment par d’autres moyens que l’Inquisition, le soupçon, l’accusation et l’indignation. La réconciliation qu’opère Jésus passe, nous le savons, par la croix. Jésus est celui qui consent à souffrir de l’autre, de son imperfection, de ses peurs, de ses fantasmes, sans chercher à le « réduire à la raison ». Il est celui qui consent à aimer au point de ne plus rien pouvoir faire contre l’autre, au point de n’avoir plus rien à offrir d’autre que sa propre vie…

Il nous révèle un visage de Dieu à rebours de celui que les hommes imaginent le plus souvent, à rebours d’une toute puissance qui imposerait son ordre à toutes ses créatures. En réalité, l’amour de Dieu, dès l’origine ne juge pas mais ouvre à la liberté. C’est par amour qu’il nous confie le monde. Pour nous permettre d’expérimenter nous-mêmes la capacité créatrice qui traduit que nous sommes à son image et à sa ressemblance. Pour nous permettre d’expérimenter, plus encore – et en même temps c’est la même chose – que nous sommes nous-mêmes capables d’aimer, comme lui-même aime…

Dieu ne juge pas, il souffre de ce que nous n’atteignons pas la plénitude de l’amour ; il souffre de ce que manquant d’amour, nous nous faisons souffrir les uns les autres… Il souffre de ce que ces blessures que nous nous infligeons nous marquent durablement, qu’elles laissent des traces de générations en génération… Et il sait qu’un long travail de réparation est nécessaire pour que s’apaisent en nous les peurs, les méfiances, les désirs de revanche ou de vengeance…

Il nous demande, à nous qui avons choisi de suivre son fils, de nous engager nous-mêmes dans cette œuvre de réparation, de réconciliation. « Donnez-leur vous-mêmes à manger », disait Jésus à ses disciples. Ce n’était pas une mise à l’épreuve, encore moins une humiliation, mais une invitation à s’engager. Y répondrons-nous, Thomas ? Si nous ne le faisons pas, nous ne verrons pas le Christ multiplier les pains et venir au secours de notre faiblesse. Si nous ne le faisons pas, le don du Christ ne parviendra pas à ses destinataires, car il lui manquera nos bras…

Il me semble, vois-tu, que rien n’est plus urgent dans ce monde où – comme le disait déjà Jésus sur les chemins de Galilée, de Judée et de Samarie – le Royaume des cieux est pris d’assaut par les violents. Oui, tous aspirent à un monde de paix et d’abondance, mais la plupart – y compris nous-mêmes – sont dans la hâte, ils ne veulent plus attendre et pensent avoir les moyens efficaces de le faire advenir : ils pestent, protestent, s’indignent, accusent, condamnent, contraignent aussi… convaincus qu’ils travaillent à la bonne cause. Mais ils ne se rendent pas compte qu’ils retardent l’avènement de ce qu’ils espèrent. La paix s’éloigne encore un peu plus…

Ils ne se rendent pas compte que le Royaume advient quand Jésus aime le coupable, quand il lui reconnaît derrière le masque de la violence, du mensonge, de la cupidité, de la convoitise, sa dignité originelle de fils ou de fille du Père, d’ami – c’est ainsi que Jésus s’adressent à ceux qu’il va quitter à la veille de sa passion – et de frère – c’est ainsi qu’il désigne à Marie Madeleine ceux à qui elle doit porter la nouvelle de son relèvement d’entre les morts, au matin de Pâque.

Accéder à l’expérience de l’amour

Pouvons-nous, cher Thomas, chacun, regarder l’autre – et surtout celui que nous serions tentés de traiter en coupable, en indigne, ou comme quantité négligeable – avec ce regard-là ? Pouvons-nous renoncer à juger, à dénoncer, à accuser ? Pouvons-nous faire le sacrifice de cette petite et mesquine satisfaction qu’apporte la capacité que nous avons à juger, à flétrir, à mépriser, pour nous demander, en lieu et place de cette attitude facile, quel chemin nous pouvons parcourir pour permettre à cet autre d’accéder à l’expérience de l’amour ? Pouvons-nous écouter en nous la soif de découvrir l’autre sous le jour originel de la disposition à aimer pour et par laquelle il a été créé ?

Je t’avoue, chez Thomas, que je suis ahuri en voyant comment nous nous écartons si facilement de ce chemin si simple… de ce chemin qui est celui des pauvres en esprit… de ce chemin sur lequel nous sommes invités à faire grandir nos capacités d’émerveillement et d’accueil. Nous sommes si souvent aveugles sur les bonnes choses qui sont à l’œuvre que nous les piétinons en nous précipitant pour régler des comptes, pour dénoncer, pour accabler, alors que nous pourrions au contraire soutenir et arroser les jeunes pousses de bonté et de progrès…

Pour terminer cette lettre plus courte que les précédentes, mais qu’y a-t-il à dire de plus, je voudrais te recommander un livre qui vient de paraître : Leur regard perce nos ombres, paru chez Fayard. C’est l’échange de correspondance entre Julia Kristeva, psychanalyste et romancière, et mère d’un fils handicapé, et Jean Vanier, fondateur de l’Arche. Cela donne à penser et à méditer

À bientôt, mon ami.

Desiderius Erasme

 

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1 mai 2011 7 01 /05 /mai /2011 23:19

Ne pas déserter le monde

Cher Thomas,

L’Église célébrait ce matin la béatification de Karol Wojtyła – le pape Jean-Paul II. Cette célébration a déjà fait couler beaucoup d’encre, et tu trouveras peut-être inutile que je vienne y ajouter la mienne. Cependant, j’aimerais profiter de cet événement pour essayer d’expliciter quelques points ;

Tout d’abord, je ne me poserai pas la question de savoir s’il fallait ou non procéder à cette béatification et tout de suite. Elle n’est plus d’actualité, puisque la béatification est là. Je préfère me demander ce que cet événement nous invite à comprendre.

Tout d’abord, canoniser ou béatifier quelqu’un ce n’est pas désigner un « superman de la foi ». Rappelle-toi cher Thomas de la manière dont Samuel est amené à découvrir David comme le futur roi d’Israël : c’est le dernier auquel il aurait pensé… C’est Dieu qui sanctifie, et non pas Dieu qui « valide » un champion de la sainteté, un super-héros. Si j’insiste là-dessus, c’est parce qu’il me semble que nous sommes toujours tentés par la vieille hérésie de Pélage, qui pensait que l’homme faisait lui-même son salut. Combien de chrétiens pensent encore aujourd’hui qu’ils font leur salut, à force de dévotions, de rites, de sacrifices, d’efforts, et que sais-je encore ? Trop sans doute. D’ailleurs, on ne devient pas chrétien pour se sauver soi-même – « qui veux sauver sa vie la perdra », dit Jésus –, mais pour donner sa vie afin qu’avec Jésus le monde soit sauvé… C’est tout différent.

Conversion

 

Jean-Paul II, c’est vrai, a bouleversé le monde par son action politique. Nul ne peut le contester. Cependant, il est intéressant de savoir que lorsqu’il fut nommé évêque, en 1958, le primat de Pologne, le cardinal Stefan Wyszynsky ne s’était pas réjoui du choix d’un homme qui lui semblait trop éloigné des combats politiques que lui menait – il avait été emprisonné cinq ans plus tôt, parce qu’il s’opposait à l’emprise du parti communiste sur l’Église. « Un poète », avait-il dit en haussant les épaules. Et les « organes polonais » avaient approché le jeune évêque pour tenter d’en faire un allié du régime. C’est cette confrontation à l’adversaire, et la conversion qui s’en est suivie qui a fait que Karol Wojtiła a joué le rôle historique qui fut le sien, en prenant à bras-le-corps son époque.

Ensuite, dans son homélie, Benoît XVI a cité le « Testament » de Jean-Paul II, et en particulier sa conviction que le Concile Vatican II avait été un don de l’Esprit. C’est évidemment très important, car Vatican II a marqué un tournant sur plusieurs points fondamentaux, points que méconnaissent aujourd’hui ceux qui se proclament les meilleurs défenseurs de la Tradition, et que contestent radicalement les intégristes.

J’en retiendrais trois.

Tout d’abord le lien qui unit juifs et chrétiens. Par la déclaration Nostra Aetate, qu’avait intensément voulue Jean XIII dès l’annonce du Concile, l’Église a rouvert le dossier des relations judéo-chrétiennes, à la fois à la lumière du drame de la Shoah et à celle d’une redécouverte de l’Écriture sainte. Un chantier a été ouvert qui se poursuit, dont Jean Paul II a marqué la route par trois actes fondamentaux, sa visite à la grande synagogue de Rome, en 1986, la reconnaissance de l’État d’Israël en 1993, puis sa visite à Jérusalem et la demande de pardon pour l’attitude des chrétiens à l’encontre des Juifs avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce point fondamental pour notre foi s’est accompagné par un changement de regard sur les autres traditions religieuses. Dans le contexte de la mondialisation et des tensions qui l’accompagnent, cet appel à la bienveillance du regard et au dialogue est essentiel : c’est un axe d’humanisation – un engagement cher à Jean-Paul II.

Ensuite, il faut parler de la Constitution pastorale Gaudium et Spes. Première constitution pastorale issue d’un Concile – c’est d’ailleurs un des thèmes favoris des intégristes pour dire que Vatican II n’est pas l’œuvre de l’Esprit Saint – ce texte sur « L’Église dans le monde de ce temps » manifeste d’une part la volonté de l’Église de ne pas se tenir hors du monde, et de prendre profondément au sérieux les engagements humains et les défis de la construction d’une société humaine. Elle affirme que les chrétiens – et pas simplement le Pape, les évêques et les prêtres – ont une responsabilité à tenir, et que c’est dans l’exercice des responsabilités humaines que se joue la vocation des fidèles. Quand on voit les chantiers qui sont devant nous aujourd’hui, il importe que les chrétiens ne perdent pas de vue cette dimension politique, civique et citoyenne, dans le sens le plus fort de ces mots.

Le sacerdoce des baptisés

Enfin, dans la Constitution dogmatique sur l’Église, Lumen Gentium, s’il est dit que celle-ci, repose sur le Christ, il est aussi précisé que celui-ci « a fait du peuple nouveau un royaume de prêtres pour son Dieu et Père ». Les « prêtres » dont il est ici question, ce sont les baptisés. Vatican II établit l’importance fondamentale du « sacerdoce commun des fidèles », qu’il distingue du « sacerdoce ministériel ou hiérarchique », l’un n’existe pas sans l’autre, l’un ne domine pas l’autre. Ils sont, dit le texte « ordonnés l’un à l’autre ». C’est un point fondamental dont nous n’avons sans doute pas encore pris toute la mesure, dans une Église qui reste marquée par le cléricalisme – y compris chez bien des laïcs qui, ou bien attendent tout du curé, ou bien s’imaginent à sa place. Cela interroge la manière dont les chrétiens sont appelés à donner leur vie pour le monde à la suite du Christ. Telle est bien la charge sacerdotale chrétienne… Cela suppose évidemment d’aimer le monde, de vouloir lui permettre d’aller vers son accomplissement, et non de le fustiger ou de le regarder avec peur et méfiance. Cela suppose de dialoguer avec lui de manière libre et adulte – ce qui n’interdit pas les désaccords – et parfois d’accepter de souffrir avec lui et pour lui, plutôt que de le rejeter.

 Pour terminer cette lettre, il me semble, cher Thomas, que cette béatification interroge sur la place réservée au « miracle », et aux « reliques », puisque la célébration a comme mis en « vedette » le sang de Jean-Paul II qui a été conservé… Ce qui me frappe à ce sujet, cher Thomas, c’est que si l’on se reporte un demi-siècle en arrière, il y a une forte probabilité que l’on aurait été beaucoup plus discret à ce sujet. Mais nous sommes dans un temps d’hypertechnicité, où la puissance de l’homme sur le vivant devient chaque jour plus manifeste, de façon à la fois fascinante et inquiétante, où le virtuel prend une place croissante, si bien que l’homme s’interroge très puissamment sur sa dimension corporelle qui semble vaciller, ou du moins lui échapper. Dès lors nous assistons à un effet de reflux vers des pratiques vieilles comme l’humanité, qui viennent du fond anthropologique le plus archaïque, comme s’il fallait compenser ainsi ce qui nous échappe… À certains égards, cela fait penser au chamanisme ! Comme s’il fallait réinventer le sacré préchrétien, pour se raccrocher à quelque chose et conjurer nos craintes. L’inverse de la foi d’Abraham dont nous sommes les héritiers.

Le cardinal Lustiger n’a cessé de dire que les chrétiens devaient combattre en eux la tentation de revenir vers le paganisme, d’autant plus fortement qu’ils s’étaient détachés de leur racine juive… Il me semble que les chrétiens doivent prendre garde à rester vigilant, et qu’il ne suffit pas d’invoquer le respect pour la piété populaire pour être quitte de cette question. Je ne plaide pas pour autant pour une religion désincarnée ou purement mentale et intellectuelle, mais pour que nous ne perdions pas de vue qu’une des grandeurs du catholicisme c’est d’articuler la raison et la foi, sans perdre de vue l’incarnation. Prenons garde à ne pas trop vite glisser vers le merveilleux et l’irrationnel. Au contraire, il nous revient précisément de prendre à bras-le-corps les questions posées par l’évolution des sciences et techniques… Sinon, ce serait encore déserter le monde où nous sommes envoyés.

Voilà, cher Thomas, les questions qu’a suscité en moi cette béatification…

À la semaine prochaine.

Toute mon amitié.

Desiderius Erasme

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25 avril 2011 1 25 /04 /avril /2011 23:03

Commençons par inviter à notre table, l’étranger le plus proche

Cher Thomas,

Je t’écris avec un peu de retard, ce lundi de Pâques. Je ne vais pas t’entretenir de la Résurrection, du moins pas directement. Je sais que toute l’Église est à la joie du ressuscité, et que nous aimons fêter cela, dans la joie et les chants, comme toutes les communautés chrétiennes l’ont fait cette année, simultanément. Pour autant, je me souviens que cette joie-là ne fait pas, ne doit pas faire l’impasse sur la mort qui frappe dans le monde.

Comment oublier au même moment les drames qui frappent le Japon, la Libye, la Syrie, le Yémen ? Comment ignorer qu’en Côte d’Ivoire, tous n’ont pas déposé les armes ? Comment ne pas s’interroger sur nos pays Européens qui tout en se réjouissant du vent de liberté qui a soulevé les pays arabes craignent l’afflux d’immigrés arabes ou africains et se demandent immédiatement comment décourager les candidats au voyage, ce qui est une manière de dire : « nous sommes heureux que vous soyez libres, mais s’il vous plaît, pas chez nous ! »

La fête de Pâques – et ses prolongements jusqu’à la Pentecôte – mettrait-elle entre parenthèses les souffrances du monde, et la mort qui frappe ? Hélas non.

Tu vas peut-être me dire, cher ami, toi ou quelqu’un d’autre, que je suis un saint triste, qu’il est naturel de célébrer la joie de la Résurrection et qu’il faut se réjouir avec ceux qui se réjouissent. J’entends déjà citer Qohelet : « Il y a un temps pour tout, un temps pour se réjouir et un temps pour pleurer… »

Plaies ouvertes

Pourtant, le Ressuscité, lorsqu’il apparaît, porte toujours les stigmates de la Passion. Nous avons coutume de dire que c’est pour donner la preuve qu’il s’agit bien de la même personne que ce Jésus qui est mort crucifié. Mais, il me semble que nous oublions aussitôt que des plaies restent des plaies… Celui qui apparaît aux disciples, si je peux me permettre de l’écrire de manière provocante, ce n’est pas le « Cicatrisé »… L’évangile nous dit qu’il montre ses plaies ouvertes, et non des cicatrices bien refermées…

Pâques ne nous permet donc pas de faire l’impasse sur le monde dans lequel le Christ nous a envoyés pour être ses témoins. Pâques ne nous permet pas de concevoir une fête qui serait une manière de nous mettre en congé de fraternité ou de solidarité. Une fête qui dirait au monde : « Attends un peu que nous ayons fini de fêter ! »

Pâques nous demande au contraire de nous interroger sur la manière dont nous pouvons manifester dans ce monde la puissance de la Résurrection. Cela ne peut pas être un succédané de la méthode Coué, sur le mode « Réjouissez-vous ! Tout va bien, il est Ressuscité ! »

Non tout ne va pas bien. Il me semble que dans un monde qui ne va pas bien, la manière de signifier que nous croyons à la Résurrection, c’est d’être présent là où cela ne va pas bien. D’être présent là où l’on souffre, là où l’on pleure, là où l’on se blesse, là où l’on s’affronte…

J’ai aimé, au terme de la longue célébration de Pâques, entendre une femme, déjà âgée, au visage marqué par la fatigue, dire qu’elle devait se lever de bonne heure, pour se rendre à la prison, où la messe du dimanche serait célébrée à 8 heures. Elle voulait être là pour ceux que notre société regarde le plus souvent uniquement comme des coupables et des récidivistes en puissance…

Croire en la Résurrection, ce n’est pas simplement sauter de joie en chantant « Alléluia, il est vraiment ressuscité », c’est oser aller là où nous risquons d’y laisser des plumes, pour manifester à des hommes et des femmes en difficultés, dans la douleur, les souffrances, les ténèbres, des gens pas forcément bien sous tous rapports, qu’ils sont aimés quoi qu’il en soit. Croire au ressuscité, c’est surmonter notre peur, et croire que ce que nous risquerions de perdre en chemin ou dans la rencontre, ressuscitera avec le Christ…

J’ai pensé, cher Thomas, tout au long de cette belle célébration de Pâques, à tous ceux qui ne pouvaient entendre ce que nous chantions cette nuit-là, parce que les mots de l’Église leur sont aujourd’hui inaccessibles, inaudibles. Là où nous avons appris à nous accommoder d’un langage particulier, codé, « catho », ils n’entendent que des choses qui les laissent pantois ou qui les choquent, parce que ces mots sont lourds d’un passé chargé de blessures, de péchés, de maladresses, de violences, de mensonges, d’hypocrisie…

J’ai pensé à tous ceux qui n’entrent plus dans nos églises. Ils ne sont pas plus pécheurs que nous autres, ils ne sont pas plus bêtes, ni plus obtus… Ils sont dans ce que nous appelons une forme de nuit spirituelle, quelles qu’en soient les raisons, bonnes ou mauvaise. Pouvons-nous croire assez à la résurrection pour nous hasarder dans cette nuit, pour les y rejoindre, pour les aimer et leur témoigner ainsi – sans leur tenir de discours qu’ils ne pourraient entendre – qu’ils sont aimés ? Pouvons-nous croire assez à la résurrection pour accepter les angoisses de cette nuit intérieure, pour la faire nôtre, afin qu’en nous, avec nous, le Christ descende dans cette nuit, pour y mettre la lumière, non pas des discours religieux, mais de l’amour, du pur amour ?

Notre monde est dans de grandes souffrances, pris dans de très puissantes transformations, et il me semble qu’il a besoin que les chrétiens croient ainsi à la résurrection, non pas comme une assurance tout risque, non pas comme une méthode Coué d’une efficacité supérieure, mais comme ce qui nous donne le courage, à nous que le Christ a appelés par le baptême, d’aller partout où des hommes souffrent ou vont mal, pour d’abord être avec eux et leur témoigner un amour inconditionnel. Pouvons-nous ainsi nous risquer dans cette fournaise du monde avec la foi de Shadrak, Meshak et Abed-Négo, les trois enfants du livre de Daniel, qui retournent ainsi le cœur de Nabuchodonosor ?

En fait, même si le livre de Daniel nous raconte une scène de légende, il n’est pas si difficile d’avancer sur ce chemin, chacun peut le faire, tout près de lui, là où il rencontre des « raisons » d’avoir peur de l’autre, en prenant le risque de surmonter cette peur, pour se mettre au service de cet autre… Cela peut commencer par des gestes très simples de respect, de sympathie.

Je pense à une chose en particulier, puisque le vent qui souffle le plus fort en ce moment sur notre pays est celui de la peur de l’étranger, de celui qui vient d’ailleurs, d’un autre pays, d’une autre culture, d’une autre religion. Rappelons-nous que l’accomplissement de la promesse d’une descendance faite à Abraham – accomplissement qui à l’origine de la transmission de la foi que nous avons reçue – commence, dans le récit de la Genèse, par l’arrivée de trois étrangers à l’entrée du campement d’Abraham, au lieu-dit du Chêne de Mambré. Que serait-il advenu si Abraham ne les avait pas reçus, ou s’ils les avaient fuis ? Au contraire, il les a accueillis et leur a offert un repas.

Ouvrons-nos portes, comme s’est ouvert le tombeau

Nous voyons aujourd’hui des gens venir frapper à nos portes, parce qu’ils sont pauvres, parce qu’ils se sentent en danger, parce qu’ils espèrent trouver chez nous une aide, un soutien… « Nous ne pouvons pas prendre le fardeau de toute la misère du monde », nous disent les hommes politiques, en affirmant qu’ils tiennent un discours de responsabilité. De fait, nous ne pouvons accueillir ces étrangers sans nous appauvrir, dans l’immédiat, puisqu’il faut partager les fruits d’une croissance presque éteinte, puisque nous sommes nous-mêmes en crise…

Mais pouvons-nous envisager qu’en les accueillant, qu’en partageant avec eux ce qui commence à nous manquer, il nous est possible avec eux nouer des liens féconds, heureux, qui seront des liens de réconciliations, alors que nous souffrons mutuellement des blessures de la décolonisation ? Pouvons-nous envisager qu’en les accueillant nous pourrons inventer avec eux l’avenir, le monde de demain, dont nous savons qu’il sera, à bien des égards, plus difficile encore si nous n’apprenons pas, avec eux et les peuples dont ils sont issus, le partage, le soutien et la confiance mutuelle ?

Alors, cher Thomas, je te propose ceci : pendant le temps pascal, comme signe de la foi en la résurrection, accueillons chez nous l’étranger. Commençons par celui que nous croisons régulièrement, mais que nous n’avons jamais fait entrer chez nous. Car même ceux qui sont « intégrés », comme on dit, peuvent aujourd’hui souffrir d’être regardés comme des étrangers, il suffit d’entendre ce que nous répètent les radios chaque jour pour s’en rendre compte.

Alors, puisque Pâques est là, ouvrons-nos portes, comme s’est ouvert le tombeau !

Je compte sur toi, Thomas.

Ton ami, Desiderius Erasme

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17 avril 2011 7 17 /04 /avril /2011 17:39

Il y a mieux à faire qu’à chercher les coupables de la Passion

 

Très cher Thomas, nous voici au début de la Semaine sainte, et nous allons célébrer dans quelques jours la Passion et la Résurrection de Jésus, que nous reconnaissons comme le Christ, celui qui apporte le salut au monde.

Mais de quel salut est-il question ? Et pourquoi fallait-il qu’il advienne ainsi ? Cette seconde question renvoie à une affirmation que l’on trouve dans la bouche de Jésus avant et après sa mort. D’abord lors de l’annonce de la Passion : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit mis à mort, et que le troisième jour il ressuscite » (Luc 9, 22). Ensuite lors de l’entretien avec les deux disciples qui marchaient vers Emmaüs, après la Passion : « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? » (Luc 24, 26)

Dieu n’a pas raté la Création

Écartons tout de suite l’idée païenne d’un Dieu qui aurait apaisé son courroux contre les hommes en se repaissant d’une victime pure, lors d’un sacrifice. Le Père que nous révèle Jésus, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et Jacob, celui de Moïse est le Dieu des vivants, et non celui des morts. Le Dieu de la vie, et pas celui du meurtre, fût-il rituel.

Écartons aussi, l’idée de la malignité fondamentale de l’homme et du monde, qui est une injure au Créateur, puisqu’elle suppose qu’il aurait « raté » sa création. S’il y a du mal, de l’injustice, de la lâcheté, de la volonté de pouvoir, dans ce qui conduit à la condamnation de Jésus, il me semble, cher Thomas, que partir de la culpabilité des acteurs ne suffit pas. Si la mort et la résurrection de Jésus libèrent l’homme de cette culpabilité, nous aurions tort de croire que cette mort n’en est que le fruit. C’est, me semble-t-il, ne pas prendre la mesure de tout le tragique du monde, qui ne se résume pas à cette culpabilité. C’est prendre les choses par le petit bout de la lorgnette. Et c’est peut-être même nous mettre dans une disposition qui nous fait passer à côté de ce qui nous est révélé et qui nous « sauve ».

Pour essayer de comprendre, je te propose, Thomas, de revenir au récit des origines. Un double récit. Celui de la création du monde qui, si tu y prêtes attention, ne parle pas de chronologie, mais de ce qui structure le monde que nous trouvons en naissant. De la ténèbre et de la lumière, du haut et du bas, de l’horizontalité et de la verticalité, du jour et de la nuit (ce qui est différent de la ténèbre et de la lumière qui ne recouvrent pas des réalités simplement physiques), de l’immobilité et du mouvement, du masculin et du féminin… Ce monde se révèle dans la distinction. Mais, comme il l’est dit pour l’être humain, son unité existe paradoxalement par la différence. C’est déjà une tension délicate…

Un monde bon dans la contradiction !

Le récit de la création de l’être humain, qui nous apprend que l’homme est un être de langage – il nomme – et de compagnie : « il n’est pas bon que l’homme soit seul », or l’autre de lui-même est littéralement « une aide contre lui ». Pour que le monde soit bon, il a besoin… de contradiction ! La différence est donc en soi épreuve.

Dieu crée donc un monde qui vit dans la tension et le mouvement. S’il y a harmonie, ce n’est pas dans l’uniformité ni l’immobilité, mais dans la différence, dans la distance, dans le décalage ou l’écart, et même la contradiction !

Survient alors le récit dit du « péché originel ». De quoi est-il question ? Je l’ai déjà dit à plusieurs reprises : il est essentiellement question de la falsification de la parole. Ce qui est mis en cause, c’est la plus fiable des paroles, celle qui a créé le monde. Mais si cette parole-là n’est plus fiable, celle qui circule entre les êtres, entre les hommes, ne l’est évidemment pas davantage. Voilà pourquoi ce monde qui vit dans la tension et la distance devient difficile à vivre. Il reposait entièrement sur la confiance en la parole donnée. Ce monde devient, par conséquent, tragique.

Mais, même dans ce monde tragique, c’est par la parole échangée, par le dialogue, et donc par la confiance que l’être humain peut vivre dans ce monde… On le voit bien à travers la croissance des enfants : ceux qui grandissent dans la confiance se développent heureusement, même s’ils n’ignorent pas les difficultés.

Je ne parle pas, Thomas, d’un autre monde que celui dans lequel nous vivons. Il n’y en a pas d’autre, il n’y en a jamais eu d’autre. Selon que nous vivons ou non dans la confiance, selon que nous expérimentons ou non la fiabilité de la parole, ce monde est viable ou non. Même la mort s’envisage différemment… Transformante ou terrifiante. Passage ou néant…

Quand la parole n’est plus fiable, c’est le sauve-qui-peut. Chacun ne peut compter que sur lui-même, et il est tentant d’opter pour des attitudes prédatrices, injustes, mensongères, pour se soustraire aux tensions du monde, tentant de rechercher la puissance (et elle prend diverses formes, pouvant être économique, politique, culturelle, religieuse, sexuelle…) pour s’assurer une domination apparemment salvatrice. Il est tentant aussi de s’installer dans la consommation du monde et des autres, pour pallier par des formes de jouissance égoïste le manque que l’on éprouve ou que l’on craint d’éprouver. Mais chaque fois que nous allons dans ce sens, nous fragilisons davantage la parole échangée, nous mettons en doute sa pertinence…

Le Messie n’est pas programmé pour mourir

Lorsque Jésus dit « ne fallait-il pas ? », il n’explique pas que sa mort et ses souffrances étaient un scénario écrit d’avance. Si on lit dans le livre d’Isaïe, les chants du Serviteur souffrant, cela ne signifie pas que le prophète annonce un programme auquel le Messie ne pourra échapper. Cela montre simplement qu’Isaïe avait entrevu à quel point la confiance est altérée, et qu’il n’est pas d’autre chemin que celui d’un don radical de soi pour participer à son rétablissement. Cela dit que ce que Jésus a vécu, un homme à l’écoute de la Parole peut le comprendre. Je trouve cela rassurant, finalement.

La seule parole qui puisse, de nouveau, être crédible est celle d’un homme qui ne revendique rien pour lui-même, qui offre sa vie à tous, qui ne craint ni de perdre ni de mourir, préférant la vie de l’autre à la sienne propre. Tout le reste n’est qu’affaire de circonstances. Qu’y mettent la main les grands prêtres de Jérusalem, les scribes, Pilate et quelques autres qui sont en position de responsabilité sur la bonne marche du monde qui vit à Jérusalem montre simplement jusqu’où la falsification de la parole a fait des dégâts. Ceux qui devraient être les « meilleurs », en raison de la tâche qui leur incombe, sont atteints…

Se comportant ainsi, Jésus agit comme le Créateur l’a fait lui-même, dans l’acte créateur, puisque celui-ci n’a rien revendiqué de sa création pour lui-même… Ainsi Jésus se révèle-t-il (et peut-être se découvre-t-il) Fils de Dieu ! Ainsi accomplit-il la volonté de Dieu. Cette volonté, j’insiste, ce n’est pas que meure le Fils. Cette volonté est manifeste depuis l’origine, c’est que Dieu veut se donner lui-même, tout entier, dans sa création. Ainsi, en se donnant, le Fils de l’homme est-il porté à rejoindre Dieu au plus intime de lui-même, dans son vouloir le plus essentiel.

Contempler non pas le mal, mais l’amour

Par conséquent, Thomas, ce qu’il faut contempler, dans la Passion, ce n’est pas le mal commis par les hommes, mais l’amour qui se joue de ce mal, qui l’anéantit en le dépassant, en l’ignorant, en ne lui répondant pas. En pardonnant, c'est-à-dire en se donnant par-delà le mal… Dès lors, les tensions du monde ne disparaissent pas – elles en sont constitutives – mais nous pouvons ne plus les craindre, nous pouvons y faire face dans un échange où nous redonnons de la consistance à la parole en y engageant nos vies, en nous fondant sur la fiabilité de la Parole manifestée par le don personnel de Jésus.

Ce que nous annonce Jésus, c’est en effet que la parole du Père est fiable, et que sur cette parole il peut engager toute sa vie, sans rien retenir. Dès lors, toutes nos pseudo-solutions pour échapper au tragique du monde apparaissent bien pâles au regard de la parole créatrice. Jésus nous manifeste, par le don de sa propre vie, que nous pouvons habiter ce monde en en assumant les tensions, en nous inscrivant dans sa dynamique fondamentale. Il ne nous dit pas que c’est sans souffrance, mais que la parole échangée dans l’amour permet de traverser cette souffrance et de la transformer en joie.

Tu comprends bien, cher Thomas, que le salut du monde n’est pas une disparition des tensions au profit d’une uniformité ou d’un immobilisme, mais le retour de la confiance dans sa nature profonde, dans sa bonté originelle. Je le répète, ce n’est pas la bonté du monde qui avait disparu, mais l’homme qui ne parvenait plus à y croire.

Alors, Thomas, ne perdons pas trop de temps à chercher les coupables de la mort de Jésus, cela a conduit à des atrocités – preuve s’il en était de la nature perverse de cette question – mais cherchons comment nous pouvons à notre tour, agir en fils et filles de Dieu qui n’ont pas peur de la vie du monde – avec ses différences, ses tensions, et même ses drames… – et qui œuvrent à rétablir la confiance entre les hommes… et avec Dieu.

Belles fêtes de Pâques, cher Thomas.

 

Desiderius Erasme

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10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 20:43

De l’incarnation à l’Eucharistie : le monde comme sacrement

 

Cher Thomas, à plusieurs reprises dans mes lettres précédentes, j’ai évoqué le fait que la parole s’incarne. C’est bien sûr, comme l’évangile de Jean le développe de façon centrale, parce que nous reconnaissons en la personne de Jésus, ce jeune rabbi juif, né à Bethléem, élevé à Nazareth, le « Verbe incarné ». Mais c’est aussi parce qu’à partir de cette reconnaissance, nous avons à donner corps aujourd’hui à la parole que nous recevons et que nous proclamons. Mais donner corps à la parole, ce n’est rien d’autre que d’engager notre propre corps. « Tu m’as donné un corps, voici je viens », dit le psalmiste[1]. Et on lit, dans la Lettre de Paul aux Colossiens : « J’achève en mon corps ce qui manque au sacrifice du Christ[2]. » Et nous savons que tout au long de sa mission, il a payé de sa personne pour authentifier, dans sa propre chair, la parole qu’il annonçait.

        Que la parole ait un corps, c’est, me semble-t-il, dans une société comme la nôtre, ce qui fait le plus défaut. Les paroles dites par les uns et les autres ne sont guère crédibles… C’est aussi, je crois, ce qui explique au moins en partie l’éloignement de nos contemporains de l’Église : la communauté des baptisés ne donne pas suffisamment chair à la parole qu’elle annonce, si bien que son opérabilité – ses œuvres – n’est pas palpable. La parole chrétienne ne semble dès lors pas en prise sur le réel. On pense à tort que c’est une affaire de visibilité, qu’il faut que l’annonce évangélique soit plus explicite. C’est une illusion qui montre que les chrétiens sont eux aussi fascinés par ce que Guy Debord a appelé « la société du spectacle ». C’est croire que c’est une affaire d’affichage et d’image. Mais l’image n’est pas la chair. Or, dans le christianisme, c’est bien de chair qu’il s’agit, comme en atteste tout le « discours sur le pain de vie », du chapitre VI de l’évangile de Jean.

 

Pas d’alchimie

        Voilà qui est d’autant plus vrai que le sacrement central de notre foi, c’est l’Eucharistie. « Ceci est mon corps, prenez et mangez… Ceci est mon sang, prenez et buvez… » Ce n’est pas une image ni une métaphore. Ce n’est pas virtuel. Le Fils se donne comme nourriture. Mais pour comprendre vraiment de quoi il est question, il convient de ne pas oublier cette parole du Fils, prononcé lors du dernier entretien avec les disciples, après la Cène : « C’est le Père qui demeurant en moi accomplit ses propres œuvres ». Si bien que ce n’est pas seulement le Fils qui se donne comme nourriture, mais le Père lui-même. Mais qu’est-ce à dire ?

 

Il me semble, cher Thomas, que nous nous trompons souvent sur l’Eucharistie et ce que la théologie désigne comme « la transsubstantiation ». Nous sommes tentés d’en faire une interprétation magique ou alchimique : le pain partagé changerait soudain de qualité pour devenir de la chair, et le vin du sang. Pourtant, quand nous communions à la messe, nous ne faisons pas un repas de « viande », nous ne nous comportons pas en cannibale. Jésus ne nous a pas demandé de transgresser un des tabous les plus fondamentaux de l’humanité qui est de ne pas dévorer notre semblable. Il ne nous a pas commandé d’enfreindre l’interdit du meurtre contenu dans le décalogue. Or si nous faisions un repas de « viande » lors de l’Eucharistie, cela ne signifierait pas que nous célébrerions le don que Jésus fait de sa vie, mais que nous réitérerions le meurtre du Golgotha…

En réalité, Jésus dit tout à fait autre chose et il ne joue ni les alchimistes, ni les escamoteurs. Le pain reste bien du pain, le vin reste bien du vin. Les fruits de la terre et du travail des hommes. Mais dans l’instant où Jésus les prend et en rend grâce, il nous en révèle la vraie nature : ce pain et ce vin en lequel s’unissent le don de la création et l’œuvre de l’homme, sont présence réelle du Père qui s’offre ainsi lui-même en nourriture. Nous comprenons immédiatement que nous sommes ainsi associés au don du Père, et que comme le dit le Fils, nous sommes invités à nous reconnaître « dans le Père ». Simultanément, lorsque Jésus se fait Eucharistie, il nous fait, de même, Eucharistie pour le monde. La transsubstantiation n’est pas une alchimie qui change le vin en sang et le pain en chair, mais la révélation de la substance – divine – dont nous sommes faits. Symbolisée dans les espèces, elle est réelle dans notre appartenance au Père. Ainsi, l’Eucharistie nous reconfigure à notre origine dont nous étions mortellement séparés par la falsification de la Parole – ce que met en scène le chapitre III de la Genèse.

 

La mort n’est plus... mortelle

         Cette relecture de l’Eucharistie dont nous sommes participants non pas tant comme consommateurs mais comme dons, éclaire aussi ce qu’est la mort : elle est véritablement retour au Père dans la totalité de notre être, réunification finale au don que le Père fait de lui-même au monde qu’il crée éternellement.

 

Dans le Lévitique, la longue présentation des sacrifices montre comment l’Éternel offre à l’homme, des moyens de réparer l’œuvre de mort que produit la parole falsifiée. Comment ne pas voir que sous la forme d’espèces créées – les animaux ou les dons agricoles du sacrifice –, c’est déjà le créateur lui-même qui se donne ? Déjà, le sacrifice de communion[3] prend la forme d’un repas partagé. L’Eucharistie, quant à elle, est victoire définitive sur la mort en ce sens que l’homme, comme Fils du Père, comme étant dans le Père, est associé au don. Le Père se donne dans sa création et dans l’homme qui, à son tour et simultanément, se donne, ne serait-ce qu’à travers le fruit de son travail. Cette union dans l’oblation a pour conséquence que la mort n’est plus une séparation mais un lieu de communion avec le Père dans le don qu’il fait de lui-même. La mort n’est plus… mortelle, elle redevient partie intégrante et intégrée du mouvement de la vie.

Dans le texte hébreu de la Genèse, l’énoncé de l’interdit – « tu ne mangeras pas du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin » – est suivi d’un avertissement (et non pas d’une menace, comme certains peuvent le croire) : « sinon tu mourras tu mourras ». Le texte hébreu procède à cette répétition : « tu mourras tu mourras », ce que certaines traductions françaises rendent par : « tu mourras très certainement ». Nous risquons de conclure de nos lectures françaises que la mort est « inventée » comme châtiment du péché. La répétition me semble exprimer autre chose : le changement de nature de la mort. La mort n’est plus retour au Père, mais séparation. La mort devient mortelle au regard non pas de l’existence humaine, mais de la vie divine de l’homme.

C’est si vrai que toute la Tradition nous dit que les morts sont en attente de retrouver le Père. L’iconographie de la résurrection nous montre Jésus qui descend dans le lieu où attendent Adam et Ève, les prophètes, les rois et tous ceux qui « sont assis dans l’ombre de la mort », comme nous dit le cantique de Zacharie. Jésus, en mourant et en ressuscitant, ne revivifie pas des cadavres, il libère la vie qui restait en attente d’être, en raison de la séparation provoquée par la falsification de la parole. L’Eucharistie est le sacrement par lequel cette séparation est surmontée, puisqu’en elle, l’homme et son créateur s’unissent pour se donner à la multitude. Tout le sens de la vie chrétienne est là : le chrétien est celui qui répond à l’appel de s’unir à Dieu dans le don de la vie au monde. Ce qui nous ramène, cher Thomas, à la citation que j’évoquais au début de ma lettre : « Tu m’as fait un corps et j’ai dit : voici, je viens. »

Dans ces conditions, il n’est plus question du sacré, considéré comme une chose séparée, qui transcenderait ou outrepasserait le monde, qu’il faudrait vénérer, mais de sacrement, c’est-à-dire de l’acte par lequel le Verbe prend corps dans le monde. C’est en ce sens que Paul dit alors que le corps est le temple de l’esprit. Dans la même perspective, puisque le monde entier devient Eucharistie dans la communion de l’homme et du Créateur dans le don de la vie, c’est alors, d’une certaine façon, le monde entier qui se trouve à son tour révélé comme sacrement, signe de celui dont le nom est au-dessus de tout Nom, en qui s’unissent l’humain et le divin.

Voilà à quoi nous sommes conviés, cher Thomas. La vie, décidément, est immense.

Toutes mes amitiés.

           Desiderius Erasme

 

 

 



[1] Psaume 40, 7 (grec), repris dans la Lettre aux Hébreux 15, 5-7.

[2] Colossiens 1, 24.

[3] Le sacrifice le plus souvent offert dans l’Israël biblique, note la Bible de Jérusalem.

 

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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 09:21

Une autre lecture du récit de la guérison de l’aveugle né

Cher Thomas, tu as entendu comme moi ce dimanche la lecture du récit de la guérison de l’aveugle-né. Comme moi, tu le connais presque par cœur. Pourtant, ce matin, il m’a semblé l’entendre d’une façon tout à fait nouvelle. Saint Jean nous précise que Jésus sortait du Temple de Jérusalem. C’est-à-dire qu’il passait du monde religieux au monde profane. Du sacré au séculier, pourrait-on dire. Tout le récit qui suit est autour de l’aveuglement. Que voit en effet Jésus ? Un aveugle. Et toute une partie du texte est consacrée à l’attitude de ceux qui ne veulent pas voir ce que signifie la guérison de cet aveugle. Jésus voit l’aveugle, Jean donne à ses lecteurs à voir l’aveuglement…

Il est intéressant cher Thomas de constater qu’en sortant du Temple Jésus regarde celui qui ne le voit pas. Quand nous sortons de l’Église, comment regardons-nous tous ceux qui ne voient pas le Christ. Beaucoup de chrétiens s’interrogent : comment se fait-il que le monde ne voit pas le Christ ? comment se fait-il que le monde ne croit pas ? Et comme les disciples de Jésus, ces chrétiens cherchent une explication. Dans le récit de Jean, les disciples se demandent si l’aveugle-né a péché, ou si la faute dont son infirmité serait la conséquence et le témoignage accablant revient à ses parents. Aujourd’hui, on se demande si le fait que nos contemporains ne croient pas en Dieu s’explique par l’individualisme qui a gagné du terrain – voilà la figure du péché de l’aveugle contemporain – ou si c’est la transmission qui a échoué – voilà la figure du péché des « parents ».

La réponse de Jésus à cette interrogation est nette : ni l’un ni l’autre. Le péché ne fait rien à l’affaire. Ce qui compte, c’est que vous – les témoins, les spectateurs, ceux qui sont là et qui regardent, et qui peut-être croient voir et croient croire –, vous vous interrogiez sur ce que cette situation vous révèle de Dieu, puisque c’est pour que se manifeste l’œuvre de Dieu que cet aveugle-né est là. Brusquement, la perspective selon laquelle nous regardons le monde contemporain sécularisé, ignorant de Dieu se transforme. Cette situation aurait-elle pour sens de permettre à Dieu de se manifester ?

Achèvement

Avoue, cher Thomas, que cela change tout ! Reconnaît que cela bouscule la manière dont nous considérons souvent le monde profane et le jugement que nous portons sur lui ! En réalité, il nous faut entrer dans le regard de Jésus. C’est un regard d’amour pour celui qu’il a devant lui, et non de jugement, mais c’est aussi un regard de confiance dans l’œuvre du Père. Le plus souvent, notre regard sur le monde n’est guère aimant, et il n’est pas davantage une occasion de faire confiance au Père. On entend plus généralement des lamentations sur le monde que des actions de grâces. Pourtant, au sortir de la messe, du sacrifice eucharistique, ne sommes-nous pas invités à prolonger le mouvement eucharistique, qui est d’abord et fondamentalement un mouvement d’action de grâce – c’est même le sens étymologique du mot eucharistie.

Le geste de Jésus peut sembler étrange. Quelle curieuse thérapie que de mettre une couche de boue sur les yeux de l’aveugle-né ! Bien évidemment ce geste est symbolique. En faisant de la boue, Jésus rappelle l’acte créateur du second récit de la Genèse : Le Seigneur Dieu modèle l’homme avec la poussière du sol. C’est le même geste. Jésus signifie qu’il parachève la création. Les pharisiens ne s’y trompent pas et l’accusent de ne pas respecter le shabbat. Il nous revient aujourd’hui de faire de même que Jésus dont nous sommes les disciples puisque nous sommes, de par notre baptême, membre du corps du Christ, présence du Christ dans ce monde, et fils du Père. Ce que fait Jésus pour l’aveugle-né, c’est d’achever en lui ce qui restait incomplet. Il nous revient à notre tour, non pas de juger le monde, mais en l’aimant, en aimant les hommes et les femmes au milieu desquels nous vivons, de participer à l’œuvre de Dieu qui veut leur permettre d’accéder à la plénitude de leur humanité. Et pour cela, le seul chemin c’est celui de l’amour.

Il est frappant de voir, dans le récit de Jean, que ceux qui se veulent les meilleurs des fidèles, les pharisiens, ne parviennent pas à prendre acte du fait que Jésus a donné la vue à l’aveugle. Cela ne compte pas pour eux, au regard de leurs propres certitudes, de leur logique, de leur manière de posséder leur foi. Plutôt que d’accepter l’interrogation que la réalité instaurée par Jésus suscite, ils préfèrent l’ignorer. C’est en ce sens qu’ils sont aveugles. La question se pose pour nous, quant au regard que nous portons sur le monde. Sommes-nous capables d’y reconnaître l’œuvre de Dieu quand elle s’accomplit, puisque le Christ nous précède ? Ne préférons-nous pas ne rien voir de manière à ne pas être dérangé dans nos habitudes, nos rites, nos convictions ?

Bonté

Soyons attentifs à reconnaître ce qui humanise l’homme autour de nous. C’est toujours l’œuvre de Dieu, comme le dit l’aveugle guérit à ceux qui l’interrogent : « Jamais on n’avait entendu dire qu’un homme ait ouvert les yeux d’un aveugle né. Si cet homme ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire ! » Ce n’est pas le caractère exceptionnel qui compte, mais le caractère bon de ce qui s’est accompli. « Nul n’est bon que Dieu seul », dit Jésus. Cela ne signifie pas que tout le reste est mauvais, mais que Dieu est présent en tout ce qui est bon… ou pour le dire autrement que la bonté ou la beauté que nous pouvons observer autour de nous est signe et sacrement de la présence de Dieu. Elle est peut-être même le principal indice de l’existence de celui que nous appelons Dieu. Ouvrir les yeux de l’aveugle d’aujourd’hui, c’est lui permettre non pas d’abord d’adhérer à l’idée que nous faisons de Dieu, mais, pour commencer, de reconnaître la bonté à l’œuvre dans le monde. C’est lui permettre de rendre grâce. De faire « eucharistie »… Et là encore, cher Thomas, le meilleur chemin me paraît être celui de l’amour, puisque celui-ci est, entre autres, mouvement d’émerveillement. Puisqu’il est l’œuvre même du Très Haut…

Soyons, cher Thomas, de ceux qui voient dans le monde, la vie à l’œuvre et qui en rendent témoignage ; soyons de ceux qui permettent aux autres de la voir et de rendre grâce.

À bientôt.

Desiderius Erasme

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29 mars 2011 2 29 /03 /mars /2011 07:35

Il faut avoir le courage de ne pas commencer par parler de Dieu

Cher Thomas, cette semaine à Paris a eu lieu le lancement du Parvis des Gentils, une initiative du Vatican, conduite par Mgr Ravasi. C’est une excellente proposition de Rome, peut-être l’une des meilleures depuis plusieurs années, que de susciter de telles rencontres entre croyants et non croyants. Je n’ai pas pu suivre tous les échanges, mais j’aimerais te rapporter, de mémoire, la teneur des propos d’Enzo Bianchi, à qui est revenu le dernier mot de ces deux jours de rencontre.

Le fondateur et prieur du monastère de Bosse en Italie, l’un des grands artisans du dialogue œcuménique et interreligieux concluait des échanges en appelant à la foi en l’homme, au retour de la confiance qui fait tant défaut en ce monde. Il y a peu, la philosophe Michela Marzano signait un livre sur ce thème, significativement intitulé Le Contrat de défiance[1]. La confiance, soulignait Enzo Blanchi, est une condition essentielle de l’humanisation du monde.

On parle souvent de la sécularisation du monde, de l’oubli ou du refus de Dieu. Notre pape pointe « l’indifférence ». Mais comme le dit Jésus lui-même, « Dieu, nul ne l’a jamais vu ». La remarque du prieur de Bosse porte sur l’homme. L’homme n’existe et ne se révèle pleinement que dans la confiance qui lui est faite et qu’il fait à l’autre, comme le faisait comprendre Axel Kan, au cours de la même table ronde. Et il est lui bien visible. Palpable. Or ce qui manque le plus, au moins en Occident, c’est précisément cette confiance en l’homme, cette foi en l’homme.

Nous avons certes bien des raisons de désespérer de l’homme. Sa fragilité est évidente. Son entêtement à poursuivre des rêves de grandeurs lourds de menaces est manifeste – on voit avec l’accident nucléaire du Japon l’ampleur que peuvent prendre ces menaces –, et il peine à se corriger, ne serait-ce que pour respecter la nature qui le porte, ou sauvegarder une vie sociale harmonieuse sans laquelle l’existence n’est plus qu’une jungle. Nous sommes donc en droit de nous méfier de l’homme, cependant l’expérience nous apprend que seul le risque pris de la confiance ouvre la voie de l’humanisation. L’exemple des enfants le montre amplement : pour grandir heureusement, les enfants ont besoin d’être doublement dans la confiance, tout d’abord de savoir qu’ils peuvent avoir confiance dans leurs parents, que ceux-ci leur veulent du bien, et ensuite que savoir que ces mêmes parents leur font confiance, c’est-à-dire reconnaissent leurs capacités, leur talent, leurs aptitudes et finalement le fait qu’ils peuvent devenir des personnes libres et responsables.

Croire en ce que l’on voit

S’il est difficile de croire en Dieu que nous ne voyons pas, pourrions-nous commencer par nous risquer à croire en l’homme que nous voyons ? La foi d’Abraham nous enseigne que l’homme est créé à l’image et la ressemblance de Dieu, et même qu’il est « fils de Dieu ». Il me semble que dans ces conditions croire en l’homme que l’on voit peut-être le commencement de la foi en Dieu que l’on ne voit pas.

J’aimerais ajouter, cher Thomas, que cette initiative du Parvis des gentils, très essentielle pour restaurer la confiance dans le christianisme – fort altérée dans nos sociétés contemporaines –, repose sur une condition : celle de ne pas imposer aux non-croyants la foi en Dieu comme point de départ. Axel Kahn l’a rappelé : agnostique, il est heureux de ces rencontres tant qu’il lui semble qu’elles respectent sa liberté de conscience. Il me semble que les chrétiens devraient apprendre à se situer face à une société sécularisée en partant du point de vue que Dieu est tout sauf une évidence. Ce serait retrouver ce point central de la tradition juive qui dit que le Nom est imprononçable. Au fond, il ne nous appartient pas de dire Dieu, cela n’appartient qu’à lui seul. De toute évidence, il nous échappe, il excède ce que nous pouvons dire de lui. En revanche, nous pouvons échanger sur tout ce qui concerne, engage ou interroge l’humain.

Dans l’allégorie sur le jugement dernier, que l’on trouve dans l’évangile de Matthieu au chapitre XXV, Jésus annonce qu’il accueillera auprès de lui ceux qui l’auront soigné lorsqu’il était malade, vêtu lorsqu’il était nu, visité lorsqu’il était prisonnier, désaltéré lorsqu’il avait soif… Mais il ne dit pas qu’il est nécessaire pour cela de le reconnaître comme Dieu, ni même de parler de Dieu. Il nous révèle plutôt que dans celui qui est malade, prisonnier, nu, assoiffé, Dieu est là « incognito ».

Respectons cet incognito de Dieu chez l’autre et laissons à l’Éternel le soin de se révéler lui-même à qui il veut. Respectons le fait que cela ne nous appartient pas plus qu’il n’appartient à Jésus de décider qui siégera à sa droite et à sa gauche quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire… Il nous suffit de savoir, dans la foi, que l’autre est visage de Dieu, sans qu’il soit besoin de demander à cet autre quoi que ce soit au-delà d’un dialogue d’amour et de vérité humaine.

Croyons que c’est dans la tension existentielle de ce dialogue que Dieu pourra, s’il le veut, se faire connaître. Mais nous sommes ici mis à l’épreuve : il est tentant d’en douter. Nous voudrions un signe, une parole qui attesterait que les choses vont dans le sens que nous souhaitons. Or nous sommes invités ici à la foi, qui devient sous la forme de ce silence, de cette discrétion, la condition de la liberté souveraine de l’autre, celle que Dieu donne à toutes ses créatures. Reconnaissons-le, mon ami, c’est assez frustrant, car nous aimerions trouver dans l’affirmation de Dieu, dans sa mise en avant, une sorte d’assurance pour nous-mêmes, qui nous dirait que nous ne nous trompons pas, que nous sommes sur le bon chemin, dans la bonne attitude. La tentation à laquelle nous sommes soumis, c’est celle de vouloir nous approprier ce qui n’appartient qu’à Dieu. Y céder c’est prendre le chemin le plus court pour faire obstacle à la révélation !

Respecter la liberté... de Dieu

La seule bonne attitude, c’est celle de l’amour de l’autre, un amour sans condition aucune. Un tel amour commence par le respect de l’autre. Nous lisions ce dimanche l’évangile de la Samaritaine. As-tu remarqué que Jésus prend soin de ne pas commencer par parler de Dieu ? Dans les évangiles, il est très rare qu’il débute quelque conversation que ce soit, en mettant Dieu en avant… Il part toujours du point de vue de son interlocuteur et la vérité de la rencontre fait éventuellement surgir la question ou la personne de Dieu…

Ce qui est en jeu, en fait, ce n’est pas seulement l’autonomie de la personne, sa liberté à l’égard de Dieu, mais d’une certaine façon la liberté de Dieu lui-même et la reconnaissance du caractère ineffable de sa présence constante. Loin de lui demander d’entrer dans nos vues, nous devons apprendre à le voir là où nous ne soupçonnons même pas sa présence. Il s’agit d’entrer dans une attitude de véritable contemplation, très humble, à mille lieux de toute tentative d’autosuggestion religieuse. Ici, nous ne pouvons que reconnaître notre faiblesse, la pauvreté de notre regard, notre fragilité… Soyons comme Jacob qui s’endort épuisé, las, plein de doute ou d’inquiétude, et se réveille en disant « Dieu était là, et je ne le savais pas ». Pour entrer dans une telle attitude, admettons qu’il faut, avant toute chose, ne pas commencer par brandir le nom de Dieu. Nous risquerions de le prononcer à contretemps…

Pardonne-moi de parler de moi-même, mais mon humble expérience m’a montré à plusieurs reprises, alors que j’étais enclin moi aussi à vouloir me rassurer en usant trop aisément du nom de Dieu, qu’une telle ascèse, car c’en est une, ouvre la voie à des rencontres surprenantes, d’une intensité et d’une intimité peu commune.

Il me semble que c’est même faire une expérience pascale : en perdant Dieu d’une certaine façon, en renonçant à le tenir tel que nous pensons qu’il est, nous lui permettons de renaître autrement, en nous, et peut-être en l’autre. N’oublions jamais la parole adressée à Marie Madeleine, celle qui était peut-être, avec le jeune apôtre Jean – et mise à part Marie, sa mère –, le plus intimement liée à Jésus : Noli me tangere – Ne me saisis pas.

J’aimerais pour finir, mon cher Thomas, te recommander un ouvrage fort stimulant que je suis en train de lire, qui n’est pas sans rapport avec le Parvis des Gentils et ce que je viens d’essayer de formuler. Il s’agit de Dieu est mort, vive Dieu[2]. Dans ce livre dont la traduction française vient de paraître, Richard Kearnay essaie de dire que nous ne pouvons pas faire l’économie de la perte de Dieu pour le connaître de manière plus intime et plus profonde. Il met en évidence la manière dont la Bible elle-même le met en scène, il se rattache à la tradition des grands mystiques, mais aussi à des auteurs contemporains, comme Walter Benjamin, Etty Hillesum, Dietrich Bonhoeffer, Paul Ricœur, Merleau-Ponty, Julia Kristeva, en passant par Joyce, Virginia Woolf et Marcel Proust.

La clé de ce « retrait » de Dieu, c’est, nous dit l’auteur, la question de l’hospitalité, celle de l’accueil de l’autre. Un risque est à prendre : l’autre peut-être un ennemi, rappelle Kearney, son altérité va jusque-là… Mais c’est précisément dans l’accueil de ce potentiel ennemi, de cet insaisissable sur lequel il faut renoncer à plaquer nos catégories, nos certitudes, nos croyances, que peut surgir une révélation que nous ne pouvons ni forcer ni anticiper… Voilà qui nous ramène à la confiance dont parlait Enzo Bianchi. Gageons que si nous retrouvons le chemin de la confiance en l’homme, de la confiance en l’autre homme, alors se manifestera celui qui est le premier des autres… l’autre qui est avant toute chose. Le témoignage de l’amour de Dieu rencontrera probablement moins d’obstacle…

Il n’est pas facile de consentir à cette confiance, à ce risque, comme à cette ascèse silencieuse… Aussi, cher Thomas, n’est-il pas inutile de prier pour nous-mêmes autant que pour toute l’Église afin que l’Esprit nous donne la force de prendre ce risque, la force que croire qu’il nous précède, la force de croire qu’il est ainsi le Seigneur, et que nous ne sommes que des serviteurs inutiles.

À bientôt, mon ami.

Desiderius Erasme



[1] Grasset, 2010.

[2] Dieu est mort, vive Dieu, Richard Kearney, Laffont, 2011.

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20 mars 2011 7 20 /03 /mars /2011 18:31

 

La catastrophe n’est pas une punition

Mon cher Thomas,

Je lisais hier soir dans un grand journal français, le commentaire d’un philosophe français sur la catastrophe nippone, et ce monsieur m’a laissé pantois. Voici ce que j’ai lu, entre autres :

« C’est comme si la Nature se dressait face à l’Homme et lui disait, du haut de ses rouleaux déferlants de vingt mètres : “Tu as voulu dissimuler le mal qui t’habite en l’assimilant à ma violence. Mais ma violence est pure, en deçà de tes catégories de bien et de mal. Je te punis en prenant au mot l’assimilation que tu as faite entre tes instruments de mort et ma force immaculée. Péris donc par le tsunami !” »

Ce même philosophe, Jean-Pierre Dupuy, professeur à Stanford, président du comité d’éthique et de déontologie de la Haute Autorité de sûreté nucléaire, citait, à l’appui de sa démonstration, Rousseau dans Émile ou de l’éducation :

« Homme, ne cherche plus l’auteur du mal : cet auteur, c’est toi-même. Il n’existe point d’autre mal que celui que tu fais ou que tu souffres, et l’un et l’autre vient de toi. »

Je résiste cher Thomas à cette idée que la Nature châtierait, par sa « violence pure » et sa « force immaculée » l’Homme mauvais. Et je résiste davantage encore à ce que cette citation de l’Émile peut laisser croire : que l’homme serait, par définition, coupable de sa souffrance. Enfin, je refuse l’idée qui se cache derrière cette double affirmation, idée d’une culpabilité collective, qui fait de chacune des victimes les coupables de leur sort. À marcher de ce pas-là, on affirme bientôt, comme l’on fait hélas quelques hommes d’Église, que le Sida est un châtiment divin lancé contre un monde corrompu. Grâce à Dieu, cette absurdité a été dénoncée…

Urgence

L’Évangile nous dit tout autre chose. Luc rapporte, au chapitre XIII, qu’on vient annoncer à Jésus que Pilate avait fait massacrer des Galiléens en mêlant leur sang à celui de leurs sacrifices – abomination absolue. La réponse du rabbi de Nazareth, Galiléen lui aussi, est étonnante : « Pensez-vous que ces Galiléens étaient des plus grands pécheurs que tous les autres pour avoir subi un tel sort ? » Et il ajoute « Et ces dix-huit personnes sur lesquelles est tombée la tour de Siloé et qu’elle a tuées, pensez-vous qu’elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? » Mais ce n’est pas tout : Après l’un et l’autre exemple, Jésus lance cette injonction : « Non, je vous le dis, mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez de même. »

Ainsi, pour Jésus, il n’y a pas de lien entre le drame et la culpabilité. Le péché est partout – c'est-à-dire, si je me réfère à une de mes lettres précédentes, le non-ajustement entre ce que nous faisons et la plénitude de la vie qui nous est donnée par le Créateur. En revanche chacun doit bien comprendre l’urgence qu’indiquent ces deux catastrophes : il peut arriver à chacun d’entre nous de mourir.

La catastrophe ne nous définit pas comme coupables par essence, mais comme fragiles, éphémères… Notre vie est courte, aléatoire, nous ne la maîtrisons qu’imparfaitement, et à bien des égards elle nous échappe. La question qui nous est posée n’est pas de savoir si nous sommes coupables des catastrophes. La réalité est bien trop complexe pour qu’on puisse désigner si simplement des coupables objectifs et définitifs, et il y a des enchaînements, un réseau de causes et de responsabilités multiples et complexes. La question n’est pas non plus de savoir quels coupables désigner. Elle est plutôt de nous demander comment nous allons ajuster ce que nous faisons à notre vocation de frères en humanité. La question n’est pas tournée vers hier, mais vers demain. De quoi, de qui sommes-nous responsables maintenant et demain ? Avec qui et pour qui assumons-nous le présent et préparons-nous l’avenir ?

Le livre de Job nous apprend que la quête du coupable peut être est une impasse mensongère. Elle peut être une manière de se dérober à la convocation que constitue la souffrance de l’autre, alors que l’autre souffrant nous requiert… Bien sûr, cher Thomas, je ne veux pas dire que nous avons à nous désintéresser des causes du mal. Au contraire, je suis persuadé que nous sommes conviés à agir de sorte qu’il ne se répète pas. Mais c’est un leurre de croire que la désignation d’un coupable prévient la répétition et soigne le souffrant.

Les chrétiens le savent bien pour avoir, hélas, trop pratiqué ce « sport », en désignant pendant fort longtemps les juifs comme les coupables de la mort du Christ. On a malheureusement vu jusqu’à quelle effroyable extrémité cela a pu conduire, sans jamais en fait guérir quoi que ce soit. La désignation d’un coupable n’a jamais sauvé personne. Et si Jésus est le seul sauveur, ce n’est pas parce qu’il est le coupable par excellence, mais l’innocent absolu qui donne sa vie. Il est, si je peux le dire ainsi, le coupable introuvable, celui en qui la faute ne peut être trouvée.

Ainsi, face au mal, le Fils de l’homme se présente, non pas pour accuser, mais pour déjouer l’accusation, détourner la violence et l’injustice. Il prend sur lui le mal en éruption que constitue le besoin de vengeance, la quête d’un exutoire face à l’incompréhensible, à l’insupportable, à la peur, etc.

À la suite de Jésus de Nazareth, nous sommes invités à retourner en nous-mêmes la question de savoir qui est notre prochain, pour nous demander de qui allons-nous nous montrer proches, au service de qui allons-nous mettre nos talents, nos moyens ? Auprès de qui allons-nous être les serviteurs de la vie ? Avec qui allons-nous inventer et accueillir l’avenir ?

Perfection

Je voudrais terminer cette lettre par cette scène qui précède de peu l’arrestation de Jésus, rapporté dans l’Évangile de Jean (au début du chapitre XII). Marie de Béthanie vient de répandre sur les pieds un parfum de grand prix. Judas s’indigne : quel gâchis, avec tout cet argent, on aurait pu aider quelques pauvres ! « Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous » rétorque Jésus. Le monde n’a pas fini d’être imparfait, inégal, et nous aurons toujours de quoi faire en cette matière. Désigner des coupables ne peut en aucune manière, changer cette réalité. On peut être tenté de le croire, mais il faut résister à cette tentation, pour entrevoir une autre perfection que celle d’un monde où tout serait réglé d’avance, où rien ne dépasserait ou ne ferait tâche. La véritable perfection, tient dans le fait qu’il proposé aux fils de Dieu, les hommes, de profiter de ce qui nous semble être l’imperfection du monde, pour manifester la puissance et la vérité de l’amour. Alors, la perfection de l’amour est attestée.

Telle est, cher Thomas, le sens de l’invitation à la conversion. Alors, l’homme devient, non pas comme le présente Hobbes un loup pour l’homme, mais une bénédiction.

Permets-moi de t’y inviter, mon ami.

Desiderius Erasme.

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