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13 mars 2011 7 13 /03 /mars /2011 22:03

Quarante jours pour écouter…

Mon cher Thomas,

Nous voici en Carême… De quoi est-il question ? Nous lisons ce dimanche le récit que l’évangéliste Matthieu donne de « la tentation de Jésus », et nous y apprenons, chose stupéfiante que l’Esprit a poussé Jésus au désert pour y être tenté par le diable. Comme me le faisait remarquer dernièrement une amie, bonne lectrice de l’Écriture, ce passage se situe juste après le baptême de Jésus, où l’on a « entendu » une voix proclamer : « Celui-ci est mon fils bien-aimé, en qui j’ai mis tout mon amour ! ».

La conjonction des deux épisodes donne à penser : quel est ce père, qui aussitôt après avoir exprimé l’amour intense qu’il a pour son fils, le met à l’épreuve ? Aurait-il besoin de vérifier son aptitude à mener le combat spirituel ? Pour ma part, j’ai tendance à rapprocher cette scène d’une autre, tout aussi paradoxale, où celui que nous désignons du nom de Dieu demande à Abraham de sacrifier le fils de la Promesse qu’il lui avait faite, et dont Abraham et Sarah ont attendu fort longtemps la concrétisation.

Contre-pied

Pour ma part, cher Thomas, j’en conclus modestement qu’il y a dans la vie spirituelle quelque chose qui s’apparente à l’art du contre-pied, quelque chose qui va contre les logiques apparentes ou naturelles. Vu sous cet angle, le Carême n’est pas d’abord un programme qu’il nous faudrait accomplir, comme une sorte d’entraînement ou de régime spirituel pour nous affûter, mais d’abord une mise en route qui nous prendrait à revers de ce que nous avons imaginé, planifié, organisé. Peut-être pourrions-nous nous demander, pour commencer le Carême, comment nous sommes pris à revers, emmenés ailleurs que là où nous serions allés spontanément, déstabilisés de façon à sortir de nos routines, de nos immobilismes, pour nous mettre en mouvement, comme Abraham, vers un pays qu’il ne connaît pas ou vers une montagne où il pense devoir perdre celui qui lui est le plus cher…

L’Église, dans sa tradition, a institué le Carême en se référant aux quarante jours de jeûne de Jésus, au désert. Mais là encore, ne nous trompons pas. Matthieu nous rapporte une scène dont il sait parfaitement que personne n’en a été témoin. Il écrit ce que la tradition juive appelle un midrash, un récit à vocation et intention théologiques et non pas historiques.

La vie publique de Jésus est encadrée par deux « baptêmes », celui de Jean et celui de la Passion, et par deux scènes sans témoins, la tentation au désert, et l’agonie à Gethsémani. Ces deux midrashim ont ceci en commun que la parole de Dieu y est centrale : dans les deux cas, il s’agit de vivre de et selon la Parole. Lorsqu’à Gethsémani Jésus dit « non pas ma volonté, mais la tienne », il affirme qu’il ne veut vivre que de la Parole de son père, fût-elle paradoxale… et le paradoxe est grand puisque c’est parole qui est source de vie le conduit à avancer face à… la mort, vers l’inconnu le plus radical, le plus absolu !

Pas de « do-it-yourself » ni de « bodybuilding » spirituel

L’autre texte que nous lisons, ce premier dimanche de Carême est celui dit de « la chute », le récit du péché d’Adam et Ève. Nulle connotation sexuelle dans ce texte, en dépit de tout ce qui a pu être dit ou écrit, mais un enjeu fondamental : la confiance dans la Parole. La tentation à laquelle Ève et Adam sont soumis, dans cette autre scène sans témoin – et pour cause –, c’est celle de mettre en doute cette Parole et l’intention qui la sous-tend. Que le fruit de l’arbre semble désirable, qu’il soit question de connaissance du bien et du mal est secondaire par rapport à cette question fondamentale : la Parole est-elle don de vie ou non ? Puis-je me fonder sur elle pour choisir, pour agir ? Le reste est de l’ordre de la mise en scène littéraire. Je ne dis pas que c’est sans importance, mais ne nous méprenons pas sur l’essentiel…

Par conséquent, le contre-pied fondamental du Carême est celui-ci : il s’agit moins de faires que d’écouter – « Écoute, Israël… » –, il est moins question de travailler sur soi, comme on ne cesse de le prôner ici où là, en invitant au « do-it-yourself » spiritualo-psychologique, que d’écouter la Parole.

Il en ressort une interrogation sur la transmission : comment la Parole nous arrive-t-elle ? Comment l’entendons-nous ? Dans quelles dispositions nous mettons-nous pour la recevoir ? L’attendons-nous comme étant tout aussi vitale que la nourriture et la boisson que nous prenons chaque jour ?

Ici, cher Thomas, il me semble nécessaire de préciser que cette écoute se développe sur deux plans. D’une part, nous devons nous « exposer » à l’Écriture : nous tenir face à elle, pour qu’elle nous « insole » de sa lumière, nous anime de son Esprit. C’est le nécessaire travail de lecture et d’études. Trop souvent, nous nous contentons d’une approche superficielle. Il faut se frotter au texte. Ne pas se contenter des commentaires, des interprétations que nous avons maintes fois entendues et qui glissent sur nous comme l’eau sur les plumes d’un canard. Il faut que la parole nous pénètre, nous imprègne et finalement nous met en mouvement.

Mais, d’autre part, nous ne devons pas prendre prétexte de cette lecture pour nous abstraire de la réalité et de ses provocations. Des situations humaines nous provoquent, nous convoquent, et parfois nous laissent sans voix… Là encore, le premier réflexe, c’est de nous protéger. Selon les situations, les manières de se protéger diffèrent… mais il me semble que nous devons nous efforcer de regarder les « événements » de nos vies et du monde pour comprendre comment nous sommes invités à aller plus loin, à nous déplacer aussi bien mentalement que physiquement, pour nous ouvrir à d’autres façons de faire, de voir, de réfléchir, d’envisager l’avenir…

Ne nous protégeons pas

Sur ces deux plans, il s’agit de découvrir ce que peut signifier « dépendre de Dieu ». Il ne s’agit pas d’attendre des « miracles » qui résoudraient de façon magique les problèmes que nous devons affronter, mais de découvrir comment l’interaction des situations humaines et de la Parole, d’une part, et le sérieux de notre engagement dans le réel, de l’autre, nous permettent d’affirmer une espérance, même dans les situations qui semblent des impasses. Cela ne veut pas dire que les difficultés vont disparaître d’un coup de baguette magique, mais que nous allons pouvoir, dans des situations imparfaites, précaires, insatisfaisantes à bien des égards, expérimenter ce que signifie aimer, être solidaires, se porter mutuellement, partager la souffrance autant que le plaisir… Nous savons que même dans les drames les plus graves, cette expérience peut être source d’une joie tout aussi profonde que discrète. Les témoignages ne manquent pas en cette matière…

Ainsi, le Carême n’est pas un terrain d’entraînement à une perfection que nous bâtirions à la force de notre volonté, comme une sorte de « bodybuilding » spirituel. Il est au contraire une expérience de dépouillement de nos certitudes pour nous mettre dans cette attitude de disponibilité, voire de fragilité, où nous serons plus radicalement mis en demeure de vivre dans la foi. C’est le sens du jeûne de Jésus que nous rapporte l’évangéliste. « Il eut faim », nous dit Matthieu. Jésus, le fils bien aimé de Dieu, fait l’expérience du manque… Quant à l’aumône, n’oublions pas la scène de la pauvre femme qui donne au Trésor du Temple, tout ce qu’elle possède : deux piécettes… Elle se met ainsi en situation de recevoir la vie non pas d’elle-même, mais de Dieu… ce n’est pas qu’elle attende un claquement de doigts divin qui ferait d’elle une princesse jeune belle et riche, mais elle croit que le lendemain, l’inconnu, sera source de vie.

Il me semble, mon cher Thomas, quand je vois les événements du monde, que plus que jamais, nous avons besoin d’hommes et de femmes qui croient que l’inconnu, l’avenir sera source de vie ; et qui s’engagent pour en recueillir et en partager les promesses. C’est tout le Carême que je te souhaite, que je nous souhaite.

À bientôt, mon ami.

Desiderius Erasme

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6 mars 2011 7 06 /03 /mars /2011 22:20

Le christianisme n’est pas un conservatisme

 

Cher Thomas,

voilà que dans ce beau pays de France, le chef de l’État se fait le chantre de l’héritage chrétien, ce qui ne serait pas venu à l’idée de ses prédécesseurs depuis les débuts de la Ve République, même si plusieurs d’entre eux étaient catholiques. Il est vrai que ces derniers se souvenaient que la « révolution nationale » dont le maréchal Pétain s’était fait le héraut se voulait, elle aussi, dans la lignée de la France « catholique ». Il avait semblé judicieux à tous les présidents français de l’après Seconde Guerre mondiale de respecter strictement la tradition de laïcité, séparant l’Église et l’État.

Je ne voudrais pas, mon ami, me lancer ici dans des considérations politiques – ce n’est pas mon objet, même s’il y aurait là-dessus beaucoup de choses à dire –, mais plutôt m’interroger sur cet héritage.

Les Français sont moins de 60 % à se dire catholiques. Et lorsqu’on les interroge sur le contenu de leur foi, près de la moitié d’entre eux déclare ne pas croire en Dieu, ni en la résurrection, ni en la sainte Trinité. Cela peut sembler stupéfiant, mais c’est ainsi, plusieurs sondages successifs l’ont montré.

Dans ces conditions, de quel héritage chrétien parle-t-on, si la foi en Dieu, en la Résurrection ou La Trinité ne fait sens que pour quelque 25 % de la population ? Il me semble que l’on pense davantage à un mode de vie, à un habitus, qu’à une conscience religieuse et à la foi.

Mais ce mode de vie, cet habitus, cette culture, ne sont pas immuables. Un seul exemple. Si je me souviens de mon enfance, les femmes françaises étaient encore nombreuses à porter le foulard dans le début des années 1960, et c’était l’effet d’un usage catholique qui voulait que les femmes entrent à l’église la tête couverte. Si les femmes françaises vont maintenant, le plus souvent, tête nue, c’est parce qu’elles ont pris de la distance avec cet usage. Non seulement elles sont aujourd’hui beaucoup moins nombreuses à aller à la messe, mais encore, à l’intérieur même les églises, cette pratique a largement reculé.

Quel est donc l’héritage chrétien qu’il faudrait sauvegarder, pour permettre à la France de rester un pays où il fait bon vivre, puisque c’est au fond l’argument de ceux qui s’avancent sur ce terrain-là ?

Le christianisme n’est ni une culture, ni une contre culture, même si sa présence a induit des traces considérables dans la culture. C’est même un raccourci trompeur que de parler de civilisation chrétienne ou judéo-chrétienne. Bien sûr, la présence du judéo-christianisme, dans une aire géographique et pendant une période historique données a eu une influence considérable qu’il s’agisse des mœurs, du droit, des arts, etc. Mais on chercherait en vain, dans les évangiles, la moindre trace de l’intention de Jésus de Nazareth de bâtir une civilisation.

 

Un enseignement qui dérange

L’enseignement de Jésus est en réalité beaucoup plus modeste, et beaucoup plus universel. Il tient en ces mots, rapportés par l’évangéliste Jean : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime »… Mais cette posture, ce « style » de vie, pour reprendre l’expression d’un de nos meilleurs théologiens, Christoph Theobald, est complétée par une autre invitation : « Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent. » Voilà qui élargit le champ de l’amour bien au-delà de nos relations naturelles ou familiales, de nos sympathies, de nos appartenances.

L’exemple en est donné par Jésus lui-même qui, traîné en procès, refuse de se défendre et meurt sur la Croix, manifestant que sa vie propre ne passe pas avant l’amour des ennemis. Ses disciples découvrent alors que le Sauveur n’est pas celui qui vient rétablir la « civilisation » juive ni le Royaume de Jérusalem, mais celui qui donne sa vie pour que les hommes découvrent la vraie liberté, celle qui naît de l’expérience d’un amour sans limite. Jésus l’avait dit à plusieurs reprises : « Qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera. »

S’il est un héritage chrétien à remettre en valeur, c’est celui-là, et celui-là seul. C’est un héritage dérangeant, car il vient précisément percer les frontières que nous ne cessons d’installer, les limites que nous traçons, en nous invitant toujours à nous ouvrir à celui qui d’une manière ou d’une autre apparaît comme étant au dehors du champ de ceux que nous aimons « naturellement » ou « spontanément », en dehors du champ de ceux qui nous ressemblent.

Ce christianisme-là n’est jamais tout à fait ajusté à la société, parce qu’il échappe constamment à toutes ses déterminations, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Tout simplement parce qu’il repose toujours la question fondamentale de la manière dont nous aimons et de qui nous aimons. Tout simplement parce qu’il met en cause le mouvement spontané qui est le nôtre de nous doter d’assurances, de garanties pour l’avenir. Le christianisme nous invite au contraire à avancer vers l’inconnu le plus radical en affirmant que c’est sur ce « front »-là que nous ferons l’expérience du don de Dieu, parce que c’est là que nous serons en situation de dépendre de lui, tout en ayant engagé toutes nos forces… C’est ce qu’à fait Jésus, lorsqu’il a décidé de monter à Jérusalem alors que tout indiquait qu’il n’y rencontrerait que des ennuis. Ce qu’il a fait lorsqu’il a pris le risque de traverser la mort. C’est ce que signifie Paul quand à son tour il prend le chemin de Jérusalem où il sait qu’il est attendu par des adversaires qui veulent sa peau…

Si la France veut retrouver le génie du christianisme qui l’a habitée, qui l’a en grande partie façonnée[1], ce ne peut-être en rêvant de préserver un mode de vie dont elle aurait la nostalgie. Si jamais l’on voulait parler d’une France chrétienne, cela n’aurait de sens que parce que ce pays choisirait de prendre davantage de risques pour manifester en ce monde, au niveau des peuples, ce que signifie l’amour – c’est-à-dire, à cette échelle, la solidarité. Au moment où des peuples se libèrent de régime d’oppression, au moment où d’autre accèdent à des niveaux de développement qui déstabilisent les situations dominantes dont nous avons profité depuis si longtemps, les questions qui nous sont posées, ce sont celles du risque de la confiance et du risque du partage.

Nous sommes dans la situation de l’homme riche qui était venu voir Jésus en lui demandant : « Bon maître que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? » Nous connaissons la réponse finale : « Une seule chose te manque : va, vends tous tes biens, donne l’argent aux pauvres et suis-moi. » L’homme était reparti tout triste parce qu’il avait de grands biens.

 

Les deux voies

Nous avons beaucoup à perdre, c’est inévitable, si nous prenons au sérieux nos discours sur la fraternité ou l’égalité. Nous avons beaucoup à perdre, mais il y a deux manières de le faire. L’une c’est de rester dans l’illusion que nous pourrons préserver notre position dominante, sans nous soucier du fait qu’elle repose sur une flagrante injustice internationale. La vérité, c’est que, dans ce cas, nous ne ferons, au mieux, que retarder un mouvement inexorable, et nous le ferons dans la crispation, la violence, l’injustice. Nous nous discréditerons davantage aux yeux de ceux que nous regarderons comme des menaces, et nous perdrons un temps précieux dans l’adaptation aux réalités nouvelles. Bref, en voulant sauver nos privilèges actuels, nous creusons le lit de nos défaites et de nos malheurs prochains.

L’autre, c’est de croire que nous pouvons d’ores et déjà prendre le risque de nous ouvrir à l’avenir, dans le partage mutuel, dans l’échange. Certes nous serons inévitablement plus pauvres de biens, mais nous pouvons devenir plus riches de relations, de cultures, d’imaginaires… Rien n’est garanti, c’est évident. Mais c’est ici qu’intervient là foi, cette invitation à avancer dans l’inconnu en croyant que « le Père du ciel » ne cessera de nous donner la vie. Une vie certes différentes de celle que nous quittons, mais comment pourrait-elle être nouvelle autrement ? Croyons-nous encore à la dynamique du partage et de l’amour ?

Voilà bien le sens, à mes yeux, de notre héritage chrétien ? Est-ce bien à cela que pensait le président de la République française en le célébrant. Permets-moi d’en douter, cher Thomas. J’ai plutôt eu le sentiment qu’il voulait annexer une certaine nostalgie d’un hypothétique âge d’or. Cela me semble une voie trompeuse. Rien ne serait plus dramatique que de croire que le christianisme a pour fonction de préserver nos privilèges. C’est tout le contraire : Jésus nous invite à nous en dépouiller, comme Paul invitait son ami Philémon à libérer son esclave.

Je te laisse là-dessus, mon ami. À bientôt.

Desiderius Erasme

 



[1] N’oublions pas cependant que cette « histoire sainte » est aussi trouble que celle d’Israël dans les Livres de Samuel et des Rois : Dieu se révèle et se donne dans une histoire tissée des grandeurs et des errements des hommes... Le baptême pas plus que l’élection ne confère une quelconque impeccabilité (au sens littéral d’une exemption du péché).

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27 février 2011 7 27 /02 /février /2011 11:06

Contre tout désespoir, faire circuler la parole, le désir

Cher Thomas,

Je suis allé au cinéma la semaine dernière, pour voir Santiago 73, post mortem. Ce film du réalisateur chilien Pablo Larrain revient sur le coup d’État du général Pinochet, non pas pour nous raconter le complot ou les combats, mais pour s’arrêter sur le destin d’un homme ordinaire qui travaille dans un hôpital de la capitale. Cet homme assure le secrétariat du médecin qui pratique les autopsies. La fréquentation des cadavres en a fait un être mutique. Quelque chose s’est éteint en lui, son visage est livide, figé. Toute joie lui est devenue étrangère, et on se demande bien quelle est la consistance de son désir qui semble réduit à une pulsion mécanique, tant il est presque incapable d’une rencontre affectueuse, sinon dans le désarroi…

Dans cet hôpital, les cadavres vont affluer. On ne voit pas le déroulement du coup d’État, mais simplement son effet à travers l’accumulation des corps des victimes de la violence. La mort va cerner les personnages qui n’ont pas d’échappatoire. Nulle élévation possible, quand il faut charrier les corps, les « traiter », comme on le fait d’une cargaison d’un matériel quelconque. Cela pourrait être des sacs de plâtre, c’est de la chair inerte…

 

Une fatalité incontournable

En voyant ce film terriblement sombre, presque kafkaïen, je songeais d’abord aux événements de Libye, et aux médecins qui devaient voir à leur tour affluer les blessés et les cadavres, là où la bataille faisait rage. Que faire, quand il faut être là, ne pas faire défection, face à la mort ? Que faire lorsque nous sommes devant cette fatalité-là, incontournable ? J’imagine qu’on se protège, qu’on se blinde, qu’on cherche à « évacuer » d’une manière ou d’une autre le flux morbide qui vous assaille – d’où sans doute l’humour salace des salles de gardes hospitalières, qui est une manière de se rattacher à la pulsion vitale la plus basique, pour congédier les effets délétères et contaminants de la proximité de la mort…

Nous, qui sommes chrétiens, croyons à la résurrection. Mais peut-on si facilement emboucher les trompettes du discours religieux et proclamer d’un cœur qui se veut léger : « Mort, où est ta victoire ? » Pouvons-nous faire, au nom de notre Credo, comme si de rien n’était ? Je ne le pense pas, cher Thomas. Cette expérience radicale et crue de la mort, nous ne pouvons pas la congédier. Il n’est pas sérieux de considérer qu’on peut en quelque sorte l’enjamber pour s’installer de plain-pied dans la résurrection. Jésus de Nazareth, pour sa part, n’en a pas fait l’économie. Il est mort. Ses proches ont porté dans leur bras son cadavre, sa chair sans vie. La résurrection, le troisième jour, n’est pas faite pour dissimuler ni effacer cette réalité-là. Les êtres humains meurent, et vont continuer à mourir.

Nul d’entre nous ne sait ce que devient alors le « je » qui parlait, pensait, désirait, aimait et peut-être aussi haïssait, mentait, fuyait… A nos yeux, ce « je » disparaît et n’anime plus la chair qu’il habitait. Celle-ci va se corrompre, se putréfier, c'est-à-dire entrer dans un processus de transformation et de dissémination de sa matière dans la nature. Ce n’est pas tout à fait nouveau, puisque nous ne vivons que par le renouvellement permanent de nos cellules, ou du moins d’une grande partie d’entre elle. C’est simplement plus radical…

Il ne suffit pas, mon ami, de recouvrir tout cela du voile de la religion. Je doute fort que la foi en la résurrection se résume à des discours incantatoires ou rassurants. Il me semble plutôt qu’il faut accepter de nous affronter lucidement à la mort et à son énigme. C’est une nécessité très contemporaine, puisque, les médias planétaires font de nous des témoins presque immédiats des catastrophes, des massacres, des drames. La mort est omniprésente et elle entre partout, jusque dans nos salles à manger et dans nos chambres, par le biais de la télévision, des journaux… Plus besoin des danses macabres que peignaient les artistes de jadis sur les murs des églises romanes, les cadavres sont là devant nous, presque en direct.

 

Déshumanisation

De grands artistes contemporains ont pris la chose à bras-le-corps, comme Damien Hirst dont le grand requin plongé dans le formol était intitulé Impossibility of Death in the Mind of Someone Living[1], ou comme Andres Serrano avec ses photos prises à la morgue. Tu me diras, Thomas, que le thème des « vanités » ne date pas d’hier et qu’il a mobilisé nombre de leurs prédécesseurs. Pourtant, ce n’est pas la même question qui est posée. Hier, il s’agissait de méditer sur le destin humain, sur la finitude et l’espérance de l’au-delà, aujourd’hui, ce qui est en question c’est la sidération que produit en nous cette fréquentation de la mort, la déshumanisation qu’illustre parfaitement le film de Pablo Larrain.

La question posée, en effet, ce n’est pas comment échapper à la mort physique, ni comment préserver de la mort ceux que nous aimons, mais comment rester humain, comment maintenir en nous le désir de vie, de rencontre, d’amour, de tendresse. En écrivant cela, cher Thomas, me vient spontanément cette parole de Jésus : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme ; craignez bien plutôt qui peut perdre l’âme et le corps dans la géhenne » (Matthieu 10, 28). Lorsque nous n’échangeons plus de parole, alors « l’âme et le corps » sont ainsi « perdus dans la géhenne ».

La résurrection, c’est la reprise de la Parole. Le Christ vivant aujourd’hui, c’est la Parole du Christ portée, incarnée par ceux qui en vivent. Ainsi, faire face à la mort, à toute situation de mort – et il y a bien des situations qui fabriquent des « morts-vivants », des morts qui bougent encore – c’est maintenir la circulation de la parole et du désir, contre le sentiment de défaite que nous pouvons ressentir. C’est alors que nous pourrons nous rendre compte que le « je » qui semblait disparu, résonne encore, qu’il se manifeste par une présence qui met en jeu la mémoire, la fidélité au désir et à la parole partagée… Ce « je » se prolonge lorsque nous transmettons la vie que nous avons partagée avec lui. Il ne s’agit pas simplement de se rappeler des « bons souvenirs », mais de remettre en jeu ce qui a été vécu…

Cela ne rend en rien facile le « face-à-la-mort ». Cela n’annule pas la perte que constituent la destruction, la disparition et la dissémination du corps de la ou les personnes mortes. L’interpellation de Paul « Mort, où est ta victoire ? » n’est pas une rodomontade. Ce n’est pas un constat, un résultat, une garantie finale, comme un contrat d’assurance, mais un cri d’engagement de l’homme qui refuse la sidération, qui se dresse contre la perte de l’âme et du corps dans la géhenne, c’est-à-dire dans l’absurde d’une parole qui ne serait plus portée.

La géhenne, il faut le rappeler, avant d’être un « lieu métaphysique », c’est d’abord, très concrètement, un lieu physique, une vallée étroite, au sud-sud-ouest de Jérusalem, qui fut un lieu d’infanticide rituel païen – le mépris même de la vie que l’on sacrifie pour une idole – puis un dépotoir, ainsi que le lieu de réclusion des lépreux. C’est le lieu de rebut absolu, du non-désir, de la parole étouffée. Le lieu du déni de la vie.

Dénier le déni

Lorsque dans le Credo, nous proclamons que le Christ est descendu aux enfers, nous signifions qu’il est venu jusque dans le lieu du rebut, dans le dépotoir, pour dénier le déni, pour y être présence de parole, de désir, de lumière, et réintroduire ce qui était mort – ce qui ne pouvait donc plus servir à rien – dans la circulation de la vie, dans le service de la vie. C’est fait et cela reste à faire, dans la mesure où cette parole, ce désir, cette lumière doivent toujours être portés. Être chrétien, c’est – après avoir reconnu que cette parole, ce désir, cette lumière, le Christ les a portés en nous-mêmes, jusque dans la part « maudite » de nous-mêmes – s’en faire à son tour l’humble porteur vers d’autres lieux de ténèbres, de défaite, de ruine humaine, pour participer à la renaissance de la vie.

Le film de Pablo Larrain se termine, cher Thomas, par une scène qui symbolise la volonté folle d’étouffement de la vie qui peut habiter un homme en qui le désir est mortellement atteint. Puissions-nous, mon ami, être de ceux qui s’insurgent contre toutes les formes de désespoir, et qui y répondent par un surcroît d’amour. Rappelons-nous le cri du Cantique des Cantiques : « L’amour est fort comme la mort, le désir solide comme l’enfer. »

Desiderius Erasme



[1] L’impossibilité de la mort dans l’esprit d’un être vivant. Rappelle-toi cher Thomas, que le poisson, dans les catacombes chrétiennes était le symbole de la victoire du Christ sur la mort.

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21 février 2011 1 21 /02 /février /2011 09:00

Il ne suffit pas d’approuver ou de condamner le progrès technique

 

Cher Thomas,

Permets-moi de revenir sur un événement qui a fait l’actualité, car il nous invite à la réflexion. Il s’agit de la naissance de ce bébé qui a été qualifié d’« enfant du double espoir », parce que sa naissance allait permettre d’envisager une greffe de cellules souches – à partir du « sang de cordon », afin de soigner son frère et sa sœur aînée, qui souffrent d’une grave maladie.

Cet événement est emblématique de la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui avec le développement très rapide des techniques biomédicales : nous nous retrouvons devant de nouvelles possibilités d’agir et de traiter des problèmes qui semblaient naguère insolubles.

Un don merveilleux et complexe

Quel rapport avec la foi ? Avant de poser un « diagnostic » éthique ou moral, il me semble qu’il faut d’abord faire le constat de cette accélération étonnante des connaissances scientifiques. Qui donc est l’homme, capable d’une telle « inventivité » ? Je songe au psaume qui dit : « Tu l’as fait un peu moindre qu’un dieu… ». Je pense aussi au livre de la Genèse : Dieu créa l’homme à son image et à sa ressemblance. C’est bien de cela qu’il s’agit. Pouvons-nous reconnaître que ce progrès scientifique est l’un des versants du don même de Dieu qui a remis en l’homme presque toute sa puissance ? Trop souvent, me semble-t-il, nous regardons ce don et ses effets avec suspicion comme s’il était d’abord inspiré par un esprit mauvais, par l’orgueil, la volonté de puissance… En réalité, il est constitutif de l’homme, appelé à devenir fils de Dieu.

Cela ne signifie pas naturellement qu’il ne faut pas s’interroger sur l’usage que font les hommes des merveilles qui naissent de leur intelligence. Encore faut-il se rappeler, que les mêmes choses peuvent être bonnes ou mauvaises selon la finalité qu’on leur assigne. Médicament ou poison, la belladone, arme de destruction ou outil de connaissance, l’atome. Selon qu’il s’agit de prendre ou de partager, de dominer ou de servir, une chose devient bonne ou mauvaise. Sans doute faut-il également distinguer les effets à court et à long terme, pour juger de la prédation ou du partage, de la domination ou du service. Ce qui peut apparaître bon à court terme pour quelqu’un ou quelques-uns, peut poser à long terme de graves problèmes, comme on peut le constater avec des pratiques qui ouvrent à la marchandisation du corps humain.

Ce n’est évidemment pas en une courte lettre que je vais apporter une solution, ou un point de vue sur tous ces problèmes. Cependant il me semble qu’il ne suffit pas d’approuver ou de condamner a priori tel ou tel « progrès » technique, même si la réflexion éthique préalable est importante. Que cela nous plaise ou non, que cela soit « juste » ou non, le paysage dans lequel nous vivons change, et que de nouvelles pratiques s’installent. Ne faisons pas comme si cela n’existait pas au motif que cela ne serait pas « bien ». Il nous faut accompagner les hommes et les femmes qui s’engagent sur ces voies, accompagner les enfants qui naissent dans ces conditions. C’est même la condition indispensable pour pouvoir en tirer des leçons, au-delà des réflexions de principe. C’est nécessaire pour pouvoir dresser un bilan de ce qui a été fait et de ses conséquences, afin de pouvoir réajuster nos pratiques. Ici, les anathèmes sont dangereux, car ils rendent difficile tout dialogue…

Une éthique du bricolage

Nous avançons sur des terrains incertains – qui sont aussi des champs de bataille d’intérêts économiques. Nous ne mesurons pas toutes les implications des décisions qui sont prises, toutes les conséquences des actes qui sont posés. Il nous faut donc admettre que nous « bricolons », et inventer une « éthique du bricolage », qui pose non seulement la question de savoir si telle ou telle innovation est bonne, mais aussi celle de notre capacité à faire face aux conséquences des décisions imparfaites que nous avons prises. C’est une éthique de la modestie, de l’humilité, de la reconnaissance de l’erreur, de la solidarité… Il serait bon que nous sachions prendre le temps de dresser le bilan objectif de ce qui a été engagé, pour comprendre là où nous en sommes.

Là encore, le livre de la Genèse est éclairant : lorsqu’Abram se met en marche sur la foi de la promesse, il n’est pas un homme parfait, il ne sait pas tout, au contraire, il a beaucoup à apprendre, beaucoup à découvrir, et il fera quelques erreurs… Mais l’un des choses qu’il apprendra, qu’apprendra sa famille, puis sa descendance, c’est que la toute puissance est un leurre, tandis que le souci du faible est gage de vie. C’est aussi que la relecture de ce qui a été vécu éclaire l’avenir et permet de mieux comprendre ce à quoi l’homme est appelé…

Désir d’un autre

L’autre chose, me semble-t-il, que nous recevons de l’héritage judéo-chrétien, c’est la conviction que l’humain est une « parole incarnée », si bien qu’il faut tenir les deux termes et leur association. Il faut articuler le réel biologique et la parole. Un vouloir qui prétendrait éluder les réalités complexes de la chair, et notamment la dimension biologique de la parentalité, risquerait fort d’être déshumanisant.

Enfin, me semble-t-il, nous ne devons pas oublier que l’acte de donner la vie, quelle qu’en soit la manière, même si c’est une joie, n’a pas pour fin la satisfaction de soi. Ce désir si profond a ceci de particulier qu’il est désir d’un autre. C’est un désir qui, par nature, dépossède du don qui est fait, faute de quoi ce don ne serait plus un don. Ainsi sommes-nous fondamentalement, de manière charnelle et désirante, tournés vers l’autre… Même si nous nous en détournons souvent. Voilà sans doute la première chose dont nous devrions nous rappeler, au moment où le don formidable d’intelligence qui nous a été fait ouvre de multiples possibilités de réaliser ce désir.

À bientôt, cher Thomas

Desiderius Erasme

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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 12:47

Une commune aspiration à la liberté

Cher Thomas,

Nous avons assisté ces dernières semaines, en Tunisie et en Égypte, à des événements qui ressemblent à ce qui s’est passé, il y a plus de vingt ans, en Europe centrale et orientale, avec l’effondrement des régimes communistes. L’aspiration des peuples à la liberté a fini par renverser des régimes qui se croyaient inébranlables. Devant de tels événements, je pense spontanément au livre de Daniel et au songe du roi Nabuchodonosor qui rêve d’un colosse aux pieds d’argile. Nul pouvoir n’est assuré, s’il n’exerce pas la justice et ne sert pas le bien commun. Cela ne vaut pas simplement pour les despotismes du monde arabo-musulman. La puissance qui fut celle de l’occident est, elle aussi, en train de passer, et nous pourrions méditer, quant à nous, la parabole du gérant malhonnête, qui apprenant qu’il va devoir rendre son tablier, s’empresse de se faire des amis pour l’accueillir dans les jours difficiles.

Mais ce ne sont là, cher Thomas, que des considérations rapides et sans doute discutables, juste pour dire que tout cela donne à réfléchir. Penser les événements dont nous sommes les témoins doit aussi mobiliser notre intelligence de l’Écriture, qui nous ouvre quelques pistes pour comprendre et agir.

Image et ressemblance

Sur ces événements, je voudrais m’arrêter sur un point : la formidable aspiration à la liberté que nous avons vue à l’œuvre, à l’Est de l’Europe comme au Sud de la Méditerranée. Elle nous dit quelque chose de fondamental sur l’être humain, d’où qu’il soit, quelle que soit son appartenance ethnique ou religieuse. Cette aspiration à la liberté est en quelque sorte le trait le plus commun de notre humanité. J’aime y voir l’une des traces de ce qu’affirme le récit de la Création dans le livre de la Genèse, lorsqu’il nous dit que Dieu créa l’homme à son image et à sa ressemblance. Nous avons devant nous, dans ces mouvements étonnants, une trace, un signe de l’essence divine de l’homme.

Si nous croyons en celui que nous nommons, faute de mieux, « Dieu », nous pouvons ainsi reconnaître en tout homme sa présence, fût-elle fragile ou voilée, dans cette aspiration à la liberté – comme dans le désir d’aimer, même lorsqu’il semble s’exprimer de manière frustre.

Il me semble que ces dernières années, nous avons souvent oublié cela en considérant ceux qui appartenaient à un autre horizon culturel ou religieux que le nôtre. Nous avons davantage été obnubilés par la différence – et ce qu’elle pouvait avoir de dérangeant, d’inquiétant – que par la commune humanité où nous sommes invités à reconnaître et à recevoir l’œuvre même de Dieu.

Je ne veux pas être naïf, Thomas. Ces événements ne signifient pas que nous allons tous tomber dans les bras les uns les autres et nous embrasser, en oubliant nos différents et ce qui nous oppose. Je ne crois pas non plus qu’il suffise qu’un régime inique soit tombé pour qu’un peuple connaisse la félicité. Les pièges sont nombreux, les décombres du passé restent dangereux… Pour autant, nous n’avons pas le droit d’enfermer l’avenir dans le pessimisme. Nous devons faire preuve d’espérance et de solidarité. C’est la meilleure manière d’être responsable et réaliste.

 

Fraternité inconfortable, mais indissoluble

C’est ici, me semble-t-il, que nous devons retrouver le sens prophétique de notre foi chrétienne. Nous parlons souvent, en langage chrétien, du « frère ». « Les hommes sont frères », disons-nous. Qu’est-ce à dire ? Gardons-nous de chausser tout de suite des « lunettes roses ». Le frère, c’est tout d’abord celui que nous n’avons pas choisi. Il nous a été donné. Et rien ne nous permet de lui retirer sa « nature » de frère. Même si je n’aime pas mon frère, il reste mon frère… On peut se séparer de son conjoint, ne plus le connaître, rompre avec lui tout lien juridique comme sentimental, mais il est impossible d’en faire autant avec son frère. Reconnaître que les hommes sont frères, c’est reconnaître qu’un lien essentiel me lie à l’autre, que je ne peux rompre.

Dans le livre de la Genèse, le caractère problématique de la fraternité tient presque toute la place. Cela commence avec Caïn et Abel. « Qu’as-tu fait de ton frère ? » Caïn apprend douloureusement la responsabilité qui lui incombait. Cela se poursuit avec la rivalité d’Ésaü et Jacob et leur capacité de réconciliation[1]. Aucun des deux n’est un modèle de vertu, et surtout pas le rusé Jacob… Pourtant, Dieu fait alliance avec lui. Enfin, l’histoire de Joseph met aux prises toute une fratrie, avec ses vanités absurdes et ses jalousies recuites… Comment dépasser le mal commis ? Comment pardonner ? Comment rétablir la confiance, non seulement du côté des victimes, mais aussi – cela mérite d’être souligné – du côté des coupables pour qu’il y ait de nouveau un avenir commun possible.

Ce que nous apprend le livre de la Genèse, c’est qu’affronter les troubles et les déboires de la fraternité, c’est entrer dans l’expérience de Dieu, c’est préparer le terrain qui va être celui de l’Alliance du Sinaï.

Ce chemin de la fraternité, il nous est toujours proposé de le parcourir. J’insiste cher Thomas : il s’agit de le parcourir non pas avec celui qui nous plairait, celui que nous élirions, comme dans un contrat de mariage, mais avec celui que nous ne choisissons pas, celui qui n’a pas nécessairement tout pour nous plaire.

Ce que les événements du Caire, comme ceux de Tunisie nous apprennent, c’est que nous partageons avec des hommes qui appartiennent à un autre monde culturel et religieux que le nôtre, le monde arabo-musulman, la même aspiration divine à la liberté. Nous sommes invités à reconnaître dans ce trait le signe que nous sommes constitués comme frères, en amont de nos cultures et de nos choix religieux. C’est avec eux qu’il nous faut nous entendre.

En finir avec le soupçon

Cela devrait avoir deux conséquences.

L’une, de peuple à peuple, de nation à nation, est celle de savoir comme nous accueillons tout d’abord, puis soutenons ensuite, ce désir de liberté, cette aspiration au bonheur. C’est le moment où jamais de tisser des liens nouveaux, ou de renouveler et améliorer ceux qui existent, de différentes natures : culturels, économiques, sociaux, politiques – dans un souci profond de respect et de justice.

L’autre, c’est que dans notre propre pays, vivent des personnes, des familles, qui viennent notamment de ce monde arabo-musulman. Pourrions-nous apprendre à les considérer à partir de leurs aspirations à la justice et à la liberté, plutôt qu’en les soupçonnant, comme on l’entend si souvent, de mettre en danger nos valeurs ? Pourrions-nous au contraire, les considérer comme d’authentiques partenaires pour construire chez nous une société où la justice et la liberté se conjuguent ? Pourrions-nous avec ces frères – et ces sœurs – retrouver le chemin du dialogue, l’exercice de la parole échangée librement. Dans le livre de la Genèse, tout la finale de l’histoire de Joseph porte précisément sur ceci : comment renouer un échange de parole dans une fraternité qui a été blessée, meurtrie. Joseph emploie quelques subterfuges pour conduire chacun à éprouver sa responsabilité en la matière, jusqu’au moment où il devient clair que nul ne préfère désormais sa vie à celle de l’autre… C’est ce que manifeste de manière éclatante Jésus en mourant sur la croix. C’est en quoi il est celui qui nous réconcilie. A nous de montrer que nous croyons vraiment en cette réconciliation.

Puissions-nous, puisque nous sommes habités par la foi, être les serviteurs de cette fraternité.

À bientôt, cher Thomas

Desiderius Erasme



[1]  On pourrait aussi évoquer Isaac et Ismaël, les demi-frères, mais la question porte davantage sur l’attitude d’Abram et Saraï.

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6 février 2011 7 06 /02 /février /2011 20:40

Ne prenons pas la sainteté à l’envers !

Cher Thomas,

Dans mon avant-dernière lettre, je t’avais fait part de mon intention de m’entretenir avec toi de la sainteté. Un débat plus urgent m’avait conduit à te proposer une autre réflexion. J’y reviens, après avoir été invité à y réfléchir avec un groupe de catéchumènes, aujourd’hui.

Il y a déjà longtemps que nous avons perdu, dans l’Église catholique, l’habitude de définir la communauté comme le faisait Paul, comme l’assemblée des « saints ». Ainsi lit-on par exemple dans la lettre aux Romains : « Soyez solidaires des saints dans le besoin », ou dans la lettre aux Philippiens : « Tous les saints vous saluent. » Ces « saints », ce sont ceux qui ont été sanctifiés par le baptême. La sainteté, c’est une qualité reçue par grâce, et non pas un brevet, obtenu à la force (morale) du poignet.

Hérésie

Aujourd’hui, pour beaucoup de nos contemporains, un saint, c’est un héros, un modèle de vertu. C’est en quelque sorte un recordman en matière d’exigence religieuse. Derrière cette admiration se cache, à peine, l’idée que la sainteté est une course d’obstacle, une conquête sur soi-même, et qu’elle se gagne au prix de nombreux efforts et d’une volonté de fer. La sainteté, le salut, serait uniquement l’apanage des « doués » en religion, des justes.

Eh bien non, cher Thomas, la sainteté, ce n’est pas le décathlon ou le marathon de la foi. Il faut constater que cette vieille hérésie du pélagianisme n’a pas fini de faire des ravages, jusque dans les rangs catholiques, et il me semble même qu’elle progresse par les temps qui courent, et qu’il faudrait, pour certains, rajouter quelques doses de prières, de pèlerinage, d’adoration du Saint Sacrement, pour avoir la certitude de gagner la compétition. Je ne méprise ni la prière, ni le pèlerinage, ni le Saint Sacrement, mais parfois j’imagine malicieusement qu’il serait bon d’instaurer en cette matière un contrôle « antidopage » pour ramener certains vers plus de simplicité, d’humilité, d’humanité et de bon sens spirituel.

La sainteté, ne l’oublions pas, il en est question avant la naissance de Jésus. L’appel de Dieu résonne déjà : « Soyez saint, car je suis saint ! » Autrement dit, la sainteté de l’homme est une conséquence de la sainteté de l’Éternel, béni soit-il. Une conséquence, une émanation, bien plus qu’un but. C’est Dieu qui fait la sainteté, c’est Dieu qui justifie – comme le dit Paul, dans sa lettre aux Romains, citant l’Écriture : « Abraham crut, et cela lui fut compté comme justice ». Et Paul va très loin dans ce sens puisqu’il écrit : « À celui qui n’accomplit pas d’œuvres mais croit en celui qui justifie, sa foi est comptée comme justice ». La foi, telle que Paul la définit ici, c’est croire que Dieu est « celui qui justifie », celui qui sanctifie l’homme qui n’est pas saint par lui-même !

Ainsi, la sainteté est sans doute moins un point d’arrivée qu’un point de départ ! Au commencement était la sainteté !

Partant de là, on peut entendre alors l’injonction de saint Jacques, qui s’oppose moins à Paul, qu’à ceux qui s’ingénient à le comprendre de travers : « Prouve-moi ta foi sans les œuvres ! » La foi produite des fruits. La sainteté reconnue, accueillie, consentie n’est pas sans effets. Chez Abraham, l’effet de la foi, c’est la mise en route… (Et non l’inverse : ce n’est pas parce qu’Abraham s’est mis en route qu’il a eu la foi, mais bien parce qu’il a cru en la Promesse qu’il a pu partir à la découverte de ce qu’elle signifiait, alors qu’il n’en avait, au début, pas la moindre idée).

La sainteté se voit... chez l’autre

Et pour cause. Car le premier des effets de la foi, c’est de nous ouvrir les yeux sur la puissance sanctificatrice, transformante de Dieu autour de nous comme en nous. Autrement dit, ce n’est pas parce que je vois des « miracles » que j’ai la foi, mais l’inverse : la foi me permet d’accueillir le miracle de la vie que Dieu ne cesse de donner, y compris à travers de multiples médiations très humaines.

Croire en le Créateur, c’est croire que son œuvre de création, de don et d’essor de la vie se manifeste aujourd’hui en nous et autour de nous. C’est accueillir l’autre avec la conscience que nous recevons en l’autre l’œuvre de Dieu. Il ne s’agit plus se savoir si moi-même je suis saint – question inutile et vaine ! – mais de penser que je vais à la rencontre de la sainteté de Dieu à l’œuvre dans le monde, dans l’autre.

Voilà qui fonde du même coup la dignité de chaque homme, de chaque femme. Cela nous invite à servir la puissance de vie qui existe en chaque être humain, car c’est accueillir le don même de Dieu. Cela nous invite à faire à l’autre – en tout autre – une confiance qui est à la mesure de la foi que nous affirmons à l’égard de Dieu.

Dès lors, nous nous comprenons qu’il est stupide d’attendre du ciel des solutions magiques, mais qu’il nous faut être attentif à ce qui est déjà donné, disponible pour que la vie grandisse, s’embellisse, fructifie. C’est en ce sens que Jésus dit aux disciples : « Ce que vous demandez dans la prière, croyez que vous l’avez déjà. » Rien à voir avec la méthode Coué. Il s’agit d’ouvrir les yeux, l’imagination, l’intelligence, pour tirer parti de ce qui existe réellement, et faire l’expérience que la recherche de la vérité, de la justice et du bien commun, et la dépendance mutuelle dans l’amour, permettent de voir grandir la vie au sein de la communauté humaine ?

Quant aux saints que l’Église élève sur les autels, ne les prenons pas pour ce qu’ils ne sont pas. Une canonisation ou une béatification, ce n’est pas la remise d’une médaille sur un podium olympique. Ce n’est pas une citation à l’ordre du Mérite ni une Légion d’honneur. Ce n’est pas un mort que l’on nous propose d’honorer à titre posthume. Comme le dit Jésus, Dieu n’est pas le dieu des morts, mais Dieu des vivants, d’Abraham, Isaac et Jacob.

D’ailleurs, cher Thomas, si tu regardes de près l’histoire de ces trois-là, ce ne sont pas exactement ce qu’on appelle des « petits saints » aux mains blanches. Moralement, il y a à redire, si l’on veut se placer de ce côté-là. En fait, leur histoire n’a de sens que parce qu’elle nous permet de découvrir comment Dieu est Créateur, comment il donne vie à l’homme, non seulement dans le récit de la Création, mais à chaque étape de l’histoire humaine. Le récit biblique nous apprend comment l’homme peut recueillir et voir fructifier cette vie, y compris dans ses propres errements. Si bien que celui que l’Église canonise n’a d’intérêt que parce qu’on peut plus facilement lire dans sa vie, du fait de circonstances particulières qui ne doivent pas grand-chose à ses mérites personnels, l’œuvre de Dieu, que dans ta vie ou la mienne. Il est choisi parce qu’il nous signale plus singulièrement tel ou tel don de Dieu.

François d’Assise fait voir la puissance de la pauvreté évangélique, Ignace met en valeur la manière dont opère le discernement des esprits, Jean de la Croix manifeste la puissance du désir mystique, Vincent de Paul, la grâce du service des pauvres, etc. Les saints ne définissent pas des programmes de vie, des qualités humaines, mais nous font comprendre différentes manières d’agir qui sont d’abord celle de Dieu parmi les hommes[1]. Ce ne sont pas des choses à faire, mais plutôt des dons à laisser faire… à recueillir.

Ne pas désirer moins, mais plus

On peut ainsi mieux comprendre le « jugement dernier ». Celui-ci n’est pas le classement final du championnat des vertus religieuses, comme beaucoup l’imaginent, c’est plutôt le moment où se recueillent les fruits du don de sainteté qui a été offert à chacun. La sainteté nous a été offerte, en nous et autour de nous : l’avons-nous aimée, l’avons-nous vu fleurir ? Lui avons-nous offert notre propre vie pour se répandre, se multiplier ? Elle est venue sous les traits du pauvre, de l’enfant, du prisonnier, du malade… Le jugement, s’il y en a un, constate bien davantage l’ampleur de son déploiement, que l’imperfection ou la vilenie humaine.

De multiples scènes de l’évangile nous laissent même penser que la sainteté est attirée par le pécheur même… Zachée, la Samaritaine, la femme adultère… D’ailleurs Jésus dit à plusieurs reprises : « Je ne suis pas venu pour les justes mais pour les pécheurs ». Il me semble même, et je vais peut-être t’étonner cher Thomas, que la sainteté n’est pas, chez eux, le contraire du péché mais sa consumation. La puissance libérante de l’amour réajuste l’homme à sa vocation : il ne s’agit pas de coller enfin au code moral que l’on avait enfreint, mais d’entendre la puissance et l’authenticité d’un désir que l’on avait cru satisfaire par un moyen insuffisant, inadapté, frelaté. Il ne s’agit pas de restreindre son désir, de rabattre sur ses ambitions pour devenir un « petit saint » qui n’aurait rien à se reprocher à l’égard de la loi, mais au contraire de déployer mieux ce désir, pour lui donner la couleur, la saveur, la profondeur de l’amour. Il s’agit de demander à Dieu qu’il nous permette de recevoir enfin ce qu’il nous a donné, et dont il a éveillé en nous la soif, la faim, le désir.

J’espère, cher Thomas, que tu es dévoré par ce désir-là.

Bien amicalement

Desiderius Erasme



[1] Ne m’objecte pas cher Thomas, L’Introduction à la vie dévote, de François de Sales, car je te répondrais que ce qui nous est donné à contempler, ce n’est pas le programme de vie lui-même, mais l’esprit de conseil, dont Dieu manifeste la puissance dans la vie de François de Sales. L’essentiel, ce n’est pas le détail du conseil lui-même – qui n’est que le doigt qui montre la lune –, mais la manière dont l’esprit cherche à répondre au désir du conseillé de connaître l’amour de Dieu. La sainteté chez François de Sales, c’est le déploiement de cet esprit de conseil, pur don de Dieu, bien plus que la vie dévote elle-même.

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31 janvier 2011 1 31 /01 /janvier /2011 19:19

Méditation vénitienne

Mon cher Thomas,

Pardonne-moi tout d’abord le léger retard avec lequel je t’écris. Je reviens ce matin de quelques jours passés à Venise, et n’avais pas l’occasion de te faire parvenir ma lettre depuis la Sérénissime. J’en profiterai pour te faire part de deux réflexions qui me sont venues à l’esprit, au cours de ce séjour.

La première a pour origine la visite de la basilique San Marco. Elle est admirable, c’est une banalité de le dire. Une chose est frappante, c’est l’évolution des représentations, au fil du temps. On passe d’une expression symbolique à la volonté d’exprimer une forme de réalisme. Qui visite la Gallerie dell’Accademia et sa superbe collection de peintures a le même sentiment. Entre le génie de Paolo Veneziano et les splendeurs du Tintoret, on a fait le même parcours. Certes au début comme à la fin, ces artistes, d’un formidable talent, témoignent d’un désir tout aussi authentique d’exprimer les mystères et la puissance de la foi. Mais entre-temps, le monde a changé. La conscience de l’humain aussi. Or, à San Marco, on sent, dans ces mosaïques qui veulent suivre le mouvement de la peinture, que quelque chose ne fonctionne pas, qu’une sorte d’harmonie, de justesse se perd, pour prendre une expression non pas morale, mais musicale.

 

De la figure à l’objectivité

Que se passe-t-il donc ? Il me semble que commence un mouvement qui modifie petit à petit le rapport à l’image.

Au début celle-ci tient le réalisme à distance, pour nous parler, non pas de ce qui serait sacré, hors de portée de l’homme, mais de ce qui ne se donne pas à voir immédiatement mais constitue l’homme en profondeur. L’image ne prétend jamais à l’exactitude objective – elle s’en moque même, comme on le voit avec un Jérôme Bosch – mais plutôt à l'évocation, à la transposition, à la révélation, au dévoilement. Elle nous invite à méditer sur ce que nous sommes, sur ce qui nous habite, sur ce que nous devenons, sur ce à quoi nous sommes appelés. En ce sens, elle n’est pas étroitement « morale ».

Puis, c’est comme s’il fallait tendre vers une sorte de vérisme de la représentation, une forme d’objectivité. Cela traduit naturellement le glissement vers ce que l’on a appelé « l’humanisme ». Le mot est beau, louable, qui engage la marche vers l’autonomie du sujet. Cependant, petit à petit, l’image « religieuse » n’est plus figure du présent, mais représentation d’une histoire passée. Elle ne présente plus l’éternité du mystère humain, mais fige un récit et décline un discours qui tente d’imposer à l’homme ce qui lui est tout d’un coup présenté comme extérieur, antérieur ou, surtout, surplombant.

Remarque, cher Thomas, qu’à certains égards, l’image télévisuelle aujourd’hui est en quelque sorte l’aboutissement de cela, puisqu’elle s’impose comme une forme de vérité plate, à laquelle chacun serait soumis…

Ce qui s’est perdu, c’est une forme de profondeur du réel, si bien que lorsque le spectateur d’aujourd’hui se trouve devant les représentations religieuses sans en connaître l’arrière-plan, sans pouvoir lui-même en déceler la « troisième » dimension, il ne peut plus les lire, et il le peut d’autant moins qu’elles semblent réalistes. Les uns s’en détournent ou crient à l’opium du peuple, d’autres s’y cramponnent dans diverses formes d’intégrismes qui ne peuvent avoir, à termes, d’autres forces de conviction que la violence du propos ou des actes…

Tel est le piège dans lequel nous risquons d’être pris, d’autant plus que les images disposent, on le sait depuis fort longtemps, d’une puissance captative étonnante.

 

Une question d’épaisseur

Mais ne te méprends pas sur mon propos, cher Thomas. Ne crois pas que je regrette l’âge d’or des représentations byzantines, de celles de la fin du Moyen Âge, ou des touts débuts de la Renaissance. Non, nous ne reviendrons pas en arrière. C’est un trajet inutile, et une nouvelle source d’égarements.

Je ne le regrette pas, tout simplement parce que je suis fermement convaincu que la « profondeur » n’a pas disparu, en dépit des apparences. La profondeur ne peut disparaître, puisqu’elle est l’épaisseur même de l’expérience que fait l’être humain, de sa naissance à sa mort, dans sa vie personnelle et sociale. Tout est là, toujours, à moins de considérer que le Créateur a renoncé à son être et à son agir mêmes.

C’est exactement l’objet de ma seconde réflexion. Dimanche, à l’heure où j’aurais dû te faire parvenir cette lettre, je me trouvais à la Fenice. Dans ce splendide théâtre de Venise, aux apparences si « classiques » on donnait une œuvre très contemporaine, du compositeur italien Luigi Nono. Intolleranza 1960, une pièce sur l’intolérance, la torture, l’oppression, sur des textes de Jean-Paul Sartre, d’Henri Alleg, Bertold Brecht, Paul Éluard, Vladimir Maïakovksi, Angelo Maria Ripellino et Julius Fucik… Nono était communiste et son œuvre en témoigne. Cependant, ce qu’il fait entendre, avec des textes qui n’ont rien de sacré, et encore moins de chrétiens, c’est bien plus que les convictions politiques de ce musicien. Ou plutôt, on entend, par cette musique qui prend souvent l’auditeur à revers et échappe à une identification facile, ce qui anime en arrière-plan, en profondeur, ces convictions. Ce qui est à leur source, indépendamment des dévoiements qui ont suivi. C’est un mouvement intérieur qui ne se résume pas à l’idéologie dévastatrice que l’on connaît, même si elle a prétendu avoir le monopole d’un nouvel humanisme.

 

Désir

Ce que l’on entend, c’est la profondeur du désir humain en matière de justice et d’amour. Cette profondeur peut être dévoyée, instrumentalisée – Venise en donne une autre illustration, avec la captation des représentations religieuses par le pouvoir politique, que l’on peut voir au palais des Doges.

J’ai pour ma part, une méfiance presque épidermique à l’égard des discours idéologiques, d’autant que j’en ai observé attentivement les traductions en Europe centrale et orientale. Mais loin d’être hérissé par l’œuvre de Nono, j’ai été touché par ce qu’elle traduit de la profondeur et de l’authenticité du désir humain. Ce désir-là exprime la nature essentielle de la vocation humaine. La visite du Palazzo Grassi et la découverte des œuvres des plasticiens contemporains de la collection Pinault montre que nombre d’artistes d’aujourd’hui – et non des moindres – se tiennent presque tous sur cette « ligne de front » et cherchent à l’explorer.

Ce désir-là ne déserte jamais l’homme. La question est de le reconnaître, de lui faire droit, et de l’ajuster pour que l’homme goûte à la plénitude de lui-même. Ce n’est pas si simple, mais c’est tout l’enjeu de notre vie.

Pourrions-nous, cher Thomas, aider nos sœurs et frères humains à reconnaître en eux ce désir, à en percevoir à la fois la profondeur et l’exigence ? Je suis persuadé que c’est à partir de là, et à partir de là seulement, que nous pourrons de nouveau leur faire entrevoir ce que tous les discours, toutes les représentations de la foi signifient véritablement. Je suis convaincu qu’il nous faut les rejoindre là pour pouvoir leur faire goûter le trésor de la révélation de Jésus Christ. C’est ici que le Seigneur est venu rencontrer l’homme – c’est ce que je comprends lorsque les évangélistes nous expliquent maintes fois que le Fils de l’homme descend chez les pécheurs –, et nous sommes trop souvent tentés d’attendre que nos contemporains fassent le chemin inverse, c'est-à-dire qu’ils rejoignent ce que nous affirmons comme de prétendues évidences.

C’est à cette condition, qui nous demande de suivre Jésus dans sa descente au cœur de l’humain, que nos représentations, nos récits évangéliques ou bibliques, nos discours théologiques retrouveront une vibration et une épaisseur qui se dérobent à nos contemporains. Alors, ils retrouveront cette fonction de « figure » dont je parlais au début de ma lettre, alors, pour les hommes et les femmes à qui la porte du Royaume a été fermée par ceux qui détenaient (ou pensaient détenir) les clés de la connaissance, la foi deviendra envisageable – elle pourra, de nouveau, avoir un visage…

Ce petit détour par Venise était bien instructif. Qu’en penses-tu, Thomas, mon ami ?

Desiderius Erasme

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22 janvier 2011 6 22 /01 /janvier /2011 16:50

Mon cher Thomas,

je m’apprêtais à t’entretenir de la sainteté, interloqué que j’étais par l’annonce de la béatification prochaine de Karol Wojtyla, pape sous le nom de Jean-Paul II. Pour avoir suivi de près les événements de l’Europe centrale et orientale pendant les vingt dernières années du XXe siècle, je ne doute pas de ses mérites. J’ai rencontré quelques-uns de ses amis lorsqu’il était prêtre puis évêque du diocèse de Cracovie et j’ai, sur bien des points de son action, une grande admiration pour lui. D’autres aspects de son « œuvre » me laissent plus perplexe, mais je doute d’avoir la compétence et les éléments pour en juger. Je m’étonne de la précipitation avec laquelle Rome s’empresse de le porter sur les autels. Où est l’urgence ? Ne vaudrait-il pas mieux laisser passer une génération qui porterait un jugement moins émotionnel ? L’institution pontificale se croit-elle si fragile qu’elle ait besoin de démontrer que tous ses derniers papes sont des saints, ce qui aurait alors pour fonction de « prouver » le dogme de l’infaillibilité…

On a donc proclamé qu’on avait trouvé un miracle que l’on pouvait attribuer à Jean-Paul II. Il serait, au fond, le sceau de la sainteté (un pour être déclaré « bienheureux », deux pour être labellisé « saint ») ; la réponse de Dieu à l’interrogation des hommes… Tout cela me paraît présenter à nos contemporains une curieuse image de Dieu lui-même, et une foi bien étrange. Est-ce ainsi que nous pouvons rendre compte de notre espérance devant les hommes d’aujourd’hui ? J’en doute profondément.

J’avais donc l’intention de réfléchir avec toi plus longuement à ce sujet, lorsque j’ai reçu par courrier électronique, une interpellation à propos d’un prochain débat au Sénat sur la légalisation de l’euthanasie. Ceux qui la souhaitent, et auxquels je veux bien reconnaître des intentions honorables – même si je pense qu’elles sont discutables – disent souvent qu’il n’y a pas de raisons d’imposer à tous un refus de l’euthanasie qui serait fondé par des convictions religieuses. Pourquoi imposer aux non-croyants les lois d’un Dieu qu’ils ne reconnaissent pas ? Dans ces termes, la discussion est d’emblée close.

Ne partons pas de Dieu comme d’une évidence

Nous sommes ici piégés par une représentation de Dieu comme un souverain qui surplomberait le monde et ferait descendre ses commandements du haut de son trône céleste, de même qu’il prodiguerait ses miracles, distribuant ainsi ses « légions d’honneurs » à quelques heureux élus. Cet anthropomorphisme monarchique est un désastre, puisqu’il fait en réalité obstacle à l’expérience de la foi. Pour les uns, il sert de repoussoir, pour les autres, il est un facteur d’infantilisation… Nos pères dans la foi, les Juifs qui ont de réécriture en réécriture, établi et médité le texte biblique, avait assez bien compris le danger, puisqu’ils ont mis largement en scène, avec les livres de Samuel et ceux des rois, les tendances perverses de l’institution monarchique. Si cette institution humaine est si critiquable, il vaudrait mieux éviter de nous représenter Dieu à son image…

En fait, la discussion sur les attitudes à tenir devant ce que l’on appelle « la fin de vie » peut être ouverte sans que personne ne se sente contraint d’adopter un point de vue « religieux », si nous ne partons pas de Dieu comme d’une évidence, pour faire l’effort d’interroger en profondeur l’expérience humaine, et surtout de nous laisser interroger par elle. Avant de prétendre donner des réponses, essayons ensemble, indépendamment de nos convictions, d’entendre les questions qui se posent.

Nous pouvons, nous chrétiens, le faire en toute confiance, sans crainte d’être dépouillé de quoi que ce soit de fondamental, puisque notre foi nous enseigne que Jésus, Parole incarnée, vient habiter notre humanité en totalité, de la gloire à la déréliction. La foi d’Abraham et de Moïse – à laquelle Jésus nous introduit – voit l’œuvre de Dieu dans l’histoire humaine. Il n’est donc pas nécessaire de poser Dieu en surplomb, mais d’essayer de comprendre ce qui est en jeu, en termes anthropologiques.

Avant de dire que Dieu « interdit » ceci ou cela, avant de tracer une ligne de partage entre croyant et incroyants, nous pouvons proposer de débattre de ce que nous voulons pour la communauté humaine, de la manière dont nous éprouvons les situations qui nous convoquent à des choix difficiles. Cela vaut pour la fin de la vie, mais aussi pour bien d’autres domaines. Ne disons donc pas tout de suite que l’homme n’a pas le droit de disposer de sa propre vie ni de celle des autres. La vérité, c’est que tout au long de sa vie, il ne cesse de le faire, de multiples manières, puisqu’à bien des égards, la vie et son devenir sont entre les mains des humains. La question me paraît être d’essayer de discerner les motivations qui sous-tendent ces choix, la manière dont ces choix s’articulent les uns aux autres, ce qu’ils dessinent comme avenir.

Nous sommes en fait dans une double tension. La première concerne l’individu. Comment pouvons-nous d’un côté faire droit à l’autonomie de l’individu, lui reconnaître la liberté de ses choix, et de l’autre faire en sorte que cette autonomie ne débouche pas sur la dislocation du lien social, sur la perte du bien commun. La seconde vient en miroir, et se dit à partir du collectif. Comment le souci du bien commun – sa sauvegarde qui est nécessaire pour le bien-être de chacun des individus –, est-il respectueux de la liberté et de la dignité des individus ? On a vu de nombreux régimes politiques faire des ravages, au nom du bien commun qu’ils prétendaient garantir, en principe. Combien de crimes a-t-on commis au nom de l’idéal du bien ?

Les questions qui touchent tant au début qu’à la fin de la vie se nouent autour de ces questions fondamentales. Dans les récits de la Passion, ces questions sont posées – « Ne vaut-il pas mieux qu’un seul homme meure pour tout le peuple ? » demande le grand prêtre au moment où est prise la décision d’en finir avec le rabbi de Nazareth –, et le silence de « Dieu » est abyssal.

Ce que nous pouvons apporter à ce débat, comme chrétiens, ce ne sont pas des réponses toutes faites, décrétées par avance, mais le témoignage – celui de Jésus lui-même – que cette articulation du bien commun et de la liberté des personnes repose tout entière sur la question du don et du renoncement. Le bien commun ne peut être sauvegardé de manière non oppressante que pas le libre consentement des individus à en assumer le prix, au service et au bénéfice les uns des autres. Les choix de société que nous faisons, ou que nous laissons se faire, sont-ils ordonnés à cette exigeante réalité ? Sans même qu’il soit nécessaire de parler de Dieu, nous aidons-nous mutuellement à le comprendre ?

Le vrai miracle

Si nous affirmons que Jésus sauve le monde en donnant sa vie, alors nous devons dire que la communauté humaine ne peut se développer que dans cette dynamique du don libre de soi pour l’autre. Nous pouvons alors discerner, notamment dans les situations très complexes de la fin de vie, une invitation à les habiter ainsi. Il n’est pas nécessaire pour cela de porter notre foi comme un étendard, Jésus lui-même se garde bien de prendre cette posture, chaque fois qu’il guérit ou pardonne. Rappelons-nous la parole qu’il adresse à ses disciples, qui le sollicitent lorsque la foule est affamée : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ! » Ou pour le dire plus trivialement : « Coltinez-vous à la réalité, avant de plaquer sur elle des solutions “transcendantes”… »

Pour ma part, j’ose croire que si nous participons à faire de ce débat non pas le lieu des anathèmes réciproques, mais celui d’un approfondissement de la conscience que nous avons de nos responsabilités mutuelles, alors, comme chrétiens, nous aurons permis que s’approche le Royaume de Dieu, et nous en aurons ouvert la porte. C’est là, au cœur des questions vitales, dans l’expérience contrastée de l’importance et des limites de notre engagement personnel, que les humaines peuvent entrevoir la présence de celui qui est « la vérité, le chemin et la vie ». Car le vrai miracle, ce n’est pas, pour en revenir au début de ma lettre, cher Thomas, une guérison inexplicable – rappelle-toi que Jésus intime souvent à ceux qu’il guérit de n’en rien dire à personne – mais l’expérience de la vie qui grandit quand la fraternité s’approfondit.

Sans doute, tout cela ne dit-il pas, cher Thomas, de quelle loi nous avons besoin pour la fin de la vie, mais tu auras compris, j’espère que, quelle que soit la loi, nous nous sentirons convoqués par ses imperfections, à découvrir comment comprendre ce qui se joue dans ce moment où les forces d’un homme ou d’une femme déclinent fortement. Là encore, ne sortons pas trop vite « Dieu » comme une réponse, essayons plutôt de découvrir ce que nous apprend de lui ce défi que la vie nous adresse au moment où elle semble s’effacer. Quels que soient les choix qui sont faits par les hommes et les sociétés, c’est toujours à l’endroit où l’humain expérimente sa finitude, son inachèvement, l’écart qui demeure entre ce qu’il met en œuvre et la plénitude de la vocation humaine, que les chrétiens sont invités à témoigner que c’est là qu’il convient de faire l’expérience de l’amour. Alors nous pouvons entrevoir que celui-là seul parachève ce à quoi l’indispensable justice nous convoque. C’est ici que l’on peut comprendre le par-don, ce don qui va au-delà de la réciprocité, de la rétribution, du mérite, qui accomplit toute justice librement et gratuitement…

À bientôt, cher Thomas

Ton ami, Desiderius Erasme

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15 janvier 2011 6 15 /01 /janvier /2011 10:46

Cher Thomas,

Parmi tous les termes du vocabulaire chrétien, il en est un qui fait sérieusement problème à nos contemporains : c’est le mot « péché ». C’est un mot dont l’usage malencontreux, à tort et à travers, a eu des conséquences désastreuses pour la compréhension de la foi chrétienne. Il a trop longtemps été un outil de domination des consciences, un instrument d’humiliation, un vecteur de perversion de la foi. Combien d’hommes et de femmes se sont éloignés des communautés chrétiennes, parce qu’ils ne supportaient pas ce que ce mot portait de culpabilisation ?

Ici, l’« isme » de « christianisme » se gonflait de la violence dont sont capables toutes les doctrines qui perdent de vue l’amour de l’être humain, pour plier ce dernier à leurs impératifs divers, qu’ils soient religieux, politiques, culturels ou économiques.

C’est une pitié, mon cher Thomas, que cette perversion de la parole et la promesse portées par Jésus de Nazareth. Quand, dans ce que nous prenons alors pour notre « foi », le souci du péché et de sa condamnation prend le pas sur la miséricorde, on peut être sûr que le Royaume est loin. Or il semble bien que nous avons pratiqué la dénonciation du péché, bien davantage que l’exercice de la miséricorde. Nous nous sommes rangés plus volontiers du côté de la « colère » de Dieu que du côté de sa tendresse « maternelle » à quoi fait référence le mot hébreu qui évoque la miséricorde, en se rattachant à l’émotion qui saisit les entrailles, la matrice…

Perversité

Il est intéressant, cher Thomas, de se rappeler que dans la Bible hébraïque, l’épisode du recensement raconté au chapitre XXIV du deuxième livre de Samuel est repris dans le premier livre des Chroniques avec une modification significative : la « colère du Seigneur » qui s’enflamme contre David (dans le livre de Samuel) est alors attribuée à… Satan ! C’est d’autant plus remarquable que la figure de Satan est presque totalement absente de la Bible hébraïque. Le choix ainsi opéré n’est pas mince !

Une note de la Traduction œcuménique de la Bible suggère que le « Chroniste » a été « gêné » par l’idée que Dieu ait pu suggérer à David le recensement qui lui valut ensuite malédiction… Mais ne peut-on se demander si le Chroniste n’a pas également voulu prévenir le lecteur contre un usage pervers de la « colère du Seigneur » ?

Nous devrions nous garder de nous ranger trop vite de ce côté-là, nous garder de nous poser en juge. À maintes reprises, Jésus invite ses disciples à se garder de juger… Combien de jugement n’a-t-on pas prononcé, publiquement ou in petto, à partir ce mot de péché. N’oublions pas que le Satan, dans le livre de Job, c’est celui qui dénonce le mal supposé, potentiel, le mal qui finira bien par être commis, bref qui tente de faire se lever la colère de Dieu contre son serviteur… Le Satan est celui qui juge par avance, celui qui accuse… Sous couvert de lutter contre le péché et les pécheurs, qu’il est facile de verser dans le jeu de l’accusateur. Jésus ne mange pas de ce pain-là, il l’a montré maintes fois, et pas seulement face à la femme adultère.

En fait, le péché, pour nombre de gens, se définit comme un manquement à la loi morale. Il y aurait d’un côté le mal et de l’autre le bien. Serait pécheur celui qui commettrait le mal. Cela semble une évidence, n’est-ce pas ? D’où cela sort-il ? D’une piètre lecture du second récit de la création, dans le livre de la Genèse. Dans le jardin d’Eden, Elohim a dit à l'adam, avant de créer la femme, de ne pas manger le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Il est tentant d’en conclure que le péché, c’est de commettre le mal… Et comme le récit parle de la nudité du premier couple, des générations entières se sont obnubilées, de manière quasiment pornographique, sur un prétendu péché de chair, comme si le Créateur avait fait de la sexualité le cœur de la nature pécheresse de l’être humain – en commençant naturellement par la femme ! Comme pervers, le Créateur se poserait là ! Il aurait ainsi tendu un piège à ses « enfants », un piège auquel ils ne pouvaient pas échapper, puisqu’ils le portaient dans leur chair... En réalité, cette perversité est très exactement celle des commentateurs qui habillent Dieu d’un tel costume, en se prenant pour de petits saints. Le moins qu’on puisse dire c’est qu’ils regardent les choses par le petit bout de la lorgnette…

Le texte ne dit rien de tout cela ! Si on le lit attentivement, il faut d'abord en conclure, en toute logique, qu’avant d’avoir consommé ce fruit l’adam et sa compagne ne connaissaient ni le bien ni le mal. Ils étaient donc irresponsables, de ce point de vue-là : on ne peut pas leur reprocher d’avoir commis ce qu’ils ignoraient. Ce que nous appelons le péché est par conséquent d’une autre nature que le choix entre le bien et le mal, en toute connaissance de cause.

Hypocrites !

Je te surprends, cher Thomas ? Pourtant, si tu as bien lu la fin du livre du Deutéronome, tu n’as pas manqué de remarquer ce que le Seigneur dit à son peuple, par la bouche de Moïse, avant l’entrée du peuple dans la Terre promise : « Je mets devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Tu choisiras la vie, pour que tu vives, toi et ta descendance, en aimant le Seigneur ton Elohim, en écoutant sa voix et en t’attachant à lui… » (Dt 30, 19-20).

Le choix, c’est bien celui de la vie, et non pas celui d’une catégorie de la morale, ou celui d’un article de règlement ! La vie est bien plus subtile que cela, puisque, par exemple, telle chose qui est bonne dans certaines circonstances ne l’est plus dans d’autres. N’en déplaise à Platon, « le » bien, en soi, par essence, n’a pas d’épaisseur, de consistance. Et inversement, le mal… Ce qui existe, c’est… la vie.

Mais qu’est-ce donc que le péché ? La racine du mot hébreu qui le désigne signifie « rater la cible ». Ne pas viser juste.

Tu te souviens mon cher Thomas, de l’une des principales invectives de Jésus à l’encontre des prêtres, des scribes et des pharisiens : il les traitait d’hypocrites. Cela ne veut pas dire qu’ils pratiquaient un double langage – comme on entend aujourd’hui le mot hypocrite – mais qu’ils examinaient les choses par en dessous, qu’ils voyaient « trop bas », que leur regard n’était pas à la hauteur de l’enjeu. C’est l’étymologie du mot « hypocrite ».

Voilà le péché : ne pas être à la hauteur de ce que requiert la vie pour grandir, se développer, se transmettre, se partager. C’est viser à côté de ce qui nous est promis, offert. C’est ce qui arrive à la femme de l'adam, lorsqu’elle croit celui qui lui a donné la vie capable de perversité, comme le lui suggère le rusé serpent. Son jugement n’est pas ajusté à la réalité. C’est ce qui arrive à l’adam qui n’assume pas sa responsabilité de témoin de la parole du créateur, alors que c’est à lui qu’elle a été adressée. Du coup, le fruit produit par ce dévoiement de la parole est bien amer…

Qu’aucun être humain ne soit parfaitement ajusté à la parole qui le porte après lui avoir donné la vie, à ses promesses, à ses dons, à la simple réalité, nous en faisons l’expérience chaque jour. Il n’y a pas de quoi s’en culpabiliser, c’est la chose la plus banale. Pas de quoi dramatiser, sauf lorsque l’on s’y enferme délibérément, en ignorant volontairement les conséquences que cette erreur de jugement fait peser sur les autres.

Si en Jésus Christ, nous sommes sauvés du péché, ce n’est pas que nous soyons miraculeusement, par une opération magique, parfaitement ajustés à la vie que nous recevons, c’est bien plus simplement que nous apprenons de Jésus lui-même que ce péché, ce « ratage » n’est pas une fatalité dans les conséquences duquel nous serions enfermés. Le pardon, la miséricorde, la réconciliation qu’il nous a manifestés et dont il nous a confié la responsabilité – dès lors que nous devenons ses disciples – nous délivrent de cette fatalité : tout homme, quel qu’il soit, se voit toujours offert la possibilité de « viser plus juste », et cela passe par l’expérience de la communion, de l’amour fraternel. D’ailleurs, il suffit d’ouvrir les yeux : le jour se lève pour tout le monde, y compris pour les « méchants » : la vie ne refuse son don à personne…

Rappelons-nous la parole de l’apôtre Paul : « Tout est permis, mais tout n’est pas profitable ». Cessons de vouloir vivre dans un prétendu ordre du bien et du mal. Reconnaissons que cet ordre est inaccessible, et même, comme le laisse supposer l’interdit prononcé dans le jardin d’Eden, qu’il est probablement pervers et mortel. Porteur d’accusation et non de réconciliation. Vecteur de ce fameux ressentiment, dont je te parlais dans ma lettre précédente ! Cherchons plutôt ce qui fait vivre. Ce que l’Écriture appelle « la justice ».

Retenons ce seul « défi », celui de choisir la vie, en toute chose, modestement, autant que faire se peut, en sachant que nous n’avons pas ni toutes les clés ni toutes les réponses. Essayons déjà de nous poser de bonnes questions... Ce qui compte, ce n’est pas une certitude qu’il faudrait atteindre, mais une disposition du cœur, du corps et de l’intelligence pour permettre à la vie d’éclore, de se développer, de se répandre, dans ce monde imparfait, encore inachevé, qui est le nôtre. Il suffit d’être debout, en marche, comme Abraham, vers un pays qu’il ne connaît pas à l’avance.

Reconnais, mon cher Thomas, qu’on ne nous a pas souvent présenté la question du péché sous cet angle-là. Il ne s’agit plus de risquer de se faire taper sur les doigts – ou pire – parce que l’on n’agit pas comme il faut ; il ne s’agit plus d’être humilié parce que désigné comme coupable, bon pour le pilori. Il s’agit de découvrir que davantage de vie est possible, qu’un nouveau regard, mieux ajusté, une meilleure compréhension de l’existence qui se présente à nous, une plus grande liberté, un plus vaste partage est envisageable et peut donner à l’humanité un nouveau visage… Cela aussi, c’est la résurrection. Qu’en penses-tu, mon ami ? N’est-ce pas ce que nous devrions annoncer ?

Desiderius Erasme

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9 janvier 2011 7 09 /01 /janvier /2011 08:34

 

Mon cher Thomas,

Lorsque nous suivons jour après jour l’actualité telle que nous la rapportent les journaux écrits ou audiovisuels, nous sommes frappés par la domination de la violence et du ressentiment. Il semble même qu’une des principales sources de la violence soit le ressentiment. Cela vaut aussi bien au niveau familial (un fils qui tue son père, pas simplement pour une affaire de drogue ou d’argent, mais en raison d’une haine plus profonde), sociétale (il suffit de voir ce qui se passe dans les cités[1]), ou international.

Là où nous aurions besoin de pouvoir désamorcer la violence par la capacité de dialoguer pour envisager un avenir commun, les sentiments hérités d’un passé douloureux viennent étouffer l’échange de la parole.

Il s’agit parfois d’un passé dont nous avons été personnellement les acteurs, ou les témoins, mais il s’agit aussi souvent d’un passé bien plus lointain, comme celui de la colonisation, de l’esclavage… Chacun peut toujours considérer qu’il a été lésé, victime, ou que sa position actuelle est la conséquence de ce qu’ont subi ses ascendants. Aujourd’hui nos mémoires sont hantées par le passé et chacun peut-être évidemment tenté de considérer sa propre souffrance comme « prioritaire ». On peut ainsi parler d’une forme de concurrence des victimes… Chacune réclamant qu’il lui soit fait justice, chacune justifiant sa révolte, son recours à la force, son agressivité…

Bien évidemment, je n’ai pas l’intention de dresser ici une liste des injustices et des exactions abominables qui expliquent ou justifient ces ressentiments. Et moins encore une classification en terme de légitimité des revendications qui en découleraient, ou en terme d’exemplarité de la cause.

Une solution « diablement » tentante

Dès lors on voit ressurgir des définitions identitaires excluantes, des anathèmes, des réflexes de vendettas, des mises en cause de l’outil institutionnel fondamental qu’est, en démocratie, la Justice, des discours racistes, antisémites… Le ressentiment nourrit des attitudes de méfiance qui dressent les uns contre les autres et interdisent de prendre le chemin d’une recherche de solutions communes…

C’est ici, me semble-t-il, que le principe de la démocratie libérale, pour admirable qu’il soit, et sans doute est-il comme le faisait comprendre Churchill, moins pire que les autres principes de gouvernement, touche sa limite. Il sert en effet à articuler l’expression de la diversité des intérêts d’une manière tempérée, par le jeu d’institutions formelles qui remettent régulièrement en jeu la représentation de ces intérêts. Les majorités changent et se recomposent au fil du temps, et selon les enjeux. On peut espérer sur un terme plus ou moins long, une forme de régulation. Cependant, les mémoires victimaires n’en ont cure. Et elles le supportent de moins en moins, dans des sociétés où grandit l’individu et où s’étiole le sens d’une appartenance à une entité collective.

Si chacun ne voit que son intérêt, que sa cause, alors le sentiment d’injustice se fait encore plus vif, et le doute que la société puisse y faire droit enfle. Alors, l’exaltation de l’individu – notamment telle qu’on l’observe dans la société de consommation et dans la culture de masse – ouvre la voie au déploiement du fantasme de la toute-puissance et à l’idée de trouver par soi-même la réponse à ce sentiment d’injustice. Dès lors, la violence peut apparaître à celui qui est pris dans cette spirale comme un recours possible, souhaitable… Solution illusoire, mais « diablement » tentante !

Si l’on ajoute à cela le fait qu’avec les médias contemporains, nous sommes en permanence dans une société des émotions – de la passion à l’indignation – alors nous avons tous les ingrédients pour qu’explose la violence, et pour la recherche de boucs émissaires. C’est-à-dire pour la production de nouvelles victimes…

Le « péché de l’Occident »

Quel rapport avec la foi chrétienne, vas-tu me demander ? J’y viens Thomas. Il me semble que cette situation explique non seulement que les chrétiens soient aujourd’hui la cible de beaucoup de violence, mais aussi toute l’importance et la pertinence de l’Évangile.

Que les chrétiens soient aujourd’hui une cible privilégiée de la violence s’explique par le fait qu’ils sont identifiés à l’Occident, c'est-à-dire à des siècles de puissance et de domination européenne puis américaine sur le monde. Qu’on le veuille où non, le judéo-christianisme a été l’un des ferments du « génie de l’Occident » – cette capacité de croire à la marche de l’histoire, à aller voir toujours au-delà de ce qui était connu… Mais de ce fait, il apparaît comme comptable des « péchés de l’Occident », dans des pays ou des régions où l’on a le sentiment d’avoir été humilié, méprisés, exploités, par des Occidentaux dont on aimerait simultanément partager la richesse…

Je ne rentre pas ici dans la discussion sur la justesse de ce sentiment, sur les éventuelles responsabilités des élites locales, etc. Ce qui est manifeste, c’est que le ressentiment désigne l’Occident comme coupable. Et l’on ne raisonne pas le ressentiment. Que les malheureux coptes, ou chrétiens irakiens, pour ne citer qu’eux, n’aient en réalité pas grand-chose à voir avec le péché qui les désigne comme victime est une évidence. Mais le fantasme se moque bien de l’évidence. Il se nourrit de symbole !

C’est le succès même de l’Occident, dont le modèle économique et culturel – discutable au demeurant – s’impose aujourd’hui d’un bout à l’autre de la planète, qui donne à ceux qu’il dominait hier les outils et les moyens de leur révolte, de leur revanche. Mais le danger, c’est précisément que s’amorce – et nous en sommes, me semble-t-il, au seuil – un cycle de violences et de contre-violences que nul principe éthique ne saurait interrompre. Ce qui se passe au Proche Orient depuis plus d’un demi-siècle en est la claire illustration. La concurrence des victimes est sans fin… et elle est mortelle. Dans la guerre qu’ouvre cette concurrence, aucune victoire n’est définitive, dès lors que la violence s’est affranchie de toute limite. Et il y a longtemps que le droit de la guerre a été consciencieusement piétiné.

L’amour de l’ennemi est plus fort que la mort

Ce que la foi chrétienne apporte de spécifique ici, c’est que Jésus a introduit une rupture avec cette logique victimaire. Il est venu en personne prendre sur lui la violence, refusant de la retourner contre ses adversaires. Ce n’est pas simplement qu’il s’est montré « plus gentil » en ne répliquant pas, c’est qu’il est venu manifester que la vie ainsi portée à son comble en aimant jusqu’à ses ennemis était plus forte que la mort. Le Verbe qui avait été mis à mort s’est manifesté vivant au-delà de la mort de Jésus de Nazareth. La Parole n’a pas été éteinte, par ceux qui ont voulu la tuer, mais au contraire, elle s’est répandue en abondance. Dès lors, nous savons que nous pouvons renoncer à exiger les comptes de la souffrance dont nous sommes les victimes ou les héritiers. Nous pouvons croire que la vie est libre de cet héritage, et qu’il nous appartient collectivement de nous porter garant de cette liberté. Il ne s’agit pas de chercher une victoire pour nous-mêmes, mais de désirer que la vie soit donnée à tous, pour que tous soient libres des comptes et mécomptes du passé, et capable de recevoir le don qui leur est fait chaque jour, pour le bénéfice de tous. Ainsi la foi chrétienne est-elle porteuse de ce dont nous avons le plus besoin aujourd’hui : le pardon et la réconciliation. Et cela vaut aussi bien à l’échelle de la personne qu’à celle des peuples. Si nous ne nous pardonnons pas, nous ne pourrons pas vivre longtemps.

Voilà, mon cher Thomas, ce qui est à mes yeux, le trait le plus essentiel de notre foi. Il y a bien d’autres choses à en dire, j’y reviendrai. Mais d’ores et déjà demandons-nous comment il nous revient d’en être hic et nunc les signes, les témoins, les porteurs. Si nous nous dérobons à cela, je crains que nous ne soyons incapables de transmettre la grâce que nous avons reçue lors de notre baptême.

Desiderius Erasme



[1] Je t’invite à lire le remarquable livre de Luc Bronner, La Loi du ghetto, Calmann-Lévy, disponible en poche (cols. J’ai Lu) dans quelques jours

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